Politiques environnementales: Deux scientifiques américain et indien se partagent le prix Tyler

mardi, 24 mars 2015 13:21
Politiques environnementales: Deux  scientifiques américain et indien se partagent le prix Tyler Politiques environnementales: Deux scientifiques américain et indien se partagent le prix Tyler Crédits: DR

Depuis sa création en 1973, le prix Tyler est la plus prestigieuse des distinctions internationales décernée aux travaux en science de l’environnement, santé environnementale et énergie.

Politiques environnementales: Deux  scientifiques américain et indien se partagent le prix Tyler

Le comité exécutif du prix Tyler pour les réalisations environnementales a décerné ce 24 mars son prix 2015 à Jane Lubchenco (PhD) de l’université d’État de l’Oregon et à Madhav Gadgil (PhD) de l’université de Goa, pour leur engagement, et leur rôle fondamental dans l’élaboration de politiques de conservation et de durabilité aux États-Unis, en Inde et au niveau international. L'information est donnée  par un communiqué de presse du comité exécutif du prix Tyler , dont fratmat.info a eu copie.
 
Les lauréats

Jane Lubchenco, professeure émérite de biologie marine à l’université d’État de l’Oregon, a été sous-secrétaire au Commerce à l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA – National Oceanic and Atmospheric Administration) de 2009 à 2013 et a récemment été la toute première à être nommée envoyée scientifique pour les océans par le département d’État américain.
 
Madhav Gadgil est professeur-chercheur invité D.D. Kosambi d’études interdisciplinaires à l’université de Goa. Il a présidé le panel d’experts environnementaux des Ghats occidentaux du ministère indien de l’Environnement et des Forêts. Le rapport du panel sur la biodiversité de la région  a une importance historique. Fondé sur les travaux antérieurs du docteur Gadgil, il a suscité un débat national sur les politiques de conservation et a contribué à l’élaboration de la loi indienne sur la biodiversité.

« Tant au niveau de leur pays qu’au niveau mondial, les docteurs Lubchenco et Gadgil se sont tout particulièrement distingués en mettant à la disposition des politiques en matière de protection de l’environnement et de durabilité des ressources naturelle une information scientifique de très haute qualité », a souligné le président du comité exécutif du prix Tyler, Owen T. Lind, professeur de biologie à l’université Baylor. « Tous deux ont relié la science aux réalités culturelles et économiques,  telles que l’impact sur les peuples autochtones en Inde ou les communautés de pêcheurs aux États-Unis, pour promouvoir les meilleures politiques de conservation possible ».
 
Depuis sa création en 1973, le prix Tyler est la plus prestigieuse des distinctions internationales décernée aux travaux en science de l’environnement, santé environnementale et énergie.
 
Les deux lauréats du prix Tyler se partageront la somme de 200 000 dollars EU et recevront chacun une médaille en or. Décerné par le comité́ exécutif international du prix Tyler avec l’appui administratif de l’université́ de Californie du Sud, le prix récompense une clairvoyance et un dévouement exceptionnels dans le domaine de la science et des politiques environnementales – des qualités chères à John et Alice Tyler, les fondateurs visionnaires du prix qu’ils ont créé alors que le débat sur l’environnement en était à ses balbutiements.
 
Parmi les précédents lauréats figurent Edward O. Wilson, primé pour son travail d’avant-garde sur la théorie de la biogéographie des îles ; Jane Goodall, pour ses recherches fondamentales sur le comportement et l’écologie des chimpanzés et son impact sur la promotion de la faune sauvage et de la préservation de l’environnement ; Jared Diamond et Paul et Anne Ehrlich, auteurs renommés pour leur contribution à la biologie de la conservation ; M.S. Swaminathan, un expert en sciences de l’agriculture dont les travaux ont aidé à améliorer les rendements des récoltes en Inde de façon spectaculaire ; et Thomas Lovejoy, l’un des premiers à alerter le monde sur le gravité de la déforestation en zone tropicale. La liste complète des lauréats est disponible sur : http://tylerprize.usc.edu/pastlaureates.html.
 
Dr Jane Lubchenco : Protéger les océans en alliant science et politiques
Jane Lubchenco, universitaire de haut niveau mais aussi responsable de l’élaboration de politiques lorsqu’elle était administrateur de la NOAA, a consacré sa carrière à sensibiliser l’opinion à l’importance des océans et à la nécessité de les protéger. En décembre 2014, le département d’État américain a fait d’elle la première envoyée scientifique pour les océans, avec comme mission de promouvoir la science océanique, l’écologie marine, le changement climatique et les politiques intelligentes auprès du grand public.
 
« Cette fonction au département d’État m’offre une occasion extraordinaire d’expliquer ce qui fonctionne dans la protection et la restauration des océans et pour promouvoir des données scientifiques en quantité et de qualité supérieure afin de mieux gérer la pêche et les autres ressources de l’océan », a expliqué Jane Lubchenco.
 
