Hommage: Jean Konan Banny, mon plus que frère

Hommage: Jean Konan Banny, mon plus que frère

jeudi, 05 juillet 2018 13:48
Hommage: Jean Konan Banny, mon plus que frère Crédits: DR

J'avais à peine deux ans, plus précisément quinze mois lorsque mon père, Konan Banny, rendit son âme à Dieu, à l’emplacement actuel de la maison du PDCI-RDA à Yamoussoukro.

De tous les enfants de mon père, seul Jean avait, à sa disparition, atteint l'âge de raison. Bien qu'il fût encore adolescent, il n'avait alors que 15 ans, il était devenu le "père" de ses frères. Jean fut par la force des choses une sorte de "pater familias", le dépositaire de l’affection paternelle. Comme lui seul avait véritablement connu notre père, c'est à travers son regard de témoin oculaire que j’ai imaginé ce que fut celui qui m’avait donné la vie.

Dieu et la nature avaient doté Jean Konan Banny d'immenses qualités qui en firent naturellement un des compagnons de l'Aventure. Il appartint à cette glorieuse phalange des élèves ivoiriens les plus brillants dont Félix Houphouët-Boigny voulait faire l'épine dorsale de la future administration nationale ivoirienne et qu’il envoya dans ce but poursuivre leurs études en France. C'était un rêve audacieux et prodigieux, car, en ce temps-là, le parcours scolaire de nos aînés s'arrêtait à l'École normale William Ponty du Sénégal.

Authentique anticolonialiste, nationaliste sourcilleux, épris de justice et des œuvres de l’esprit,soucieux du progrès humain, Jean Konan Banny choisit de faire des études de droit à Montpellier et devint avocat. La voie était toute tracée pour l'extraordinaire itinéraire de cet homme qui sut toujours dépasser et déplacer les bornes.

Les champs d'action de mon défunt frère étaient multiples, mais je voudrais consacrer l'hommage que je lui rends à travers ces lignes à son action politique dont certains aspects sont inconnus du grand public.

Les Ivoiriens de la période qui précéda immédiatement l'Indépendance se souviennent qu'il y eut une grande effervescence en Afrique autour de deux questions cruciales : les relations du RDA avec le Parti communiste français (PCF) et l'exécutif fédéral. Sur ces deux questions, apparut une ligne de fracture qui rassembla du même côté les jeunes universitaires, dont Jean Konan Banny, face à l'ancienne garde du PDCI-RDA.

Le PDCI-RDA avait contracté une dette immense envers le PCF qui l'avait aidé à se structurer et à s'implanter.Il lui avait mis le pied à l'étrier politique. En plus, le PCF défendait une doctrine internationaliste qui ne pouvait qu’emporter l'adhésion des jeunes africains panafricanistes issus de l'université française.

Quand, après avoir chassé les communistes du gouvernement, la France engagea une féroce répression contre leurs pupilles africaines, les plus modérés prirent le parti d'abandonner tout lien avec le PCF pour faire cesser les exactions. Jean Konan Banny, idéaliste et panafricaniste, se compta au rang de ceux qui contestèrent ce "désapparentement" et critiquèrent sévèrement l'option confédérale prise par la direction du RDA.

Jean Konan Banny venait de rentrer au pays pour reprendre le cabinet d’avocat de Maître Hamaciré Ndouré à Daloa quand se tint le congrès constitutif de la Jeunesse du RDA de Côte d'Ivoire (JRDACI) le 14 mars 1959.À l’issue de ce congrès, les jeunes nationalistes anticolonialistes furent les plus nombreux au sein du bureau exécutif. Jean participa à ce congrès qui allait marquer l’entrée des jeunes dans la politique active de la Nouvelle République de Côte d’Ivoire. Un mois après le congrès constitutif de la JRDACI, Félix Houphouët-Boigny étant devenu Premier ministre de la Côte d'Ivoire, nomma quasiment tous les membres du bureau exécutif de la JRDACI dans son gouvernement. Jean Konan Banny y fit son entrée en tant que secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargé de la Jeunesse et des Sports. Il n'avait pas encore 30 ans. Il participa à la rédaction des principaux textes fondateurs de la jeune République naissante, de même il fut membre du Comité qui a choisi les couleurs du drapeau national ainsi que l’hymne national.

La politique ayant souvent sa raison mystérieuse, une période difficile s’ouvrit qui s’étendit de 1963 à 1967.

La carrière ministérielle de Jean Konan Banny fut ainsi interrompue et il connut les affres de la prison politique avec d’autres compagnons. Arrêté sous mes yeux à son retour d’une mission à l’étranger alors que je venais d’obtenir mon baccalauréat, Jean Konan Banny fut plus tard condamné à mort à l’issue d’un procès triste et douloureux. Il demeura près de 4 ans en prison.

Quand un homme est incarcéré pour des raisons politiques, on ne sait quand il en sortira ni dans quel état physique, intellectuel et mental. La Côte d'Ivoire d'Houphouët-Boigny eut la sagesse de choisir la voie de l'apaisement et de la réconciliation et, en 1967, mon frère sortit de prison dans des conditions qu'il n'est pas utile de développer ici.

