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Appareils électroménagers, téléphones, ordinateurs, batteries usagés: Déchets électroniques, l’urgence d’une solution

mercredi, 13 mars 2019 00:53
Appareils électroménagers, téléphones, ordinateurs, batteries usagés: Déchets électroniques, l’urgence d’une solution Crédits: Sébastien Kouassi

Evalués à au moins 90 000 tonnes en Côte d'Ivoire, ces rebuts alimentent une économie informelle opaque, en même temps qu’ils menacent l’environnement et la santé publique. Le gouvernement a décidé d’agir.

Marcory-Anoumabo. Sur 26 000 m2, face à la lagune Ebrié, des montagnes de vieux réfrigérateurs, de postes de télévision, d’ordinateurs, de climatiseurs ou d’imprimantes hors d’âge s’entassent. Dans cet immense capharnaüm fait de bric et de broc, une nuée d’individus tels des fouille-poubelles s’échinent à démanteler ces appareils pour leur donner une seconde vie.

Adama est présent sur ce site depuis 2009. « Certains les appellent les déchets de la honte. Mais pour moi, c’est une source de vie. Je tire mes revenus du démantèlement et du recyclage de ces objets, ce qui me permet d’assurer le quotidien de la famille ».

Comme lui, d’autres ferrailleurs s’activent dans cette casse dédiée aux déchets d’équipements électriques et électroniques plus connus sous le vocable DEEE ou D3E. La « marchandise » pour ainsi dire, provient de partout. Il y a d’abord, souligne Soro Mamadou, le président de l’Association des ferrailleurs des casses modernes de Côte d’Ivoire (Afecam-CI), la provenance locale. Il s’agit, en réalité, d’appareils collectés sur place, généralement dans le District d’Abidjan, par le biais de collecteurs informels pour le compte des ferrailleurs de la casse d’Anoumabo. Ceux-ci les achètent alors à des prix dérisoires, 500 Fcfa pour un téléphone portable ou 2 500 à 5 000 FCfa pour un téléviseur.

Cette collecte d’objets électriques et électroniques hors service se fait de façon informelle par des particuliers allant de maison en maison, ou d’un bureau à un autre. Il y a trois ans, une entreprise de téléphonie mobile de la place s’est associée à d’autres organisations pour lancer des opérations de récupérations d’appareils électroménagers désuets en vue de leur recyclage sur des sites aménagés à cet effet. L’opération aura permis de collecter et de recycler 72 tonnes de déchets : une goutte d’eau dans l’océan. Les déchets d’équipements électroniques et électroniques sont évalués, selon des sources officielles, à environ 90 000 tonnes !

Outre le fait que ces opérations épisodiques et à courte échelle sont largement insuffisantes pour régler le problème des D3E en Côte d’Ivoire, il y a surtout le fait que la plus grande partie de ces objets périmés présents sur le territoire provient de l’importation directe. Selon le président de l’Afecam-CI, des importateurs débarquent à Abidjan, en vrac, des appareils dits de deuxième main qu’ils vendent en gros à des acheteurs, sans les tester.

Les acheteurs, après avoir fait le tri de ce qui peut fonctionner encore, revendent le reste des objets à des ferrailleurs qui, par la suite, déploient des trésors d’ingéniosité pour les démanteler et recycler ce qui peut l’être, de façon artisanale. Le gros lot des carcasses inutilisables se retrouve alors dans des décharges en plein air, quand d’autres objets contenant des matériaux précieux comme l’or ou le cuivre sont brûlés, dégageant des fumées toxiques dommageables pour la santé humaine.

Des pratiques contraires au droit international, mais qui perdurent, avec une sorte de mafia internationale entourant des circuits d’exportations frauduleux mais très lucratifs. La Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières des déchets et leur élimination, tout comme, en Afrique, la Convention de Bamako sur l’interdiction d’importer en Afrique des déchets dangereux et la Convention de l’Organisation Internationale du travail (OIT) sur la sécurité et la santé des travailleurs, interdisent en effet ces pratiques. Mais les textes sont contournés par des entreprises européennes pour la plupart qui exportent les déchets hors Union européenne, principalement en Afrique de l’Ouest, souvent en déclarant ces produits prohibés comme étant des appareils d’occasion.

