Zwedru/Après 15 ans au Liberia : Les réfugiés ivoiriens pleurent et appellent au secours (Reportage)

L'entrée du camp de PTP
L'entrée du camp de PTP
L'entrée du camp de PTP

Zwedru/Après 15 ans au Liberia : Les réfugiés ivoiriens pleurent et appellent au secours (Reportage)

Le 08/07/26 à 17:31
modifié 08/07/26 à 18:12
Les difficultés quotidiennes poussent ces exilés volontaires à rechercher des voies et moyens pour rentrer dans leur pays.
Au Liberia, des réfugiés ivoiriens vivent encore dans des camps vidés de leurs habitants. Et ce, depuis 15 ans. Entre difficultés quotidiennes, intégration forcée et peur d’un retour incertain, ils interpellent, aujourd’hui, l’État ivoirien pour ne pas être oubliés.

Le camp ivoirien de PTP devenu aujourd'hui le village de PTP Kanneh New Town, situé à 12 kilomètres de Zwedru, chef-lieu de la région libérienne de Grand Geddh, et à cent trois kilomètres, de la frontière ivoirienne fut longtemps le plus grand camp des réfugiés.

En 2013, lors de la visite du Président Alassane Ouattara, il comptait plus de vingt-cinq mille habitants. Ses milliers de tentes blanches lui valurent le surnom de « Ville blanche ». Le camp ressemblait à une véritable cité, avec ses ruelles animées, ses écoles, ses marchés et ses lieux de vie. On y rencontrait des enfants en uniforme sur le chemin de l’école, des commerçants affairés devant leurs étalages, des anciens militaires ivoiriens, des policiers, des infirmiers, des enseignants, des mécaniciens, des paysans et de nombreux cadres du régime de Laurent Gbagbo.

Treize ans plus tard, en avril 2026, l’ambiance est tout autre. Le camp s’est vidé de l’immense majorité de ses habitants. Moins de mille personnes y vivent encore, rescapés aux fortunes diverses. Les militaires, fonctionnaires et cadres ont répondu à l’appel du Président Ouattara, en 2013, et sont rentrés en Côte d’Ivoire. Restent surtout des anonymes, des familles modestes, des individus qui n’ont pas joué de rôle dans la crise mais qui demeurent sur place pour des raisons diverses.

Zon Robert, réfugié depuis 2013, explique que ce départ massif a créé un vide. Les hautes herbes ont envahi les espaces, les tentes ont disparu, les infrastructures publiques sont abandonnées. L’école du camp est désormais engloutie par la broussaille.

Témoignages de vie et parcours individuels

Dame Irié Lou raconte qu’elle s’est exilée avec son mari, mais celui-ci l’a abandonnée pour une Libérienne. Dépourvue de ressources pour reconstruire une vie en Côte d’Ivoire, elle vit désormais de son petit commerce de légumes et s’est mise en couple avec un Libérien. Son histoire illustre la fragilité des femmes réfugiées, souvent contraintes de se réinventer dans un contexte difficile.

200 maisons ont été construites pour des Ivoiriens qui ont décidé de rester au Liberia
200 maisons ont été construites pour des Ivoiriens qui ont décidé de rester au Liberia



Bamba Adama, couturier, connaît une relative prospérité et refuse de repartir de zéro dans un marché ivoirien jugé trop concurrentiel. « La situation n’est pas facile aujourd’hui. Nous ne sommes plus assistés depuis des années. Pour vivre ici, il faut se battre. On nous dit que notre pays va très bien et qu’il y a la paix », confie-t-il. Son témoignage montre que certains réfugiés ont trouvé au Liberia une stabilité économique qu’ils craignent de perdre en rentrant.

Kouhon Alfred, dont toute la famille est rentrée, reste au Liberia pour ses affaires qui marchent bien. Il incarne ces réfugiés qui, malgré les attaches familiales en Côte d’Ivoire, choisissent de rester pour des raisons économiques.

D’autres regrettent d’avoir raté les convois organisés par le Hcr et l’appui financier qui les accompagnait. Certains espéraient même rejoindre les États-Unis ou migrer ailleurs, révélant l’aspiration à une troisième voie, ni retour ni intégration, mais une émigration vers un autre horizon.

