Pr. Yacouba Konaté: "Je suis militant d’aucun parti politique"

Pr. Yacouba Konaté: "Je suis militant d’aucun parti politique"

mardi, 05 novembre 2013 13:54

Yacouba Konaté se considère-t-il comme un politique ou un homme de lettres ?

Les titres qu’on peut se donner l’emportent rarement sur ceux que les autres nous attribuent. Sur ma carte de visite, j’ai marqué : professeur, auteur. Domaines : philosophie, critique d’art et études africaines. A titre principal, je suis un enseignant-chercheur. Je fais des recherches que je publie et qui alimentent mes enseignements. Chemin faisant, je suis  aussi devenu  critique d’art. En 2008, j’ai été élu pour 3 ans, président de l’Association internationale des Critiques d’art (Aica), une organisation de dimension mondiale. J’ai publié des livres sur Alpha Blondy,  Christian Lattier, la Biennale de Dakar. Il ne faut pas négliger les articles, car un bon article scientifique peut valoir autant qu’un livre. J’ai des articles sur Jean-Marie Adiaffi, Ahmadou Kourouma, Amadou Hampâté Bâ, mais aussi des articles sur le statut de la langue française en Côte d’Ivoire, le Zouglou, le coupé décalé, la danse contemporaine, les dozo, les jeunes patriotes… C’est à l’un ou l’autre de ces titres que j’ai été invité dans des universités dont Standford en Californie, Laval à  Québec, l’Ecole des hautes études en sciences sociales  et sciences-po à Paris.

Il reste que plusieurs fois, je suis intervenu dans le débat public et politique. Je considère que cela fait partie de mes responsabilités civiques et intellectuelles. Il m’est arrivé de prendre position. Je comprends très bien que certaines personnes me prennent pour un homme politique.

Vous n’êtes donc pas un homme politique.  Et pourtant certains ivoiriens vous considèrent comme un militant du Rdr.

Ceux-là doivent avoir une piètre opinion de moi car sans fausse modestie, si j’étais véritablement militant d’un parti donné, je serais au moins membre de l’une de ses instances. A vrai dire, je n’ai jamais possédé la carte d’aucun parti politique du pays, hormis celle du Pdci-Rda qui était autoritairement vendue et payée par tous les fonctionnaires à un certain moment de la toute-puissance du parti unique. Progressivement, j’ai vu des collègues sur le campus me chahuter  à propos du Rdr, en particulier les jours où je portais un boubou. C’est vrai que je suis proche de cette formation politique. J’y  compte beaucoup d’amis.

A vous entendre, on a l’impression que c’est mal de militer dans un parti politique

Ce n’est pas mal de militer dans un parti, c’est juste un exercice plein de contraintes. Et puis la politique nous concerne et nous fascine. Dès le départ, la philosophie s’est retrouvée mouillée  politiquement. Je ne vous ennuierai pas avec les histoires de Platon qui fut l’ami du tyran Denys de Syracuse ou d’Aristote qui fut le précepteur d’Alexandre le Grand.  Et Marx qui, pour moi, reste une irremplaçable boîte à outils, fut un militant politique radical.  Je me considère davantage comme un militant culturel. J’ai choisi « le parti de la culture », pour reprendre un slogan du ministère de la Culture au temps de Mme Henriette Dagry Diabaté et au début du multipartisme, entre 1990 et 1993. Cela dit, j’assume que les démarches culturelles sont, d’une certaine façon, une manière de prendre position sur les problèmes de la cité. Quand j’organise un colloque, quand je travaille pour ouvrir le premier pavillon de la Côte d’Ivoire à la Biennale de Venise, quand je conçois un Masa de sortie de crise, sans parler des interviews et articles que j’ai pu réaliser; tout cela s’inscrit et m’inscrit dans des démarches culturelles qui comportent un registre politique.

Cela fait plus de deux ans que le parti dont vous êtes proche  est au pouvoir. Quel bilan pouvez-vous dresser ?

