Cigarettes électroniques/arômes de fraise, pomme, menthe...: La mort... au bout des saveurs (Reportage)
Le vapotage s'est installé en Côte d'Ivoire sans bruit, par les narines plutôt que par les poumons. Exit l'odeur âcre du tabac brûlé. À Cocody, Yopougon, Marcory, Abobo ou au Plateau, les avenues sentent désormais la fraise, la pomme verte, la menthe glacée, la mangue. La cigarette électronique n'a ni l'apparence ni l'odeur du danger. C'est son mode d'emploi.
Le piège des arômes
À la cité des Arts de Cocody, ce même mois d'avril, Mariam, 21 ans, manipule sa vapoteuse avec la même désinvolture qu'un pinceau. Jean large, débardeur blanc, foulard de soie : l'objet s'intègre au look avec une évidence calculée. « Moi, je préfère la pomme verte ou la menthe. C'est frais, léger, presque chic », dit-elle. Elle ne se pense pas fumeuse. Elle se pense consommatrice d'une expérience sensorielle. C'est exactement cette confusion que le produit a été conçu pour entretenir.
Sur l'esplanade d'une institution financière du Plateau, le 30 avril 2026, Jean-Marc, 26 ans, cadre, porte à ses lèvres une cigarette électronique aux lignes futuristes entre deux rendez-vous. « Quand je vapote, c'est comme si je mangeais un fruit », dit-il. Dans une compagnie d'assurances du même quartier, Alima K., 27 ans, tire une bouffée discrète de sa vapoteuse compacte entre deux dossiers. « La menthe me plaît. C'est agréable. » Ni l'une ni l'autre ne parle de dépendance.
Le produit a réussi à rendre le mot obsolète. Dr Francis Boli, sociologue environnementaliste et président de l'Ong École sans tabac, retrace la métamorphose du produit. Conçue à l'origine comme un outil de sevrage tabagique, la cigarette électronique a été transformée, dès les années 2000, en vecteur d'addiction autonome. « Les fabricants ont augmenté les doses de nicotine, parfois au-delà de ce que contient une cigarette classique », établit-il. Certains appareils atteignent 30 % de nicotine.
Plus de 200 marques circulent aujourd'hui en Côte d'Ivoire, souvent d'origine inconnue, aux inscriptions illisibles, sans traçabilité sanitaire identifiable. Le contrôle est rendu quasi impossible. Et dans ce vide, le marché noir prospère. L'arôme est l'arme. Dr Boli le formule sans ambiguïté : « Ce qui séduit d'abord, ce n'est pas la nicotine. C'est le goût. »
Les parfums de pastèque, de chocolat, de mangue ou de myrtille ne sont pas des agréments secondaires — ils sont la stratégie d'entrée. Dr Alain Kouadio, psychologue différentialiste au centre d'accueil de la Croix Bleue Côte d'Ivoire, décrit le mécanisme neurologique qui suit : « La nicotine agit sur le système de récompense du cerveau. Plus elle procure une sensation de plaisir, plus le comportement se répète. »
Chez les adolescents, dont le cerveau est encore en développement, la bascule vers la dépendance psychologique est rapide. « Les adolescents pensent vapoter une saveur. En réalité, ils s'habituent progressivement à la nicotine », précise-t-il. La saveur précède la dépendance. Elle la dissimule jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour ne pas l'avoir vue venir.
Jennifer Marie Van Makeya, analyste au Programme national de lutte contre le tabagisme, l'alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions (Pnlta), identifie une cible privilégiée dans ce dispositif commercial. « L'industrie cible particulièrement les jeunes filles, en jouant sur les arômes et la présentation attractive. »
Depuis janvier 2025, la réglementation ivoirienne interdit le vapotage dans les lieux publics clos et dans les transports. Sur le terrain, l'application reste lacunaire. Les puffs jetables s'achètent à partir de 3 500 Fcfa, les pods rechargeables à plus de 10 000 Fcfa — accessibles via les grandes surfaces, les réseaux sociaux, les influenceurs. L'adolescent de Cocody, lui, s'en procure via ses camarades. Le dispositif légal existe. Le produit le contourne sans effort.
Dr Boli signale un danger supplémentaire, moins visible encore : certaines cigarettes électroniques saisies en Côte d'Ivoire contenaient des substances stupéfiantes — héroïne ou cocaïne en solution — introduites à destination des jeunes consommateurs. Le partage des embouts dans les zones de chicha constitue un second vecteur, celui-là infectieux : la transmission de salive favorise la propagation de maladies.
