Insolite: Disparue depuis l’âge de 3 ans, elle réapparaît 26 ans plus tard
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Insolite: Disparue depuis l’âge de 3 ans, elle réapparaît 26 ans plus tard

jeudi, 06 septembre 2018 10:15
Gbongba Oro Charlène (à l'extrême droite) heureuse de retrouver sa mère et son oncle. Gbongba Oro Charlène (à l'extrême droite) heureuse de retrouver sa mère et son oncle. Crédits: Marc Yevou

2018 restera une année mémorable pour la famille Gbongba d’Odoguié dans la sous-préfecture d’Azaguié.

Fait vraiment insolite que celui que la famille Gbongba vit en ce moment. Une des leurs, enlevée à l’âge de trois ans en 1992, a retrouvé, contre toute attente, sa famille biologique en 2018. Comme tous les enfants de son âge, la petite Gbongba Oro Charlène jouait dans les environs du domicile familial à Yopougon Banco. Et ce, en l’absence de son père, machiniste à la Sotra et de sa mère, ménagère qui, ce jour sombre, s’était rendue au Plateau pour des courses administratives.

« Ma fille a disparu le jour où Gbagbo a marché au Plateau et puis on l’a mis en prison… », se souvient Mao Amon Marguerite dite Akissi, cette mère dont la vie conjugale a basculé à partir de cette date qu’elle n’a pas retenue, mais qui est probablement le 18 février 1992, où le président du Fpi d’alors Laurent Gbagbo a été mis aux arrêts lors d’une  marche.

Ce jour-là, elle s’était  rendue au Palais de justice pour se faire établir un document administratif. De retour à la maison, dame Mao constate la disparition de sa fille, l’aînée de ses enfants. Il lui en cuira. Cette mère de famille vivra des années difficiles, voire insupportables. Sa belle-famille l’a répudie pour n’avoir pas « surveillé leur petite fille ». Une autre vie commence pour Mao Amon Marguerite dite Akissi.

Que de difficultés !

Lamentations, prières et pleurs deviennent son lot quotidien. Entretemps, la petite Charlène entre dans cette autre vie.... d’otage, avec une nouvelle mère, des frères et sœurs. « Je ne me souviens vraiment pas des circonstances dans lesquelles la ravisseuse m’a enlevée. Vu que je n’avais que trois ans… », explique Charlène. Qui se souvient toutefois qu’elle était capricieuse et pleurait tout le temps « Je sentais que cet environnement n’était pas le mien, mais comment pouvais-je l’exprimer ? A l’âge de 6 ans, je savais que je n’étais pas chez mes parents… ».

Au fil des ans, la petite qui grandissait saura que sa nouvelle famille habitait le quartier Sopim, dans les environs de l’ancien emplacement de la pharmacie « Bel air » dans la commune de Yopougon. « Autour de l’âge de 10 ans déjà, j’étais pratiquement la bonne à tout faire. Les autres enfants de la maison partaient à l’école et je passais mon temps aux tâches ménagères… », se souvient encore Charlène. Qui, jusque-là, prenait dame Doh Brigitte (sa ravisseuse) pour sa tante, puisque c’est ainsi qu’elle s’est toujours présentée à la petite.

« Lorsque je lui demandais où se trouve mes parents, elle me répondait que mon père, qui était son jeune frère, est décédé et qu’elle m’a ramenée de la ville de Man après les obsèques. Parlant de ma mère, elle répondait qu’elle n’a plus de nouvelles d’elle depuis le décès de mon père… ». La vie continuait ainsi avec son lot de maltraitances. « De la Sopim, nous nous sommes retrouvés à la Sideci, puisque ma tante s’était séparée de son mari. Elle a ensuite réintégré son foyer et le couple a déménagé au quartier résidentiel et plus tard aux toits rouges où le père de famille avait construit une maison. Ma situation était pareille. N’en pouvant plus, j’ai fugué à l’âge de 13 ou 14 ans... ».

De Gbongba Charlène à Doh Marie Sylvie

Charlène va connaître ainsi  les affres de la vie de la rue «pendant plusieurs années, je dormais dans la rue, je faisais la vaisselle dans des maquis pour avoir à manger. Je dormais à la belle étoile, tantôt dans des bars et cela a duré plusieurs années. C’est dans ces conditions que j’ai croisé le père de mon fils qui a 6 ans aujourd’hui…», se souvient Gbongba Oro Charlène. Voulant s’établir des papiers d’identification, la jeune fille retrouve sa « tante » pour lui réclamer les pièces de son « défunt père ». Dame Doh Brigitte lui dit qu’elle ne détient que le certificat de décès de son père.

Toutefois, elle propose de se rendre dans la ville  de  Soubré où vit un de ses petits frères, Doh Marcel, afin que Charlène utilise la carte d’identité de ce dernier pour les besoins administratifs. Sur place, elle se fait établir un extrait de naissance, un certificat de nationalité et une attestation d’identité sous le nom de jeune fille de Doh Marie Sylvie. «C’est avec ce document que je circule présentement», confie Charlène.

Une amie…providentielle

Qui revient à Abidjan sous une nouvelle identité. Elle habite la commune de  Yopougon avec sa petite famille, son fils et le père de l’enfant. Voulant changer de cadre de vie, elle rencontre un jour incidemment une amie. Heureusement, les deux copines qui s’étaient perdues de vue depuis des années seront des voisines de quartier à l’antenne Maroc.