Sous l’ancien régime, je m’étais étonné de ce que sur la voie de la Corniche, chemin que le Président de la République empruntait au quotidien, des nids-de-poule aient pu prospérer pendant des mois. Car, quand le Président de la République lui-même contourne les nids-de-poule pour se rendre au travail, on peut imaginer ce qu’il en est sur les autres voies de son quartier et pire encore dans ceux déshérités et à l’intérieur du pays. Aujourd’hui, je constate que pour me rendre à l’université, les nombreuses dépressions que j’affrontais et dont certaines étaient, tous les samedis, rouvertes puis refermées par des jeunes qui en profitaient pour racketter les usagers ont disparu. Le jour  où l’on m’a dit  que la route qui relie Angré et  Plateau- Dokui a été bitumée, je suis allé vérifier de visu. Combien d’amortisseurs de voiture sont abîmés sur cette route ? Combien d’autres se sont cassés sur la Côtière ? On me dit qu’elle est redevenue praticable. J’aimerais trouver le temps pour aller en profiter, car le dernier souvenir que j’ai de cette route est terrible et honteux. Un ami français voulait acheter ou construire une maison au Sénégal sur la petite côte. Et moi, je voulais le convaincre de ce qu’à San-Pedro ou Grand-Beréby, les plages étaient encore plus belles. C’est ainsi que je l’ai persuadé de venir en Côte d’Ivoire et nous avons pris la route pour San-Pedro. Partout de gros trous sur la voie. On pouvait à peine rouler à 40 km à l’heure. A l’arrivée à la baie des sirènes à Grand-Beréby, mon ami m’a demandé s’il n’y avait pas moyen de rentrer par avion.

C’est tout ce qu’avez-vous observé ?

Ce qui a changé aussi, ce sont les rapports entre les forces de l’ordre et les citoyens, en général, et les chauffeurs de ‘‘gbaka’’ ou taxi, en particulier. Sous l’ancien régime, régulièrement, des policiers tiraient sur des chauffeurs de ‘‘gbaka’’. J’ai le souvenir d’un de ces véhicules sorti de route, à la hauteur du carrefour d’Attoban : la balle adressée au chauffeur avait fauché la dame assise à l’avant. Et sur la chaussée, des blessés gémissaient. D’autres  mauvais souvenirs. Je revois encore, et je suis sûr que vous aussi vous y arriverez, au carrefour de la vie, des personnes descendues de ‘‘gbaka’’ et taxis. Elles sont torse nu, attachées les unes aux autres avec leurs chemises.

On peut dire qu’en matière de liberté d’aller et de venir et en termes de construction  et de reconstruction des infrastructures publiques, il y a eu de grands changements. Je suis content de voir toutes les salles fournies en lumière à l’université de Cocody. Par le passé, au plus tard, à 18 heures, il fallait arrêter les cours, faute de lumière. Aujourd’hui, on pourrait faire cours jusqu’à 22h, si les problèmes de transport des étudiants étaient réglés. Cela dit, je me demande pourquoi depuis plus d’un an, de jour comme de nuit, les lampes dans les bâtiments du campus universitaire restent allumées.

Ces constructions et les grands travaux dont l’université, le troisième pont, les routes dans et entre les villes sont importants, parce que si tu veux encourager les gens à investir dans ton pays, il faut donner l’exemple.

Cela dit, dans bien des domaines, on aurait pu faire mieux. Les espoirs suscités par la réhabilitation des universités n’ont pas véritablement réglé les problèmes de déficit de salles de cours. Plusieurs collègues ont fait comme moi l’expérience d’avoir passé la nuit à peaufiner un cours et le lendemain, arrivés à l’université, il n’y avait pas de salles libres. Tout aussi grave, le manque de livres dans les bibliothèques. Je me demande aussi s’il était nécessaire d’abattre tous ces arbres, en particulier ceux qui étaient  derrière la bibliothèque universitaire où les étudiants s’offraient de petites siestes ; les arbres des parkings sous lesquels il nous arrivait d’échanger entre profs et avec les étudiants. Ceux autour  des terrains de sport. Je note qu’un grand nombre de palmiers sont en train de pousser. Et j’ai même l’impression qu’on a planté plus qu’on en a abattu. Etait-il nécessaire de perdre de vieux arbres pour en gagner de tout jeunes et des tout petits ? Etait-il indispensable de soustraire pour ensuite additionner ?

