Fraude: Quand la contrefaçon ‘’tue’’ le livre scolaire en Côte d’Ivoire
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Fraude: Quand la contrefaçon ‘’tue’’ le livre scolaire en Côte d’Ivoire

jeudi, 08 novembre 2018 11:14
Deux livres scolaires. Celui de droite est contrefait avec des illustrations foncées. En plus de mettre à mal l'économie, les produits chimiques utilisés dans la contrefaçon nuisent gravement à la santé des élèves.t Deux livres scolaires. Celui de droite est contrefait avec des illustrations foncées. En plus de mettre à mal l'économie, les produits chimiques utilisés dans la contrefaçon nuisent gravement à la santé des élèves.t Crédits: DR

Des réseaux parallèles font perdre plus d’un milliard par an à l’industrie du livre. La police criminelle a mis la main sur un groupe.

La profession d’éditeur a-t-elle encore de beaux jours en Côte d’Ivoire ? Il n’est pas excessif de se poser la question, compte tenu de l’ampleur de la contrebande sur les livres en général et les manuels scolaires en particulier. Les réalités du terrain dévoilent le visage hideux des « assassins » du livre scolaire, qui occasionnent des pertes énormes dans le secteur.

En ce début du mois d’octobre, Yapo A, fonctionnaire au ministère de la santé est, comme d’autres parents d’élèves, en pleine courses dans les environs de la pharmacie Siporex, dans la commune de Yopougon, pour l’achat des fournitures scolaires de ses enfants. « Je préfère les librairies par terre, pour les livres et cahiers. Ici, les prix sont relativement bas… », explique ce père de famille, qui dit être un habitué de ces lieux. A la question de savoir ce qui pourrait expliquer la différence des prix, Yapo A. n’a aucune idée claire, mais une chose est sûre, « ça nous arrange… », se contente-t-il de répondre. Ce qui n’est pas le cas pour dame Yassi M. pour qui « la librairie de France est un réflexe, même pour acheter un stylo… ». Cette responsable commerciale évoque la sécurité et la garantie des articles dans les grandes surfaces. Au-delà des bourses ou raisons qui motivent le choix des lieux d’approvisionnement des manuels scolaires, les consommateurs sont loin de s’imaginer la mafia qui « tue » chaque jour l’industrie du livre.

Plus de 1 milliard de perte par an

« S’il n’y a pas une volonté politique réelle, dans 5 ans, il n’y aura plus d’éditeurs en Côte d’Ivoire et les livres seront plus chers, puisqu’ils seront édités en Europe… », la sonnette d’alarme tirée par directeur général de Nei/Ceda, Dominique LE Boulch, arrive à point nommé. Dans la pratique, l’éditeur, dans le cadre du livre scolaire, s’occupe de la production en faisant la mise en page, les illustrations et la couverture. Mais avant, un travail de terrain est fait.

Des commerciaux investissent le pays à la rencontre des écoles et des enseignants pour proposer les manuels à venir. Ce travail terminé, la décision de tirage est prise et l’ouvrage passe à l’imprimerie. Il s’en suit la distribution aux grossistes, qui livrent ensuite aux librairies. Tout ce travail a un coût important en plus du personnel permanent à qui il faut payer le salaire et les différents avantages sociaux, font remarquer les éditeurs. Qui se retrouvent face à une grosse machine de contrebandiers.

Pour la rentrée 2018, ce sont dix conteneurs de 40 pieds remplis de livres qui ont été aperçus et déversés sur le territoire national. Selon les résultats d’une enquête diligentée sur le phénomène, deux types de pirateries gangrènent le secteur. Une petite qui s’organise en Côte d’Ivoire et dans la sous-région, Togo, Mali, Sénégal ainsi qu’au Tchad et au Cameroun. Ici, les contrebandiers photocopient les ouvrages qu’ils écoulent généralement par la route.

Le plus gros souci des éditeurs ivoiriens, à en croire les spécialistes, vient de l’Inde et de la Chine. « Dans ces pays, la contrebande est produite en quantité industrielle et plusieurs centaines partent de ces territoires pour inonder nos pays. », confie un éditeur qui requiert volontairement l’anonymat pour, dit-il, une question de sécurité. « Ce sont des réseaux mafieux très puissants et dangereux », confie-t-il.