Cette nomination est l’aboutissement d’une carrière consacrée à sensibiliser le monde aux menaces planant sur les océans et à utiliser la science pour y faire face.
 
« Au début de ma carrière, j’étais essentiellement concentrée sur le fonctionnement des écosystèmes océaniques et l’aspect plaisant de la découverte scientifique : pourquoi les espèces vivent-elles à un endroit plutôt qu’à un autre ? Quelle est la dynamique entre les espèces, telles que les prédateurs et leurs proies ? a expliqué Jane Lubchenco. Mais avec le temps, j’ai vu les océans changer – parfois de façon radicale – sans que personne n’y prête attention. »
 
Progressivement, Jane Lubchenco et ses collègues ont compris que beaucoup de ces changements étaient provoqués par l’homme : baisse des stocks halieutiques due à la surpêche ; acidification croissante des océans causée par l’augmentation du dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère ; la présence en progression d’espèce invasives ; et changements climatiques modifiant les plantes et espèces autrefois prospères dans différentes régions.
 
« Il était possible de changer le cours des choses, mais uniquement si le public comprenait mieux la nature et l’importance de ce qui arrivait à nos océans », a rappelé Janed Lubchenco. En tentant d’expliquer l’aspect scientifique, j’ai prêté une oreille plus attentive aux citoyens ordinaires, aux pêcheurs et aux scientifiques, et j’ai réalisé que nous devions nous pencher sur des questions scientifiques entièrement neuves pour mieux protéger nos océans. »
                                                                                                                                        
À partir de ce moment, Jane Lubchenco a pris à cœur de mettre la science au service des problèmes pratiques et à l’utiliser pour éclairer les politiques. Elle a été présidente de l’Association américaine pour le progrès de la science (AAAS – American Association for the Advancement of Science) et du Conseil international pour la science (ICSU – International Council for Science), et a aidé à lancer plusieurs programmes visant à former les scientifiques à une collaboration plus efficace avec les non scientifiques, tels que l’Aldo Leopold Leadership Program, COMPASS et Climate Central.
 
Définir un agenda des politiques : Restaurer la pêche et la santé des océans
Dans le cadre de son mandat d’administratrice de la NOAA, Jane Lubchenco a allié sa passion pour la restauration des océans à son expérience multisectorielle visant à améliorer la santé de la pêche et des écosystèmes océaniques. Elle préconisait des politiques fondées sur une science rigoureuse, mais capable de s’adapter aux situations spécifiques des différentes communautés et régions.
                                                                                          
Le modèle de « partage des prises » est l’une de ces politiques en matière d’amélioration de la pêche et de la santé des océans. Fondée sur les droits, cette approche de la pêche modifie les incitations économiques des pêcheurs pour en faire des parties prenantes dans l’avenir de l’océan. Adoptée par plusieurs conseils régionaux de gestion de la pêche, par exemple en Alaska, le long de la côte du Pacifique, dans le golfe du Mexique et ailleurs, cette différente approche de la gestion de la pêche a permis des avancées considérables dans la restauration d’une pêche saine.
 
« Le partage des prises a fourni un puissant appui à la mise en application du mandat relatif à l’arrêt de la surpêche voté par le Congrès », a poursuivi Jane Lubchenco. « Ensemble, les deux approches ont permis de faire évoluer un bon nombre d’importantes industries de la pêche aux États-Unis. Entre 2003 et 2013, le nombre des stocks surexploités a été réduit de plus de la moitié, chutant de 92 à 40, et celui des stocks reconstitués a grimpé de 0 à 34 ».
 
Le docteur Lubchenco a souligné que ce modèle de conservation et d’utilisation durable a été mené sur le terrain par les communautés, en partenariat avec le gouvernement fédéral. « De plus », a-t-elle ajouté, « il prouve l’inexactitude d’une dichotomie entre économie et environnement, contrairement à ce qui est communément perçu. La prospérité économique à long terme dépend de la santé des océans. Les changements de politiques alignant la conservation et les incitations économiques peuvent produire de puissants résultats ».
 
 « Entre le mandat législatif d’arrêt de la surpêche et l’adoption du partage des prises, nous avons réellement transformé la pêche américaine et démontré qu’il existe une voie vers une industrie de la pêche plus rentable et plus durable, dans des écosystèmes océaniques en meilleure santé », a conclu Jane Lubchenco. Et nous avons inspiré d’autres pays entreprenant des choses similaires ».
 
Dr Madhav Gadgil : Impliquer la population locale dans les politiques de conservation
La carrière de Madhav Gadgil a été consacrée non seulement à la prise en compte de la science environnementale dans l’élaboration des politiques en Inde, mais aussi à sa promotion au niveau national. À travers ses écrits et ses interventions publiques, il a fait progresser la science environnementale et l’a fait reconnaître au niveau national.
 