Le nationaliste qu'il était commença une nouvelle vie à la fin de son incarcération. Il reprit son cabinet d’avocat cette fois-ci à Abidjan avant d’embrasser une nouvelle fonction ministérielle. Ce sont moins les nouvelles fonctions ministérielles qu'il occupa que les qualités d'homme d'État et d'homme de bien que révèle son aptitude au dépassement, au pardon et au dévouement pour le service de l'Etat, qui demeurent dans ma mémoire.

La politique étrangère ivoirienne n'a pas toujours été bavarde et bruyante. Bien des problèmes trouvaient autrefois leur solution dans la diplomatie, le dialogue et la concertation, c'est-à-dire dans l'action souterraine. Félix Houphouët-Boigny, qui avait eu largement le temps de jauger chacun de ses jeunes compatriotes lors de leur emprisonnement, utilisa chacun d'eux en fonction de ses qualités et de ses capacités. Jean Konan Banny, l’anticolonialiste,le nationaliste, le panafricaniste, l'internationaliste devint un "missus dominicus" hors pair. Il n'est pas de chef d'État africain d’alors qui n'ait reçu sa visite, porteur d'un message du président Félix Houphouët-Boigny. Pour ma part, je me souviens du rôle ô combien important qu’il joua lors de la guerre qui opposa le Mali de Moussa Traoré à la Haute-Volta des jeunes militaires, Sankara et autres. Son action permit dans une large mesure d’éviter la catastrophe. Ce que voyaient les citoyens était l'écume des choses. La vraie politique étrangère se déroulait hors de l'espace public. Des émissaires comme Jean Konan Banny et un certain nombre d'autres avaient effectué en sous-main un travail de fourmi dont les effets se firent sentir tout au long de la magistrature de Félix Houphouët-Boigny.

Sur le plan intérieur, Jean Konan Banny servit souvent son pays comme "go between", dans le sens où son passé militant l’ayant rendu crédible aux yeux de tous, en particulier de l'opposition de gauche naissante, il permit d'établir entre les factions ivoiriennes les liens qui auraient sans cela peut-être été rompus. Qu'on me pardonne la révélation que je vais faire, mais Laurent Gbagbo, alors farouche opposant à Houphouët-Boigny, me fit la confidence que parmi les hommes politiques ivoiriens qu'il respectait venait en premier lieu Jean Konan Banny. Laurent Gbagbo n'était pas le seul à nourrir ce sentiment à l’endroit de l’illustre disparu. D’autres sont encore vivants et accepteront peut-être de livrer leur témoignage au cours de la cérémonie d’hommage citoyen qui sera organisée le 8 juillet 2018 à l’occasion de ses obsèques.

Qu'il me soit permis d'achever mon hommage par quelques mots sur l'engagement personnel de Jean Konan Banny au sein du PDCI-RDA, le parti auquel il a appartenu jusqu'à la fin de sa vie. Jean est sorti de prison sans aucune rancœur. Après les grandes séances de réconciliation et les Journées du dialogue, il a repris modestement sa place au sein de son parti,faisant fi de cet intermède douloureux sur lequel il a toujours observé une très grande discrétion.Il était persuadé que l’essentiel réside dans le pardon même si le devoir de mémoire ne doit pas nous conduire à l’oubli. Il s’est très peu exprimé publiquement sur cette affaire au grand dam des observateurs, historiens et autres politologues. Mais je peux dire que son jugement sur cette période a toujours été honnête et lucide.

Ministre de la Défense pendant des années, il a gagné la confiance de l'armée dont il est parvenu à désarmer plusieurs fois les velléités de sédition. Le coup d'État de 1999 ne fut pas un coup d'essai. Avant cette année-là, d'autres soldats ont tenté l'aventure. La plupart des cas sont inconnus du public parce que l'action discrète de Jean Konan Banny a permis d'endiguer les flots.

Lorsqu'il intervint au milieu de la tourmente après la chute du gouvernement du PDCI-RDA, ce ne fut pas sans justifications. Son argumentaire était adossé à une solide connaissance des circonstances et des acteurs.

Jean Konan Banny est demeuré jusqu'à la fin de sa vie un homme de vérité. Mais, ayant dit la vérité sans masque, il rentrait dans le rang, en militant discipliné, pour contribuer à maintenir le navire PDCI à flot, même s'il n'était pas toujours entendu.

Cet homme-repère nous a quittés à un moment où le parti cher à son cœur et à sa raison affronte un grand défi de son histoire. Il abandonne ce monde à l'heure où le PDCI est confronté à la problématique de sa survie. Le plus bel hommage que puisse lui rendre le PDCI-RDA aujourd’hui, est de lui donner la satisfaction posthume de renaître tel que l'a conçu son fondateur.

Adieu Jean, mon frère !
Veille sur nous et sur le PDCI auquel tu tenais tant !
Veille sur la Côte d’Ivoire que tu as tant servie !
Rapporte fidèlement à Félix Houphouët-Boigny, notre cher oncle pour qui tu auras été quelquefois « l’enfant terrible » de la politique ivoirienne, tout ce que tu as vu et entendu !

Charles ton frère

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Écrit par  Charles ton frère
Lu 1400 fois Dernière modification le jeudi, 05 juillet 2018 14:03