La sœur aînée de l’amie retrouvée vend des vêtements de femmes. Elle devient l’habilleuse de Charlène. Les deux copines se fréquentent à nouveau. Charlène ne manque pas d’occasion de se rendre dans la famille de ses amis où leur mère lui réservait  un bon accueil. « N’ayant pas connu mes parents, je retrouvais ma mère dans celle de mes copines. Je leur rendais régulièrement visite. Je faisais même des cadeaux aux mamans des autres… », explique la jeune dame.

Les liens étant devenus très forts, Charlène explique sa vie dans les moindres détails à sa copine. Elle lui confie son projet de se rendre dans son village paternel, dans la région de Man, sur les traces de son « défunt père » auprès de la famille Doh. Elle demande même à sa copine de l’y accompagner.

« Nous en étions là, lorsqu’un jour, juste après la Pâques 2018, ma copine me dit que sa mère est revenue du village d’Odoguié, dans la sous-préfecture d’Azaguié et soutient avoir vu une fille qui me ressemble trait pour trait. Je n’y ai pas accordé assez d’importance. Pour moi, ça pouvait être juste une ressemblance. Un soir, la mère de mon amie me fait appeler. Dans son salon, je trouve deux vieilles personnes, un homme et une dame, avec elle. Dès que j’ai franchi la porte, la vieille dame me fixe et ne cesse de répéter, elle ressemble à Urbaine…», confie Charlène. A qui on présente ensuite la photo d’Urbaine qui est comme sa jumelle.

En fait, les parents de la copine de Charlène sont de la famille de l’Abbé Alofa Jérémie, des ressortissants d’Azaguié, du même village que les parents biologiques de Charlène. Ces derniers connaissent la mésaventure de la famille Gbongba liée à la disparition de leur fillette en 1992. Entretemps, une autre fille est née après Charlène, c’est bien la fameuse Urbaine. C’est chez sa copine qu’elle apprendra cette histoire. « Mais en réalité, ça ne me disait pas grand-chose. La mère de mon amie insiste et promet de faire venir celui qui pouvait être mon père, un agent de la Sotra ».

Le jour de la rencontre, explique la jeune fille, le monsieur en question lui dit qu’elle  ressemble à ses enfants. Toutefois, il promet d’informer sa présumée mère, puisque, selon lui, les femmes ont le don de reconnaître leurs enfants. Un soir, pendant qu’elle était sur son lieu de travail, Charlène reçoit un coup de fil. Au bout, une jeune dame cherche à la voir. Elle se présente comme étant la fille du monsieur de la Sotra qu’elle a rencontré quelques jours auparavant. Il s’en suit un rendez-vous. «Dès qu’elle m’a vue, elle a commencé à pleurer…La ressemblance entre nous est très forte», se souvient Charlène.

A cette rencontre, la jeune dame pose des questions précises à Charlène, notamment sur une cicatrice profonde cachée qu’elle porte depuis l’enfance. La précision est telle que Charlène commence à prendre l’affaire au sérieux. Leur oncle maternel Mao Frédérique est aussitôt informé.

Ce dernier délègue son fils et des dames pour accompagner Charlène et sa sœur au domicile de leur mère. « Dès qu’elle sont entrées, Charlène a foncé sur moi et s’est jetée dans mes bras. Je lui ai posé deux questions sur son nombril et une cicatrice suite à une opération lorsqu’elle était encore très petite. Nous sommes entrées dans la chambre, j’ai vérifié. Dieu venait ainsi de me ramener ma fille, 26 ans après. J’étais comme tétanisée », confie dame Mao Amon Marguerite dite Akissi. Qui est convaincue que Dieu a entendu ses prières durant toutes ces années.

Optimiste… dans la prière

Dès la disparition de sa fille, dame Amon explique qu’entre les pleurs et la douleur, elle n’avait que Dieu comme espoir. «Lorsque la famille de mon mari m’a répudiée, je passais le clair de mon temps à prier. Je n’ai jamais lâché la prière et j’étais optimiste, mais par moments, la peur de ne plus jamais revoir ma fille m’envahissait. Une fois je suis passée voir le père Norbert Abékan. Dans la prière, l’homme de Dieu m’a rassurée que ma fille reviendrait. J’ai fait la même démarche chez maman Pauline, un camp de prière à l’entrée de la zone industrielle de Yopougon. Là encore, elle m’a rassurée. Je n’ai jamais arrêté la prière. Pendant le chemin de croix de la Pâques 2018, je n’ai fait que prier pour retrouver ma fille. C’est le soir qu’on m’a appelée pour me dire qu’on a retrouvé ma fille au quartier Maroc…», révèle cette mère de famille qui assure être « revenue à la vie ».

Le retour de Charlène dans sa famille biologique a donné lieu à une grande fête et un culte d’action de grâce  le 29 juillet 2018 à l’Eglise méthodiste unie d’Odoguié en présence des représentants des 22 villages du canton et du directeur général de l’Ageroute, Dimba Pierre N’Gou. Dame Doh Brigitte, la ravisseuse de Gbongba Charlène, qui réside au quartier toits-rouges n’est cependant pas inquiétée. « L’essentiel pour moi est qu’on ait retrouvé notre fille et en bonne santé. Qu’est-ce qu’une poursuite judiciaire va bien nous apporter ? Laissons tomber et confions le reste à Dieu… », opine Mao Frédérique, l’oncle de Charlène.

Marc Yevou

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