Le problème central de notre société, c’est celui de l’emploi des jeunes, en général et l’emploi des jeunes anciens combattants en particulier. Ils commencent à perdre espoir or, un jeune sans espérance, ce n’est pas bon ; ni pour sa famille, ni pour la société.

Pour vous, qu’est-ce qui doit être  fait dans les deux années de mandat  qui restent au  Président Ouattara ?

Exporter moins de matières premières et plus de produits finis ou semi-finis ; créer davantage d’emplois ; réduire le coût de la vie ; avancer sur le chemin de la sécurisation et de la réconciliation…  Dans un système libéral, je sais que le pouvoir ne peut pas baisser directement les prix du riz et de la viande, mais il peut créer les conditions pour que cela advienne.

Avec l’œil de  l’intellectuel, quelle différence avez-vous observée entre l’ancien et le régime actuel ?

J’ai déjà répondu, en partie, à cette question. Peut-être  n’ai-je pas été assez intellectuel dans mes réponses. Les données des changements sont factuelles. De chez moi à l’université, je traversais facilement cinq barrages. Certains tenus par des Forces de défense et de sécurité (Fds), et d’autres par des «jeunes patriotes.» J’ai esquissé une réflexion sur ce thème dans une communication intitulée ‘‘deux tondus trois pelés.’’ N’importe qui pouvait  mettre sa casquette à l’envers, rouler un tronc d’arbre ou une poubelle sur la voie et obliger l’automobiliste à s’arrêter pour le soumettre à  des fouilles. Avant de lui dire : «Tonton, on est là pour vous hein !»  Il y a aussi que régulièrement, les antennes de la radio et de la télévision étaient occupées par des orateurs qui avaient cette manière gouailleuse et criarde de communiquer.

N’est-ce pas pendant les moments chauds de la crise que pareille chose avait cours?

Aux temps chauds comme aux temps tièdes, j’ai subi les barrages sur les routes. Parlons un peu des nuisances sonores. Beaucoup de personnes ont oublié le tintamarre  qu’on subissait de passage au Plateau vers la  « Sorbonne ». Souvenez-vous ! Le maire du Plateau, Noël Akossi Bendjo, peu avant une visite d’importance pour notre pays, a eu l’idée de mettre de l’ordre dans cet espace. La police municipale a été mise en déroute par des éléments de la Sorbonne, appuyés par des Fds.

Toutefois,  tout  n’est pas parfait.  Il y a, par exemple, de gros efforts à faire en matière de médias publics. J’ai l’impression que la Rti n’a pas encore compris qu’elle peut être un accélérateur des changements en matière de débats et d’espaces publics. La presse privée reste également coincée dans des logiques de chapelle et pire, certains titres puent le mensonge, la délation, la manipulation.  

Voulez-vous parler du manque d’équilibre dans le traitement de l’information ?

Dans les médias publics, la culture  du parti unique reste dominante. Dans la presse privée, les plumes n’ont pas encore désarmé.

Le Président de la République annonce une Côte d’Ivoire émergente à l’horizon 2020. Y croyez-vous?

Le pays a des atouts importants, des ressources humaines et économiques pour y arriver. Mais je vois deux problèmes majeurs : au plan économique, la faiblesse de nos capacités dans la production de la valeur ajoutée ; et au plan du contexte général, la question de la bonne gouvernance administrative et  politique. Un cadre général qui sécurise les investissements est également indispensable.  Si ces paramètres sont maîtrisés,  l’émergence sera à notre portée.

