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Pleure, ô mon pays bien-aimé (2)

lundi, 13 août 2018 09:53
Pleure, ô mon pays bien-aimé (2) Crédits: DR

Le vendredi dernier, j’ai reçu l’appel d’un élu du Grand Centre qui réagissait à mon éditorial du jour. Il tenait à me dire qu’il avait été choqué par mes propos. Il me dit, entre autres, ces mots : « Pourquoi ne dites-vous rien de la gouvernance de M. Ouattara ? Je sais que vous êtes au service d’un pouvoir, mais tout de même ! Et puis, si en 1993, M. Ouattara n’avait pas voulu conserver le pouvoir, est-ce que tout cela serait arrivé ? ».

Je voudrais préciser ici que si j’ai parlé de M. Bédié, c’est parce qu’en tant que Chef d’État à l’époque, il a eu une grande responsabilité dans ce qui s’est passé après la mort d’Houphouët-Boigny, et la perspective de le voir encore candidat à la présidentielle en 2020 est pour moi insupportable. M. Ouattara a-t-il aussi une part de responsabilité ? Bien sûr qu’il en a. Mais nous l’avons tous entendu à deux reprises, dans deux occasions solennelles (lors du lancement du parti Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP-Unifié) et lors de son discours à la nation du 6 août), annoncer sa volonté de transmettre le pouvoir à une nouvelle génération en 2020.

Cela, pour moi, est suffisant pour croire qu’il ne sera pas de la partie en 2020. Je n’ai donc rien à lui dire sur ce point. Quant à la gouvernance du pays, si je devais la critiquer (ce qui n’était pas l’objet de mon éditorial du vendredi), cela engloberait aussi le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) qui ne doit pas oublier qu’il en est totalement comptable. Personne ne l’a encore entendu critiquer cette gouvernance, ni s’en démarquer.

Ses seules récriminations portent sur le peu de places qui lui est fait au sein du pouvoir et sur le fait que ses alliés du Rassemblement des républicains (Rdr) ne veulent pas lui faire la courte échelle en 2020 pour s’installer dans le fauteuil présidentiel. Si je devais critiquer le RDR, ce serait sur ce qui, avec le limogeage du maire du Plateau, Akossi Bendjo, que les faits qui lui sont reprochés soient avérés ou non, pourrait être vu comme une forme de chantage ou de brimade sur certains cadres du Pdci qui ne voudraient pas adhérer au parti unifié, le Rhdp.

Le RDR avait subi cela du temps où le PDCI était au pouvoir et il est bien placé pour savoir que brimer un parti ne fait que renforcer la détermination de ses militants. Chercher aussi à humilier Bédié ne ferait que resserrer les rangs derrière et autour de lui. Le Rdr le sait également. D’autre part, si le Rdr espère une quelconque reconnaissance de la part du Front populaire ivoirien (FPI) pour la libération de ses militants et de Simone Gbagbo, il se trompe lourdement. Aucun militant du Fpi ne donnera sa voix au Rdr, parce qu’ils n’ont que de la haine pour ce parti. Et pour eux, si leurs prisonniers ont été libérés, c’est parce que leur combat a payé. Donc ils estiment ne rien devoir à Alassane Ouattara.

Cela dit, ne trouvez-vous pas atroce qu’en 2018, après tout ce que nous avons vécu, nous en soyons encore à un affrontement entre les troupes de MM Bédié et Ouattara, avec un Fpi soufflant sur les braises ? Dans le premier épisode, avant 2000, c’était le Fpi qui disait au Rdr : « Vas-y, cogne, ne te laisse pas faire, je suis derrière toi. » Et lorsqu’il y eut le coup d’État, le Fpi laissa tomber le Rdr pour s’acoquiner avec les militaires et faire la chasse au Rdr.

Aujourd’hui, c’est le même Fpi qui tient les mêmes propos au Pdci. Soyons patients et nous verrons tous la suite du film. Et je crains fort que le Pdci ne se morde les doigts. En écoutant les différents camps, chacun estime avoir effectivement raison tout en croyant l’autre forcément en tort. Et personne n’est prêt à faire des concessions. Comme avant. Mais n’oublions pas que dans le premier épisode, les raisons des uns et les torts des autres nous avaient coûté au finish des milliers de morts, de blessés, de personnes ayant tout perdu, ainsi que la déstructuration de notre pays et de notre nation.

A quoi allons-nous assister demain si personne ne met de l’eau dans son vin ou son jus de gingembre ? Nous reviendrons à ce que nous avons vécu entre 1994 et la fin de 1999 avec seulement quelques variantes. Chacun se repliera sur sa communauté en accusant l’autre de l’avoir poussé à le faire, nous entendrons à nouveau parler de « vrais Ivoiriens » et de « faux Ivoiriens » de « eux » et de « nous », de « ces gens-là », et nous finirons par nous affronter.

Lorsque je parle de cela, certains m’accusent de pessimisme et de monter un scénario de science-fiction pour effrayer inutilement mes lecteurs. Je souhaite vivement être démenti par les faits. Mais j’ai vécu l’ancienne crise. J’en ai même été un acteur à un certain niveau. C’est Laurent Gbagbo qui disait qu’un chien qui a croisé un lion ne court plus de la même façon qu’un chien qui n’a pas vécu une telle expérience.

Que tous ceux qui ont déjà croisé le lion conjuguent leurs efforts pour faire comprendre à notre classe politique que nous ne voulons plus revoir de lion, que nous avons déjà trop souffert pour la laisser encore jouer avec nos vies, nos biens et l’avenir de nos enfants, que l’arrogance et l’intransigeance n’ont jamais payé en politique, que cela ne nous intéresse plus de savoir qui a raison ou tort, et qu’il est vraiment temps, comme l’a demandé le Chef de l’État, que les acteurs de la crise d’avant 2000 s’écartent pour faire la place à une nouvelle génération, parce que l’histoire est en train de les juger.

J’ai dit !

Venance Konan

Lu 461 fois Dernière modification le lundi, 13 août 2018 11:18