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L’éditorial de Venance Konan : Des ordures dans les rues et dans les têtes

vendredi, 08 février 2019 10:18

J’ai sillonné, à maintes reprises, plusieurs quartiers de notre capitale économique, la quasi-totalité de nos grandes et petites villes de l’intérieur, et ce qui m’a toujours frappé est la présence des ordures dans les rues.

Partout, à l’entrée, à la sortie ou en plein milieu des villes, des villages, aux abords des grandes voies, l’on rencontre des tas d’ordures, des dépotoirs où les populations viennent déposer toutes sortes de déchets, sans aucune gêne. Nous sommes tellement habitués à vivre avec nos ordures que nous ne nous ne les remarquons même plus.

Dans une ville moyenne du sud-est du pays, les ordures se trouvent même à la porte de la résidence d’un ministre. Jadis, dans nos villages, les tas d’ordures se trouvaient loin de la vue des passants et des étrangers ; aujourd’hui, on les expose à la vue de tout le monde. Cela fait longtemps que nous parlons de ces ordures dans nos villes, mais cela ne semble pas déranger nos autorités qui sont peut-être maintenant agacées devant autant d’insistance de notre part.

A Abidjan, le quartier d’Adjamé, mitoyen à celui du Plateau, le quartier des affaires et de l’administration, le quartier de la présidence et des ministères, se distingue d’abord par ses tas d’ordures qui envahissent la voie principale. Et la grande décharge d’Akouédo où l’on déversait toutes les ordures se trouve en plein cœur de la ville, au bord de la lagune qu’elle est en train de polluer.

Abidjan est l’une des rares villes africaines situées en bordure de mer et disposant d’une lagune avec un tel réseau d’affluences ; lequel est unique au monde. Nous avons déversé toutes nos eaux usées et tous nos déchets dans cette lagune au point que la plus belle d’entre elles, celle qui baigne les quartiers les plus prestigieux, s’est lentement fermée sous nos yeux indifférents.

C’est seulement maintenant, avec le gouvernement actuel, que l’on aménage la baie de Cocody. Abidjan a les pieds dans la mer. Mais pour se baigner, il faut aller à Grand-Bassam ou Assinie. Parce que nous ne savions pas qu’un bord de mer s’aménage, embellit une ville et peut même attirer des touristes. C’est seulement maintenant, avec le gouvernement actuel, que nous l’avons compris et que nous nous y sommes mis. Bingerville, une ville qui aurait pu être très belle, est aussi ceinturée par un très beau réseautage de la lagune ébrié. Mais l’on a trouvé intelligent d’y déverser une partie des eaux usées de la ville.

La conséquence est que ces lagunes ont aussi commencé à se transformer en un marécage nauséabond et à se fermer progressivement. Je vous épargne les caniveaux remplis d’eaux putrides que l’on rencontre dans tous les quartiers, y compris les plus chics. « Ça fait quoi même, s’il y a des ordures dans les rues ? », vont certainement se demander certains de nos édiles qui s’accommodent très bien de tout cela.

Tout comme nous d’ailleurs. Nous ne savons peut-être pas que des tas d’ordures dans les rues attirent des maladies. Et comme tout ce que nous ne comprenons pas est forcément de la sorcellerie, nous ne cherchons pas trop à comprendre ces morts bizarres et en cascades auxquelles nous assistons ces temps-ci. Nous avons un ministère du Tourisme qui veut attirer chez nous des personnes lestées de devises fortes. Croyons-nous que nos ordures seraient de nature à les attirer ? Nous devrions pourtant savoir que ce genre de personnes ne supportent pas du tout les ordures et la saleté. Parce que leur plus grande hantise est de tomber malades chez nous. Et elles n’ont pas totalement tort.

Aujourd’hui, tout le monde nous parle du Ghana qui est en train d’émerger et dont la particularité qui frappe le plus les visiteurs, surtout les Ivoiriens, est la propreté de ses cités. Il en est de même du Rwanda. Pourquoi ne leur demanderions-nous pas leurs recettes pour être propres aussi, vu que notre seule intelligence ne nous permet pas de trouver la solution ?

N’est-ce pas honteux que l’image que nous sommes progressivement en train de donner de nous à l’extérieur est celle d’un pays sale ? La conséquence à laquelle nous ne pensons certainement pas est qu’à force de vivre dans les ordures, cela finit par influer sur notre façon de nous comporter. Il a été largement démontré que l’environnement dans lequel les humains vivent a des influences sur leur physique et leur comportement.

Ainsi, nos couleurs de peau, par exemple, sont tributaires des latitudes sous lesquelles nous vivons. Alors, lorsque l’on vit pendant longtemps au milieu des ordures, l’on finit par en avoir dans la tête. Dès lors, l’on ne peut plus ouvrir la bouche ou discuter sans déverser des ordures. Certains de nos compatriotes sont déjà touchés par ce phénomène.

Veillons à ce que cela ne s’étende pas pour devenir une épidémie. Débarrassons nos villes et villages de nos ordures, et elles quitteront nos esprits. Nous en sommes capables. Nous y sommes parvenus dans un passé très récent.

Venance Konan