Des déchets importés frauduleusement

Et c’est là où le bât blesse. L’importation massive des déchets électriques et électroniques, et le traitement artisanal de ceux-ci, tel qu’il se déroule actuellement constitue une perte économique réelle pour le pays au regard des bénéfices qu’une filière de recyclage moderne et régulée pourrait engendrer, en même temps qu’il représente un danger sanitaire réel à la fois pour les ouvriers qui désossent les appareils usagés à mains nues et les populations environnantes qui inhalent les fumées toxiques issues de la combustion des carcasses aux composantes chimiques nocives.

Un rapport de l’Université des Nations Unies publié il y a cinq ans,  indiquait ainsi que « les déchets électroniques  produits en 2014 à l’échelle de la planète contenaient  environ 16 500 kilotonnes de fer, 1 900 kilotonnes de cuivre et 300 tonnes d’or, de  l’argent, du palladium et d’autres métaux précieux d’une valeur estimée à 52 milliards de dollars » (soit environ 31 200 milliards FCFA). Le rapport faisait aussi ressortir- et c’est le plus grave- que  « tous les déchets électroniques ne sont pas correctement traités ou recyclés, et de nombreuses substances nocives sont libérées  – le plomb, le mercure, le cadmium, le chrome et les chlorofluorocarbones, entre autre ».

Ceux qui travaillent pour extraire les éléments de valeur, dont de nombreux enfants, poursuit le document onusien, y sont exposés aux substances nocives. « Ceux qui ne sont pas directement impliqués dans la manipulation de ces déchets dangereux peuvent être exposés. Par exemple par la pratique courante de brûler des choses comme les fils et circuits pour extraire le cuivre. Sans méthodes de protection et de traitement appropriées, l’avantage économique marginal de la revente de métaux précieux ou de l’électronique remis à neuf comporte  un risque majeur de contamination ».

Bien qu’il n’existe pas encore d’études à vaste échelle pour évaluer tous les impacts de ces DEEE sur la santé, des rapports sectoriels se sont attachés à en déceler quelques-uns. C’est le cas du rapport onusien qui souligne qu’ « il existe des préoccupations majeures quant aux  niveaux de plomb qui pourraient être accumulés dans le sang des résidents, ainsi que des traces de fer et d’antimoine provenant de poissons contaminés. Des niveaux élevés de PCB ont été détectés dans le lait maternel des femmes, tandis que des niveaux dangereux d’aluminium, de cuivre, de fer, de plomb et de zinc ont été mesurés dans l’air et le sol ».

La réaction du gouvernement ivoirien

Face à ce fléau silencieux, le gouvernement ivoirien réagira en avril 2017 en adoptant, en conseil des ministres, un décret portant gestion écologique des déchets d’équipements électriques et électroniques. L’objectif affiché par le texte, est de « lutter contre la prolifération des déchets issus d’équipements électriques et électroniques et à promouvoir la réutilisation, le recyclage ainsi que les autres formes de valorisation de ces déchets.

Il permettra d’en collecter une plus grande quantité et de la gérer selon les normes écologiques, à un coût plus compétitif pour le secteur et les consommateurs ». Le décret définit aussi les exigences relatives aux aspects financiers et opérationnels, et précise les sanctions y afférentes pour tous les acteurs impliqués dans la collecte et la gestion écologique des DEEE.

Huit mois plus tard, le gouvernement adoptait une communication relative à l’identification d’un opérateur pour la gestion écologique des D3E et Pneus usagés, sur la base d’une offre du groupement SGS (multinationale leader mondial de l'inspection, du contrôle, de l'analyse et de la certification) /SAR (Société africaine de recyclage).

Dans l’élaboration de leurs offres, souligne une  note du ministère de l’Environnement et du Développement durable, la Société Générale de Surveillance et son partenaire la Sar, ont suggéré une solution globale appelée SGS Renovo, qui comprend trois modules: l’identification et l’enregistrement de tous les équipements électriques et électroniques (EEE) et Pneumatiques destinés à la Côte d’Ivoire, la récupération auprès des fabricants, exportateurs et importateurs de l’écotaxe sur ces produits, enfin la mise en place de la filière à travers la construction des centres de collecte et unités de traitement des D3E et pneus usagés.

10 000 emplois verts devraient être créés grâce à cette solution. Une initiative salutaire du gouvernement, dont il faut espérer qu’elle se mette rapidement en place en supplantant les lobbies divers qui alimentent le marché mortifère des déchets électroniques et électriques.

Valentin Mbougueng