Il  faut aussi des hommes de qualité…

Vous avez raison. La Côte d’Ivoire a d’importantes ressources humaines. Il n’y a pas un seul domaine où l’on ne puisse trouver des cadres  de haut niveau bien formés. Mais, en général, ils ne sont plus très jeunes. On a les moyens de redonner à notre système de formation, de la base au sommet, la crédibilité qu’il a perdue.

 Pensez-vous que l’émergence est uniquement une affaire de connaissances académiques ?

Non, mais l’émergence passe par des connaissances appliquées en phase avec les mutations de l’économie globale. Je ne suis pas économiste, mais je constate que les délocalisations profitent surtout aux pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil où il existe une main-d’œuvre qualifiée à des prix compétitifs. 

L’émergence suppose la disponibilité de savoir-faire propices à l’innovation et le développement d’une masse critique dans le domaine de la technologie. Par ailleurs, rappelons qu’aucun pays au monde ne s’est développé ou reconstruit en faisant l’impasse sur le développement culturel. Les pays émergents comme l’Inde, le Brésil ou même le Nigeria  se sont d’abord signalés par une culture offensive à l’international. L’Inde possède la première industrie de production de films au monde. Et depuis le début des années 1990, les séries brésiliennes ont conquis de larges plages dans les grilles des programmes télé de nos pays. Nollywood (l’industrie du cinéma au Nigeria) est sur le bouquet satellitaire. L’émergence culturelle annonce et soutient l’émergence économique.

Le congrès du Pdci-Rda a suscité beaucoup d’agitations. Quelle analyse faites- vous de cette situation ?

Je regrette que le débat d’idées ait été éclipsé par la querelle entre les anciens et les modernes. Mais ce débat pose aussi la question du respect dû aux textes réglementaires. Ce XIIe congrès démontre qu’en contexte de culture du parti unique, le régime dominant dans toutes nos grandes formations politiques, les progrès démocratiques dépendent principalement de la sagesse du souverain. Et Bédié reste le souverain. Au temps où il nous faisait rêver, Barack Obama a préconisé des institutions fortes, plutôt que des souverains forts. Or seule la sagesse du souverain fort peut pourvoir à la puissance des institutions. L’Afrique a besoin de grands dirigeants ; la sagesse est une condition de cette grandeur.

 Je me demande aussi si nos grands  partis ne sont pas arrivés à un moment d’épuisement de la rente politique. Bédié, Ouattara ou Gbagbo sont des leaders qui, tendanciellement, ont bouclé leur cycle. Ceux qui vont les remplacer doivent ré-inventer la pratique politique parce qu’ils auront moins de légitimité historique que les premiers et parce que les attentes, en Côte d’Ivoire comme partout en Afrique, sont énormes. Et elles sont portées par des forces sociales de plus en plus massives et de plus en plus jeunes. Et ces jeunes ne sont pas seulement modernes, ils sont carrément postmodernes : ils portent une nouvelle manière de raconter l’histoire et de la faire.

 

Le Front populaire ivoirien et le gouvernement ont repris le dialogue. Un commentaire ?

Il faut applaudir cela. Je pense que le Fpi ne devrait pas seulement discuter avec le gouvernement, mais aussi avec le président de l’Assemblée nationale, le Pdci-Rda, les Forces nouvelles et  l’Udpci. Ce sont ces entités qui composent l’unité  du gouvernement. Il peut être également intéressant de parler avec leurs anciens camarades qui ont créé de nouveaux partis.

Pensez-vous que  les conditions sont véritablement réunies pour faire de bonnes études universitaires ?

Pas tout à fait. Du point de vue des infrastructures et de la qualité des salles, à part  quelques problèmes de micro, je pense qu’il y a eu un bond qualitatif indéniable. Au niveau de l’encadrement, les recrutements  ont permis de renforcer des équipes pédagogiques. Mais, concernant l’accompagnement en livres et en animation scientifique, de gros efforts sont à encore  fournir. Les séminaires et les colloques aident les étudiants à se poser les bonnes questions.

