• Accueil
  • Nos Unes
  • L’éditorial de Venance Konan : Vous avez dit réconciliation ?

L’éditorial de Venance Konan : Vous avez dit réconciliation ?

lundi, 05 août 2019 07:19

Ainsi donc M. Henri Konan Bédié, ancien président de la Côte d’Ivoire a rencontré à Bruxelles M. Laurent Gbagbo, lui aussi ancien président de notre République.

Au nom de la réconciliation nationale, nous dit-on. Pendant longtemps l’on nous a répété qu’il n’y aurait pas de réconciliation dans ce pays sans Laurent Gbagbo. Et l’un des reproches qui est couramment fait à M. Alassane Ouattara, actuel Président de la République, est de n’avoir pas réussi cette fameuse réconciliation.

Apparemment, pour de nombreuses personnes, se réconcilier dans ce pays signifie simplement bien s’entendre avec Laurent Gbagbo. Celui qui ne cherche pas à s’entendre avec l’ancien détenu de La Haye est contre la réconciliation ou ne travaille pas dans le sens d’y parvenir. Ainsi donc, M. Bédié qui veut la réconciliation dans ce pays, est allé rendre visite à M. Gbagbo à qui il a, d’un trait, pardonné toutes les turpitudes dont il le rendait coupable depuis l’époque où ce dernier était le président des ivoiriens.

Oubliée donc la marche des militants du parti démocratique de Côte d’ivoire (pdci) et du Rassemblement des républicains (Rdr) du 25 mars 2004, réprimée dans le sang par les forces de l’ordre aux ordres de Laurent Gbagbo. L’onu, on s’en souvient, avait dénombré plus de cent vingt morts.

Oubliés l’école prise en otage par la Fesci qui y sema la mort, les viols, le racket ; oubliée la gouvernance chaotique et sanglante de Laurent Gbagbo, les escadrons de la mort, son refus de reconnaître sa défaite en 2010 ; ce qui conduisit à la crise dite post-électorale qui coûta la vie à plus de 3000 personnes.

Même si le tribunal de La Haye l’a disculpé des crimes contre l’humanité dont il était accusé, il n’en demeure pas moins qu’il porte la responsabilité des exactions commises du fait de son refus de reconnaître sa défaite. Bédié ne trouvait pas de mots assez durs pour fustiger Laurent Gbagbo. il s’est réconcilié avec lui aujourd’hui et Gbagbo est devenu subitement un homme plein de qualités et indispensable à la Côte d’ivoire pour se réconcilier et aller de l’avant. et aucun sacrifice n’est de trop pour se réconcilier avec cet homme si précieux.

Bédié s’est donc brouillé avec Alassane Ouattara, avec la plupart des cadres de son parti qui ne voulaient pas de la rupture avec le Chef de l’état, et certainement aussi avec Affi N’Guessan, leader de l’une des deux branches du Fpi que Gbagbo ne veut plus voir, même en peinture. Disons les choses clairement : c’est parce que Bédié n’a pas obtenu de Ouattara ce qu’il voulait, à savoir un soutien à sa candidature, qu’il s’est fâché avec ce dernier. Et s’il se rapproche de Gbagbo, c’est pour que ce dernier l’aide à reconquérir le pouvoir, ou, tout au moins, à faire mordre la poussière à Ouattara ou à son poulain lors de la prochaine présidentielle.

Vous avez dit réconciliation ? bien sûr, tant que Gbagbo est content… on oublie vite que Gbagbo n’a pas été baptisé le boulanger sans raison. Et pour bien réconcilier les ivoiriens qui ont la mémoire si courte, on donne une seconde vie au concept de l’ivoirité qui avait eu pour conséquence de catégoriser les citoyens de ce pays entre vrais et faux ivoiriens, entre ivoiriens de souche multiséculaire et ivoiriens de circonstance.

Comme en 1994, on nous dit avec une fausse ingénuité qu’il s’agit d’un simple concept culturel destiné à rassembler les ivoiriens. On sait où cela nous a conduits. Mais il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir et pire sourd que celui refuse d’entendre. N’oublions cependant jamais que le peuple qui ne tire aucune leçon de sa propre histoire se condamne à la revivre. Et dans la foulée de sa réconciliation avec le patron du Front populaire ivoirien (Fpi), Bédié a annoncé qu’il accepterait volontiers d’être le candidat de son parti à la prochaine présidentielle si les militants du PDCI le lui demandaient gentiment. On verra bien qui osera ne pas demander gentiment au sphinx de Daoukro d’être le candidat de son Pdci.

A ceux qui estimeraient qu’à 86 ans, il est trop vieux pour courir à nouveau après le pouvoir, vingt ans après l’avoir perdu, il a précisé qu’il est au contraire un jeune parmi d’autres, puisque le président de la Malaisie a 90 ans. Et comme il n’y a pas pire sourd que celui qui refuse d’entendre, il y a encore des membres de son parti qui s’accrochent à l’idée que tout cela n’est que de la très haute stratégie pour protéger le vrai candidat du PDCI, qui ne sera évidemment pas Bédié lui-même. Qui vivra verra comme aime à le dire un de mes amis. En attendant, quel testament politique nous laisse M. Bédié, qui a environ 60 ans de vie publique, à travers sa visite à M. Gbagbo ? « En politique, il n’y a aucune morale, aucun principe, seul l’intérêt immédiat compte » ?

« Mon ennemi d’hier peut devenir mon ami d’aujourd’hui tant qu’il m’aide à nuire à mon ami d’hier qui est devenu mon ennemi aujourd’hui parce qu’il ne veut pas céder à mes caprices » ?

« Tant que j’aurai un souffle de vie, je chercherai par tous les moyens à récupérer le pouvoir que l’on m’avait offert et que j’ai imprudemment laissé m’échapper » ? Et je ne peux m’empêcher de penser à cette épitaphe que l’on pourrait écrire un jour sur une tombe : « On a ouvert toutes grandes les portes de l’Histoire pour m’y faire entrer, j’ai choisi d’en sortir par un petit trou ».

Par VENANCE KONAN