Hommage à Laurent Dona Fologo: Fologo, le dernier revirement

Laurent Dona Fologo
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Laurent Dona Fologo

Hommage à Laurent Dona Fologo: Fologo, le dernier revirement

Le 09/02/21 à 07:21
modifié 09/02/21 à 07:21
Vendredi, Laurent Dona Fologo a achevé son pèlerinage terrestre. Grand journaliste, homme politique de premier plan, serviteur de la Nation, LDF a rejoint son mentor, Félix Houphouët-Boigny. Fraternité Matin dont il a été le premier rédacteur en chef vous propose, à partir d’aujourd’hui, de nombreux témoignages et hommages à cet homme hors pair.
Ainsi donc, Laurent Dona Fologo, LDF, vient de tirer sa révérence, frappé lui aussi par la terrible pandémie de Covid-19 qui bouleverse tout dans le monde. Terrible nouvelle que celle de savoir que Fologo a rangé définitivement sa plume, lui, l’un des tout premiers journalistes de notre pays indépendant, lui le premier rédacteur en chef de Fraternité Matin, lui, pendant si longtemps ministre en charge de la presse. Sous quel prisme parler de Fologo, cet homme pluriel, qui vécut tant de vies ? Fologo le journaliste ? Fologo l’homme politique ? Fologo le Talleyrand ivoirien à cause de tous ses revirements ? Fologo le généreux ?

Commençons par une anecdote. Deux ans après ma nomination à la tête de Fraternité Matin, M. Fologo m’invita chez lui un 24 décembre au matin. Il voulait me remercier de lui livrer le journal chaque matin. Effectivement, dès ma prise de fonction, je décidai de livrer gratuitement le journal à tous les anciens directeurs de Fraternité Matin. M. Fologo me raconta qu’il avait pour habitude d’acheter son journal chez un vendeur installé près de son domicile. Puis, un jour, au retour d’un long voyage qu’il avait effectué à l’étranger, il trouva une pile de journaux chez lui. Et l’on lui dit que cela venait du nouveau directeur de Fraternité Matin que j’étais. Ce geste l’avait touché et il voulait m’en remercier. Je passai près de deux heures avec lui, l’écoutant me raconter toute sa vie. Il me fit part de ses difficultés à toucher sa pension d’ancien journaliste et je crus comprendre qu’il traversait une mauvaise passe financière. Il voulait aussi que j’écrive sa biographie. Je promis de le faire en me demandant si mes fonctions m’en laisseraient le temps. Et me voici aujourd’hui en train de regretter de ne m’être pas donné ce temps. Lorsque je « demandai la route » à M. Fologo, il ouvrit un sac, en sortit son porte-monnaie et en tira la somme de trente mille francs qu’il me tendit. Je le regardai et lui dis : « Président, je suis le DG de Fraternité Matin, le poste que vous aviez occupé ! » Tout confus, il me mit de force les billets dans la poche en me disant : « Ce n’est pas au DG que je donne ça, mais au petit frère. C’est Noël aujourd’hui et j’aurais dû t’offrir du champagne. Prends ça pour t’offrir un champagne. » Mes protestations n’y purent rien, et je dus prendre les trente mille francs de M. Fologo. C’était cela Fologo. Un homme d’une extrême gentillesse, d’une générosité sans borne, capable de donner sa dernière chemise sans se soucier de lui-même.

Sur sa carrière de journaliste, il me raconta que lorsque sortit le premier numéro de Fraternité Matin ce jour du 9 décembre 1964, il se rendit compte qu’il était plein de fautes et il eut honte de le présenter au Président Houphouët-Boigny. Or, celui-ci attendait le premier numéro de « son » journal pour aller à Ouagadougou avec. Il devait y assister à la fête nationale et il s’y rendait en train. Alors, tout tremblant, M. Fologo alla lui donner le journal en s’excusant pour les fautes qui s’y trouvaient. Et Houphouët-Boigny lui dit : « Si tu ne fais pas de fautes dès le début, comment t’amélioreras-tu ? ».

Fologo a à son crédit d’avoir été l’un des rares Africains noirs à s’être rendu en Afrique du Sud en 1975, au moment où sévissait l’apartheid, ce régime qui interdisait tout contact entre Blancs et Noirs. Il avait été mandaté par Houphouët-Boigny pour dénoncer ce régime honni et prôner le dialogue qui lui était si cher. Fologo s’y était rendu avec son épouse, une Française de couleur blanche.

Que dire de Fologo Talleyrand ? C’est lui-même qui se comparait à cet homme d’État français qui vécut de 1754 à 1838. Talleyrand, à qui l’on reprochait ses différents revirements et que l’on comparait à une girouette qui changeait tout le temps de direction, disait que ce n’était pas la girouette qui changeait de direction, mais le vent. Fologo, lui, disait qu’il fallait être idiot pour ne pas sécher son linge là où le soleil brille. Ainsi donc, après avoir été ministre d’État dans le gouvernement de Bédié, il soutint Robert Guéï qui fit tomber Bédié. Puis il soutint Gbagbo qui fit tomber Guéï, avant de flirter avec le Rhdp d’Alassane Ouattara qui fit tomber Gbagbo. Il créa son propre parti avant de revenir au Pdci et de faire des yeux doux au Rhdp.

Rien de tout cela ne l’empêcha d’avoir une carrière politique plutôt riche. Il fut rédacteur en chef de Fraternité Matin, son premier travail après ses études (il me raconta qu’il avait juste fait des stages au journal Le Monde pendant ses études de journalisme, et que pour un stagiaire africain à cette époque, voir son papier publié dans Le Monde ne pouvait être qu’un rêve), directeur général du groupe, ministre, super ministre (il fut une époque où il cumula les portefeuilles de l’Information, du Sport et du Tourisme), secrétaire général du Pdci sous Houphouët-Boigny, ministre d’État sous Bédié, et pour finir, président du Conseil économique et social. Mais au-delà de tous ses revirements, Fologo était un homme pour lequel les Ivoiriens avaient une réelle affection.

Il m’a appelé, il y a une quinzaine de jours, pour me féliciter d’avoir décidé d’entrer en politique. A la fin de notre conversation, je lui dis que je passerais volontiers chez lui prendre ses conseils. Il me dit: « Tu viens quand tu veux mais, attends que l’on finisse les obsèques du président Zadi Kessy. »Le glas a sonné pour Laurent Dona Fologo, LDF, quelques jours après que Zadi Kessy, lui aussi ancien président du Conseil économique et social, a été porté en terre. Le même glas qui a sonné pour Guy Alain Gauze, Sidy Diallo, et tant d’autres. Pour qui sonnera-t-il demain ? Il sonnera pour chacun d’entre nous si nous continuons d’ignorer la pandémie de la Covid-19 et les mesures à prendre pour s’en prémunir .Venance Konan


Le 09/02/21 à 07:21
modifié 09/02/21 à 07:21

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