Les apprenants sont-ils   satisfaits des nouvelles conditions de travail ?

Je  ne saurai  répondre à leur place. Je remarque seulement qu’ils sont attentifs et disciplinés. Mais cela était déjà en route en 2009.

Que  devient le Synares ?

Aujourd’hui, je suis très mal placé pour parler du Synares.

N’êtes-vous pas membre de ce syndicat?

J’ai été, pendant plusieurs années, membre des instances dirigeantes de ce mouvement. Depuis l’époque du mandat du professeur Pierre Kipré, jusqu’à celui du Pr Koudou Kessié, en passant par la période de Simone Gbagbo et Marcel Etté. J’ai été, tour à tour, membre du conseil d’administration et   secrétaire aux Affaires étrangères du Synares. Mais, depuis l’année 2000, je ne milite plus dans ce syndicat dont la direction est apparue ouvertement comme inféodée à l’ancien parti au pouvoir alors que les statuts prescrivent le non-alignement. Dès que nos camarades sont arrivés au pouvoir, cette clause qui constituait le Synares comme un contre-pouvoir a été piétinée.

Continuez-vous de dispenser des cours ?

Bien sûr et j’aime ça.

Combien d’heures  avez-vous par semaine ?

Cela dépend de la programmation des enseignements. Les professeurs titulaires ont une charge hebdomadaire de 5 heures, plus les encadrements des thèses et mémoires. Depuis au moins 1995, les emplois du temps hebdomadaires fixes ne fonctionnent plus. Il existe des périodes où je vais à l’université tous les jours et d’autres où je n’y vais pas une seule fois pendant un ou deux mois, d’autant plus que comme beaucoup de mes collègues, je n’y ai pas de bureau. Je reçois les étudiants au parking de l’université ou hors du campus.

 

Vous  donnez des cours  à l’université nationale, vous êtes  secrétaire général de la Grande chancellerie et maintenant directeur général par intérim du Masa. Comment  parvenez-vous à être efficace à tous ces postes ?

C’est une question d’organisation. Mais il faut avoir le sens des urgences et des priorités. Ne jamais remettre à plus tard ce qu’on peut exécuter tout de suite. Vous savez, on divise une journée ordinaire en 3 tranches de 8 heures. 8 heures pour le repos, 8 heures pour le travail et 8 heures pour le transport et les loisirs. Je fais partie de ceux qui font plutôt des journées de 12 heures. Je travaille volontiers les samedis et les dimanches. Surtout, j’essaie de construire des équipes qui comprennent mes options et m’aident à avancer vers mes objectifs.

Je me considère en mission auprès de Madame la Grande chancelière qui, elle-même, m’a envoyé en mission auprès du ministre Maurice  Bandaman pour relancer le Masa. Comme toutes les charges de ce genre, et comme la vie elle-même, chaque jour, elles tirent vers leur fin qui va arriver pour elles toutes ensemble ou séparément, à court ou moyen terme. En fait, pour chacun et pour chaque charge, chaque jour est le début de la fin.

Cela  fait plus de deux ans que vous êtes secrétaire général de la Chancellerie. Peut-on savoir le nombre de personnes décorées par la Grande chancelière ?

De 2011 à aujourd’hui, nous sommes à un peu moins de 1000 décoré soit une moyenne de 500 par an. Certains trouvent que c’est beaucoup. J’ai entendu d’anciens décorés dire : « Il y a trop de décorés ». Je n’ai jamais vu un non décoré soutenir qu’il y a trop de décorés. Comparaison n’est pas raison, dit-on, mais au Cameroun, en 2012, il y a eu 3000 décorés, tous ordres confondus. Ici, nos distinctions ne visent pas seulement l’excellence, mais aussi le mérite. Notre mission n’est pas d’honorer seulement les premiers de la classe, mais aussi les élèves qui, dans le lot, sans grands moyens, pas à pas, arrivent à redonner du courage à tous ceux qui pourraient être gagnés par le découragement. Nous ne nous limitons pas aux succes stories dans les bureaux et les entreprises, nous cherchons à impliquer les opérateurs du secteur informel.