Attente des papiers et difficultés administratives

Le président des Ivoiriens du village, ex-camp, Djahi Christophe, explique que plus de deux cents maisons ont été construites et occupées par ceux qui ont décidé de rester et, en partie, par des Libériens. Au sein du village, la cohabitation est bonne entre les autochtones libériens et leurs hôtes ivoiriens, auxquels sont venus s’ajouter un grand nombre de Burkinabé en quête de terres arables pour la culture du cacao.

La vie en communauté est agréable, la vie est pénible dans des contrées du Liberia, en raison de difficultés rencontrées qui poussent les réfugiés à rechercher des voies et moyens pour rentrer dans leur pays.

Lors des convois organisés par l’État ivoirien, beaucoup ont hésité à cause des rumeurs, craignant une reprise des violences. Certains ont préféré rester et s’intégrer au Liberia, sans changer de nationalité.

Des autorités ivoiriennes sont venues établir des passeports, mais plus de deux ans après, beaucoup attendent encore. « Nos compatriotes de Monrovia les ont déjà reçus. Ici, dans les camps de PTP, nous n’avons pas encore ces documents », déplore-t-il, tout en soulignant qu’ils ont eu l'assurance qu’ils auront leurs documents.

« J’ai personnellement perdu quatre frères pendant la crise de 2010. Lorsque mon père est décédé, au moment même où l’État décidait d’arrêter les convois, je suis rentré pour ses obsèques. Mais ce que j’ai vu sur place m’a rassuré. Sur les routes, les forces de l'ordre sont présentes, procédaient à des contrôles d’identité et à des fouilles, signe que la sécurité était rétablie. De retour au Liberia, j’ai choisi d’y retourner parce que le pays est en pleine construction mais les moyens font défaut. Ce n’est pas pour rester définitivement au Liberia. Non, nous comptons rentrer un jour, mais seulement lorsque notre situation financière s'améliorera », raconte le président des Ivoiriens du camp de PTP.

L'école du camp aujourd'hui dans les broussailles
L'école du camp aujourd'hui dans les broussailles



L’appel au gouvernement ivoirien

Les réfugiés ivoiriens rescapés du Liberia insistent sur le fait qu'ils n’ont pas choisi l’exil. Ce sont les violences de la crise postélectorale de 2010-2011 qui les ont contraints à quitter leurs villages, leurs terres et leurs familles. Aujourd’hui, plus de quinze ans après, ils se sentent oubliés. Le Hcr a arrêté ses programmes de rapatriement, mais l’État ivoirien, rappellent-ils, a encore des citoyens en exil.

Leur appel est avant tout un cri de reconnaissance. Ils demandent que le gouvernement se souvienne d’eux, qu’il envoie des émissaires pour constater leurs conditions de vie et écouter leurs réalités. Ils veulent que leurs voix soient entendues, que leurs souffrances soient prises en compte et que leur retour soit préparé avec sérieux.

« Aucun Ivoirien n’est venu ici de son plein gré. Nous ne sommes pas venus à la fête. Ce sont les événements douloureux qui nous ont conduits sur ce sol étranger. Si le président Gbagbo Laurent est rentré au pays avec Blé Goudé, qu'est-ce que nous faisons ici encore ? C'est à cause de la guerre que nous avons fui », rappellent-ils.

Ils soulignent aussi les obstacles concrets qui rendent leur retour difficile. Beaucoup ont vu leurs terres et plantations occupées pendant leur absence. De retour, ils se heurtent à des procédures judiciaires longues et incertaines, sans garantie de récupérer leurs biens. Ils demandent un accompagnement juridique et foncier, car sans soutien de l’État, il leur est presque impossible de faire valoir leurs droits.

« Que le gouvernement nous accorde une oreille attentive, qu’il vienne nous rencontrer, nous écouter et trouver les moyens de nous aider à rentrer. Nous voulons sincèrement retourner chez nous. Le Hcr est parti, mais l’État ivoirien doit se rappeler qu’il a encore des citoyens ici, sur le sol libérien. Nous demandons que des émissaires soient envoyés pour constater nos réalités et envisager, avec nous, les solutions d’un retour sécurisé et digne », a déclaré le président des exilés ivoiriens au Liberia.