Le tabac n'est pas un signe de liberté ou de maturité
L'objet coloré qui ressemble à un feutre de lycéen n'est pas seulement un piège à nicotine. Il peut être une porte d'entrée vers d'autres dépendances, et un vecteur sanitaire non identifié. Le coût, lui, est déjà chiffrable.
En Côte d'Ivoire, le tabagisme emporte plus de 5 000 personnes par an. La prise en charge de ces pathologies représente près de 28 milliards de Fcfa annuels pour l'État. L'Organisation mondiale de la santé craint que le vapotage ne maintienne ce niveau de mortalité tout en élargissant le recrutement vers des populations — jeunes, femmes, non-fumeurs — qui avaient jusqu'ici échappé à la cigarette classique. Elle recommande aux gouvernements de réglementer strictement ces produits, voire de les interdire, plutôt que de les laisser en vente libre.
L'adolescent de Cocody, lui, ne sait rien de tout cela. Il sait qu'il préfère l'orange à la fraise. Il sait que l'objet ne ressemble pas à une cigarette. Il sait que les surveillants ne l'ont pas vu. Ce qu'il ne sait pas encore — ce que le produit a précisément été conçu pour retarder — c'est que la saveur et la dépendance ne font qu'un. Dr Dieudonné Koffi : « Les E-cigarettes sont une porte d’entrée vers le tabagisme conventionnel. La cigarette électronique gagne du terrain en Côte d’Ivoire, notamment dans les milieux scolaires et de divertissement. Dans une interview, Dr Brou Dieudonné Koffi, président du Club ivoirien de lutte contre le tabagisme, l’avortement et le sida en milieu scolaire (Ciltas-Ms), averti sur ce phénomène.
« La cigarette électronique est perçue comme une mode, attirant de plus en plus de jeunes et de femmes, qui auparavant n’étaient pas enclins à fumer », explique-t-il. Selon lui, l’industrie du tabac utilise des stratégies marketing agressives, rendant ces produits attrayants par leurs saveurs fruitées et leur design moderne, ciblant même les mineurs.
Dr Koffi rappelle que la fumée des cigarettes électroniques est toxique, et potentiellement plus dangereuse que celle des cigarettes classiques. « Il ne s’agit pas seulement d’une question de mode, mais d’un véritable enjeu de santé publique. Ces produits sont une porte d’entrée vers le tabagisme conventionnel et d’autres addictions », prévient-il. Il souligne également l’ampleur du fardeau économique et sanitaire du tabagisme en Côte d’Ivoire.
Depuis 2015, le Ciltas-Ms intervient dans les établissements scolaires pour informer les élèves sur les risques liés aux nouveaux produits du tabac. « Nous organisons des conférences et des campagnes de sensibilisation pour que les jeunes comprennent que le tabac détruit la santé, crée une dépendance et ruine des vies », affirme Dr Brou. Ancien fumeur, il livre un conseil clair aux jeunes : « Ne commencez pas. Le tabac n’est pas un signe de liberté ou de maturité. Vous avez le pouvoir de dire non et de devenir un ambassadeur de la santé dans votre communauté. »
Pour le président du Ciltas-Ms, la lutte contre le tabagisme ne se limite pas à l’éducation : elle implique aussi le renforcement des politiques publiques et la vigilance face aux tactiques commerciales de l’industrie du tabac.
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Le tabagisme au féminin: un avenir compromis !
« J’ignorais que la cigarette électronique avait des conséquences sur ma santé ». La voix de K. Viviane est posée. Rencontrée ce jeudi 7 mai 2026, sous une fine pluie devant un établissement sanitaire d’Abidjan, la jeune adulte affiche une allure discrète : robe sobre, sandales fines, sac noir glissé sur l’épaule. Le Puff qu’elle tient en main parachève un look considéré fashion de nos jours. Elle parle calmement, presque avec détachement, comme si le sujet ne l’avait jamais vraiment concernée.
À quelques mètres, Aïcha, sa copine attire davantage les regards. Jean taille haute, tee-shirt près du corps, lunettes de soleil posées sur la tête, cheveux soigneusement coiffés, elle cultive volontiers le goût de l’apparence. A sa façon d’exhiber sa cigarette électronique, on devine sa fierté d’appartenir à une certaine « classe » de jeunes abidjanaise.