« Le docteur Gadgil a façonné, de la manière la plus profonde, les discours universitaire et public sur les questions environnementales en Inde », a déclaré Jairam Ramesh, membre du parlement indien et ancien ministre de l’Environnement et des Forêts.
 
Son père, un économiste, a inspiré ses travaux sur l’écologie caractérisés par un engagement sur le terrain aux côtés des communautés concernées par les politiques économiques et environnementales.
 
« Dès mon plus jeune âge, le travail de mon père m’a appris à collaborer avec d’autres et à réfléchir à l’impact de nos activités collectives », a raconté Madhav Gadgil. « J’ai appliqué cette approche pour la première fois 1975, quand les vanniers traditionnels, qui dépendaient du bambou dans les Ghats occidentaux, ont expliqué au gouvernement que la surexploitation du bambou par l’industrie du papier mettait en péril leurs moyens de subsistance ».
 
Le travail de Madhav Gadgil a débuté par l’examen des tensions entre le développement économique, l’utilisation traditionnelle des ressources au sein des communautés locales et la conservation environnementale. Cette approche multisectorielle l’a conduit à publier son premier livre, This Fissured Land, qui est depuis utilisé en Inde, pour l’éducation à l’environnement et comme ouvrage de référence par les responsables des politiques.
 
« Il est important de comprendre les contextes historique, social et économique quand on aborde des questions environnementales », a expliqué Madhav Gadgil. « J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des historiens et des sociologues, contrairement à de nombreux collègues. Cette collaboration a été très fructueuse pour améliorer ma compréhension et la communiquer aux autres ».
 
Conseiller le gouvernement sur la durabilité : Trouver un équilibre entre le développement et la conservation
L’engagement de Madhav Gadgil dans la sphère publique et les milieux universitaires a fait de lui un des grands défenseurs de la problématique environnementale en Inde. Il a été une des forces motrices de l’élaboration de la loi nationale sur la biodiversité de l’Inde. Plus récemment, il a présidé le panel d’experts environnementaux des Ghats occidentaux, connu sous le nom de « comité Gadgil », mis en place pour émettre des recommandations pour la protection et le développement des Ghats occidentaux, une région indienne classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et une des huit zones du monde présentant la plus grande diversité biologique.
 
« Les Ghats occidentaux sont essentiels à l’approvisionnement en eau, la diversité génétique, l’économie et la qualité de vie en Inde », a rappelé Madhav Gadgil. « La Constitution indienne vise une autonomisation de la population, mais la gestion de nos ressources se fait trop par le haut. Les communautés locales sont les plus à même de trouver un équilibre entre le développement économique et la conservation. Il nous faut des politiques donnant aux  communautés locales le pouvoir de faire ces choix ».
 
Le rapport du comité Gadgil a débouché sur la mise en place d’un second comité dont les recommandations pour la conservation étaient malheureusement plus faibles que celles du rapport Gadgil. Ce comité a également divisé par deux le nombre des régions reconnues comme écologiquement sensibles.
 
« Le second rapport considère que les communautés locales ne doivent avoir aucun contrôle, ce qui est inconstitutionnel. Je ne suis pas le seul à le critiquer », a affirmé Madhav Gadgil.
 
En travaillant avec les communautés vivant dans la ceinture forestière du centre de l’Inde, Madhav Gadgil a pu constater qu’une gestion par la population locale est la plus efficace pour assurer à la fois des opportunités économiques et une utilisation durable des ressources naturelles, tout en préservant les bois sacrés et la culture locale.
 
« Si nous voulons mettre en place des politiques favorables à la durabilité et trouver un équilibre entre économie, culture et conservation, nous devons impliquer les populations locales, qui sont le plus directement concernées par les politiques », a conclu Madhav Gadgil. « L’autonomisation de la population est la clé ». 

À propos du prix Tyler

Le prix Tyler pour les réalisations environnementales est l’une des premières récompenses internationales dédiées à la science de l’environnement, à la santé environnementale et à l’énergie.

Fondé par John et Alice Tyler en 1973, ce prix décerné chaque année a récompensé́ 68 chercheurs et quatre organisations qui ont accompli des réalisations environnementales d’envergure mondiale. Les travaux des lauréats reflètent tout l’éventail des problématiques environnementales, allant des politiques environnementales à la santé, la pollution de l’air et de l’eau, la perturbation des écosystèmes, la perte de biodiversité́, et les ressources d’énergie. Le prix est remis par le comité́ exécutif du prix Tyler avec le soutien administratif de l’Université́ de Californie du Sud.
 
Alfred Kouamé
(Correspondant)
Source: tylerprize.usc.edu

 

 

 

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