Ces rescapés de l’exil au Liberia veulent rentrer, mais dans des conditions sûres et dignes. Ils demandent au gouvernement ivoirien de ne pas les abandonner, de reconnaître qu’ils sont encore des citoyens, même en exil, et de mettre en place les moyens nécessaires pour leur réintégration. « Sincèrement, nous voulons rentrer chez nous. Le Hcr est parti, mais l’État ivoirien doit savoir qu’il compte des citoyens ici, sur le sol du Liberia », conclut-il.

À l'école libérienne

L’amorce de la phase d’intégration a par ailleurs entraîné, selon des ex-réfugiés, un changement de programme d’enseignement des élèves du camp. Bénéficiant jadis de programme en français, ils sont désormais obligés de suivre des programmes exclusivement en anglais depuis 2015. Et cette situation n’est pas sans préjudices et conséquences pour ces élèves qui bénéficiaient d’un programme d’enseignement en langue française depuis leur arrivée au camp en 2013.

Ce passage quelque peu brusque à l’anglais a contraint certains à abandonner leurs études. C'est le cas de Bruce Gnomblehi, élève en 3e en 2015, il a arrêté les cours pour devenir chauffeur de moto-taxi pour aider sa famille à tenir.

Des femmes vivent du petit commerce dans le camp de PTP
Des femmes vivent du petit commerce dans le camp de PTP



« Mon oncle resté au pays a vendu la parcelle de forêt de mon père qui est décédé ici au Liberia en 2014. Nous sommes obligés de vivre dans ce camp avec notre maman sans soutien réel. Ici on prie pour ne pas tomber malade. Nos jeunes sœurs sont livrées à elles-mêmes. Nous demandons l'aide du Président Alassane Ouattara pour notre retour dans la dignité parce qu'une fois au pays, on ne sait plus où nous installer », raconte-t-il.

Pour Boué Hubert, l'un des doyens du camp, la question foncière est le vrai problème qui maintient encore certain Ivoiriens au Liberia. Il déconseille fortement à quelques nouveaux venus dans le camp, de retourner au pays pour éviter de perdre leurs terres comme ce fût son cas. « Beaucoup de frères retournés au pays ont tous eu des problèmes sur leurs terres. J'ai épousé une Libérienne voilà pourquoi désormais je suis installé ici. Grâce à elle j'ai pu avoir 20 hectares de forêt pour faire la culture du cacao. », explique-t-il.

Le moins que l'on puisse dire, c’est que les appels au retour au pays lancés par le Président de la République Alassane Ouattara en 2013 et à diverses occasions ont porté leurs fruits.

Le président des Ivoiriens du Camp de PTP
Le président des Ivoiriens du Camp de PTP



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Ex-camp de réfugiés de PTP : La paix entre Ppa-Ci et Rhdp loin du pays

Ils étaient des ennemis jurés pendant la crise postélectorale, dans la région du Cavally. Des militants du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) et de la Ligue des mouvements pour le progrès (Lmp) se sont retrouvés au camp de réfugiés de PTP, non loin de la capitale provinciale Zwedru, dans le Grand Gedeh, après avoir quitté le pays pour les mêmes raisons. Aujourd'hui, unis par le destin, ils ont fait la paix loin de la Côte d'Ivoire, la mère patrie.

Soumahoro Hilaire était membre de la jeunesse du Rhdp et fervent supporter du Président Ouattara. Il a échappé à la mort, le 27 mars 2011, à la sous-préfecture de Blolequin.

Kaho Denis, un jeune patriote, a fui Blolequin lors d'un assaut des Forces républicaine de Côte d'Ivoire (Frci). Tous deux résident actuellement dans l'ex-camp de réfugiés de PTP. « Nous nous sommes pardonnés. Ici, on n'a besoin d'être unis pour faire face à nos difficultés. Nous demandons aux hommes politiques de suivre notre exemple », indiquent-ils.

La sœur de Soumahoro Hilaire est aujourd'hui la fiancée de Kaho Denis. Ils mangent à la même table et comptent rentrer au pays à la même date. « C'est au Liberia que j'ai vu que la Côte d'Ivoire nous coûte chère », a déclaré Kaho Denis.


Le 08/07/26 à 17:31
modifié 08/07/26 à 18:12