En même temps, il y a des omissions graves à rattraper. Par exemple, un ami vient de nous signaler un mythique éducateur d’internat au Lycée classique de Bouaké; sa voiture était tout le temps remplie de ballons et de maillots. Un homme que tous ceux qui ont fait Bouaké connaissent et respectent. Il a pris sa retraite, depuis quelque temps, sans la moindre médaille. C’est un oubli à corriger.

Quels sont les grands changements opérés par Mme Henriette Dagry Diabaté ?

Mme la Grande chancelière a contribué à donner une visibilité et un intérêt public à l’institution. Nous avons démarré des programmes pour promouvoir le mérite auprès de la jeunesse et des seniors. Nous voulons rendre disponible pour les jeunes, l’exemple des aînés qui ont su relever des défis.

Par ailleurs, nous avons modernisé la gestion de la maison. A notre arrivée, il n’y avait que deux ordinateurs qui marchaient tant bien que mal. A présent, il y en a une vingtaine et la liste des décorés est informatisée. A notre arrivée, en mai 2011, il nous a été légué, en tout et pour tout, une seule voiture : celle du Grand chancelier sortant, et encore, elle était au garage. Aujourd’hui,   nous avons un parc de 13 véhicules qui marchent.

 

Vous semblez être attaché à la Grande chancelière. De quand datent vos relations?

A l’université, elle nous interpellait par son élégance et par le fait que son époux était ministre d’Etat. Alors, que venait-elle faire dans notre galère ?  Pour nous, le métier avait une dimension vitale ou alimentaire. Pour elle, cela relevait de quelque chose de plus noble. On la respectait parce que non seulement elle avait fait sa thèse, mais encore, elle avait publié des livres sur Aniaba et sur la marche des femmes sur Grand-Bassam.

Vous avez collaboré avec elle quand elle était ministre de la Culture.

Quand elle a été nommée  ministre de la Culture en 1990, je n’ai pas été appelé, tout de suite, à ses côtés. C’est que je frayais avec l’opposition. Meetings par-ci, marche par-là, j’étais dans l’activisme syndicalo-politique. Mais j’avais déjà publié mon livre sur Alpha Blondy et mon étude sur Christian Lattier était sous presse. C’est en tant que chercheur dans les domaines des arts et de la culture que j’ai été appelé. On m’a confié une sous-direction au centre de recherches de l’Insaac.  Mais les autorités du cabinet me faisaient l’honneur de m’associer à des dossiers importants. C’est ainsi que j’ai été nommé commissaire d’exposition dans le cadre des Grapholies, le  Salon international des arts visuels d’Abidjan. J’étais en charge de l’Afrique de l’ouest. Pour moi, ça été le déclic. Mes missions de promotion de l’exposition m’ont offert l’occasion de constituer mon carnet d’adresses. J’ai été aussi membre du premier comité d’organisation du Masa, en tant que responsable de la commission hébergement. Mais c’est véritablement pendant les années de crise, après la naissance du Rdr en 1994, que je suis devenu proche de Mme Diabaté. La plupart des collaborateurs des années 1990 étaient dans d’autres dynamiques, tandis que moi, je répondais volontiers aux questions du débat suscité par l’idéologie de  l’ivoirité.

 

Pour vous, quels sont les actes à poser pour  une  vraie  réconciliation nationale ?

La réconciliation suppose des réconciliateurs, c’est-à-dire des autorités morales avérées ou qui s’avèrent l’être. Notre problème, c’est aussi qu’avec la crise, s’est évanouie la crédibilité de la plupart des autorités morales, sans que la société trouve en elle-même la force d’instituer de nouvelles légitimités. La Commission dialogue vérité  et réconciliation n’a pas su créer les conditions d’instituer de nouvelles autorités morales. Elle n’a pas non plus permis de re-légitimer les anciens médiateurs.