Les grossistes et les libraires ne sont pas en reste de ces énormes pertes. 50% du chiffre d’affaire dans ce secteur est détenu par les contrebandiers. Qui inondent les marchés tant à Abidjan qu’à l’intérieur du pays.

Une nébuleuse ?

Bien que le phénomène soit connu de tous, les noms des principaux acteurs restent inconnus. « Ces personnes opèrent avec des pseudos. Des gens qui se font appeler colombo, djinan, adamandé… », explique une source policière. La traque de ces fossoyeurs de l’industrie du livre n’est pas encore efficace et ordonnée. Toutefois, la police criminelle vient de mettre le grappin sur un groupe de faussaires et revendeurs.

Le comité national de lutte contre la contrefaçon (Cnlc), dont une des missions principales est d’entreprendre des actions préventives afin d’empêcher l’introduction sur le territoire national de marchandises pirates ou de contrefaçon…, se trouve à la croisée des chemins sur le dossier du livre scolaire.

Selon le commissaire N’Guessan P. Georges, responsable du département enquête et investigation, le Cnlc travaille sous saisine. Il ne peut s’autosaisir que lorsqu’il connaît le bon produit, pour traquer le contrefait. Or, dans le cas du livre scolaire, non seulement les caractéristiques ne sont pas connues de la Cnlc, mais les acteurs ne saisissent pas le comité de lutte. « Depuis que nous sommes là, c’est Sud-édition seul qui nous a saisi… », indique le commissaire N’Guessan.

Comme pour apporter de l’eau au moulin de l’autorité policière, des libraires dénoncent les méthodes de travail des policiers d’autres unités commis à des contrôles inopinés. « Lorsqu’ils arrivent, ils ne demandent que les reçus de livraison des livres. Alors que ce sont des choses les plus faciles à avoir », s’indignent ces responsables de librairie. Qui dénoncent une autre forme de fraude qui porte sur les livres scolaires offerts gracieusement par le gouvernement dans le cadre du programme de l’école gratuite. Une situation préoccupante dont la source demeure une inconnue. Pour remédier à la contrebande, les acteurs proposent plusieurs pistes.

Solutions

Reconnaître la contrefaçon d’un livre n’est pas évident. Tellement la ressemblance est parfaite. Les quelques éléments distinctifs résident dans les couleurs des illustrations et dans le collage des pages. Plus grave, les produits utilisés pour la reproduction n’étant pas homologués, les élèves sont exposés à leur toxicité. Ce qui constitue une menace pour la santé des jeunes apprenants exposés aux livres contrefaits.

En attendant d’harmoniser les moyens de lutte, Nei-Ceda a opté pour la pose des hologrammes, un genre de sticker brillant pour authentifier le bon livre. Les libraires proposent un recensement rigoureux dans leur milieu, afin qu’il soit attribué à chacun, un identifiant personnel qui apparaîtra sur les documents de livraison ou autres en lien avec leur activité. La livraison dans le délai des livres scolaires aux grossistes pourrait contribuer à atténuer le phénomène. « A la rentrée, certains éditeurs livrent les ouvrages avec beaucoup de retard, alors que la demande est forte. Cette situation profite aux contrebandiers… ».

La répression, de loin apparaît comme un moyen efficace de lutte. Pour se donner les moyens, les forces de sécurité souhaitent être formées pour une mise à niveau sur les caractéristiques du livre contrefait. A cela, il faut ajouter la création d’un mécanisme de franche collaboration entre les forces ivoiriennes et l’étendre à celles de la sous-région.

Le Cnlc qui a une forte expérience en matière de lutte contre la fraude fait ses preuves dans d’autres domaines. L’autre axe de solution proposé par les acteurs est de faire en sorte que le législateur corse les peines privatives de liberté liées à la fraude sur les produits, pour décourager les éventuels candidats au pillage de l’économie nationale.

Marc Yevou

Lu 151 fois Dernière modification le jeudi, 08 novembre 2018 11:56