Pourtant, lorsqu’il s’agit d’évoquer les effets du tabac, son assurance vacille. « J’ignore toutes les conséquences du tabac sur ma santé », reconnaît-elle. Ces confidences résument une réalité préoccupante. Derrière les silhouettes soignées, les faux cils, les ongles colorés, les baskets impeccables et les téléphones tenus comme des accessoires de mode, une part croissante de jeunes filles s’expose sans toujours en mesurer le danger. Selon le Global Youth Tobacco Survey 2023, 11,6 % des élèves âgés de 13 à 15 ans consomment actuellement des produits du tabac.
Si les garçons demeurent les plus nombreux (14,3 %), la situation des filles retient de plus en plus l’attention avec 8,9 % de consommatrices. L’enquête révèle également que 5,2 % des élèves utilisent la cigarette électronique, avec 4,1 % chez les filles. Dr Koffi Nestor, médecin de santé publique au Programme national de lutte contre le tabagisme, tire la sonnette d’alarme. « Le tabac, y compris sous forme électronique, est toxique pour les femmes. Les effets sont souvent plus intenses que chez les hommes à cause des hormones féminines, notamment les œstrogènes », martèle-t-il.
Ce spécialise qui passe le clair de son temps avec les victimes du tabagisme souligne que les conséquences dépassent largement les troubles respiratoires ou cardiovasculaires. Le tabagisme agit aussi sur la fertilité et la santé reproductive. « Une femme qui fume tombe moins facilement enceinte. Et lorsqu’elle l’est, il s’agit d’une grossesse à risque qui peut conduire à une fausse couche », précise le médecin. « Le tabagisme pendant la grossesse peut entraîner des enfants mort-nés, des bébés de faible poids ou porteurs de malformations », avertit Dr Koffi Nestor.
Les risques ne s’arrêtent pas à la mère. Le développement du fœtus peut également être compromis. Mortinaissance, faible poids à la naissance, malformations congénitales et troubles respiratoires figurent parmi les conséquences les plus redoutées. « Le tabagisme pendant la grossesse peut entraîner des enfants mort-nés, des bébés de faible poids ou porteurs de malformations. Ces enfants sont aussi plus vulnérables aux pathologies respiratoires », avertit-il.
Le médecin attire aussi l’attention sur la survie des nouveau-nés exposés au tabac pendant la grossesse. D’après lui, les enfants nés de mères fumeuses présentent des risques accrus de mortalité précoce. « Un enfant né avec un faible poids à cause du tabac a moins de chances de dépasser l’âge de cinq ans », insiste-t-il.
Autre conséquence souvent méconnue : le tabagisme accentue les effets de la ménopause. Bouffées de chaleur plus intenses, inconfort accru et manifestations hormonales plus douloureuses sont fréquemment observés chez les femmes fumeuses. Pour le Pnlta, la vigilance doit également porter sur les cigarettes électroniques et autres nouveaux produits nicotiniques, parfois perçus comme inoffensifs.
« Il ne faut pas se laisser tromper. Cigarette électronique ou tabac classique, les effets nocifs demeurent réels », conclut Koffi Nestor. Le Pnlta rappelle que la protection de la santé maternelle et infantile passe aussi par une lutte renforcée contre toutes les formes de tabagisme.
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E-cigarettes : le piège invisible pour la jeunesse
Dans de nombreux pays au monde y compris en Côte d'Ivoire, l’industrie du tabac promeut les e-cigarettes comme « moins nocives » pour attirer de nouveaux fumeurs, surtout les adolescents. Une étude du Bureau of Investigative Journalism révèle que certaines mini-cigarettes chauffées, comme Iqos (un appareil qui chauffe le tabac au lieu de le brûler), contiennent jusqu’à 8 fois plus de nicotine que déclaré, et que l’usager inhale 2 fois plus de nicotine que prévu.
Selon le Comité national contre le tabagisme en France, les fumeurs croient consommer 1 paquet, mais inhalent l’équivalent de 2 à 10 paquets Outre ce fait, l’industrie du tabac profite de la non-application de la loi anti-tabac et de la lenteur dans la prise de certains textes d’application relatifs à la loi anti-tabac pour encourager la commercialisation et l’usage des e-cigarettes dans la capitale Abidjanaise et dans plusieurs villes de l’Intérieur du pays.
A preuve, des grandes surfaces, des sites d’information et de vente en ligne font la promotion des produits émergents du tabac en toute tranquillité. Experts ivoiriens, le Réseau des Ong Actives pour le Contrôle du Tabac en Côte d'Ivoire (Rocta-CI) et Oms prévient : il n’existe pas de tabac sûr, et les jeunes sont les premières cibles de ces stratégies. La vigilance et la sensibilisation restent cruciales.