La réconciliation suppose de laver le linge sale en public. Non seulement nous n’avons pas vu de déballages, petits ou grands, mais encore, en définitive, aucune scène n’a été constituée pour entendre les victimes, les mis en cause, les témoins et les sages.

Des victimes ont été enregistrées dans tous les camps. Il faut en tirer les conséquences. Que  les victimes d’un camp puissent entendre la douleur de celles de l’autre camp et réciproquement : ce fait peut aider à créer une certaine communion, une certaine proximité et réduire la part d’irréductible au cœur de chacun. Mais, cela ne veut pas dire que tout  le monde est coupable. Il y a eu des responsables et des coupables. Même si l’on doit pardonner, il faudrait d’abord établir les responsabilités.

Pensez-vous que  le pays a des chances de s’en sortir ?

On n’a pas le choix. Tous les pays qui ont connu des tragédies comme la nôtre ont réappris à vivre avec ou sans béquille. La réconciliation publique est une chose, celle privée en est une autre. Dans les cours communes, les gens n’attendent pas la Cdvr pour se réconcilier. Ils règlent  leurs différends, tant bien que mal, en prenant directement des initiatives envers le voisin offensé ou en faisant intervenir un autre voisin.

Le travail de la Cdvr ne vous satisfait donc pas ?

Au regard de tout ce que je viens de dire, ma réponse ne peut être que non. Non, parce qu’elle pouvait mieux faire.

Etes –vous marié ? Si oui, depuis quand ?

Je suis marié depuis 1980. J’ai trois enfants. Un garçon et deux filles. L’aînée est née en 1977. Elle travaille dans une banque au Canada. La deuxième travaille dans une société privée, ici, à Abidjan. Le dernier vient de finir son  Master. Il est parti en France pour, comme il dit, mettre un peu de neige sur son diplôme. Tous les 3 ont obtenu leur maîtrise, ici, à Abidjan.

 

En tant que bon musulman, que pensez-vous de la polygamie ?

Bon musulman ? J’espère qu’Allah est de votre avis.  La polygamie en Afrique n’est pas un fait religieux, mais social, un trait des traditions. Il y a des polygames musulmans et d’autres non musulmans. Le préalable de la polygamie, en islam, c’est le devoir d’équité qui incombe à l’époux. Elle est autorisée seulement pour ceux qui se sentent capables de justice. C’est un parti pris que je comprends et que je respecte.

 

Et le mariage pour tous ?

C’est un problème qui se pose dans les sociétés où le fait de l’homosexualité est pratiquement acquis. Ce n’est pas encore le cas dans nos sociétés où les homosexuels et leurs proches souffrent ensemble et les uns contre les autres de cette orientation sexuelle. Dans ces conditions, la question du mariage puis celle de l’adoption risquent de surcharger un tableau déjà lourd. Mon avis est que le Pacte civil de solidarité dit Pacs, qui permet au couple homosexuel de se mettre en ménage, représente déjà une position avancée.

Vous êtes originaire de Katiola. Pourtant, vous n’êtes pas engagé au plan politique ni dans les activités  de développement socioculturel de votre région.

Je rappellerai  un proverbe que vous connaissez certainement : ‘‘ce n’est pas au masque d’annoncer « je suis sorti.» J’étais, le 27 septembre dernier, à l’investiture de Thomas Camara, le nouveau maire de Katiola. Pendant les années de crise, en 2005-2006, je crois, j’ai offert 33 lits médicalisés au conseil  général dirigé alors par Coulibaly Minanya. Mon avis est qu’en matière de développement local, il faut éviter d’en faire trop, sinon on vous prêtera des intentions électoralistes. Or je ne suis candidat à aucun scrutin.

Interview réalisée par BROU    PRESTHONE

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