Portrait: Tony Kouassi. Vie et palme de Jazz

vendredi, 01 septembre 2017 06:22

Rentré au pays au lendemain des années 1970, il n’aura de cesse  de jurer par le jazz.

Portrait: Tony Kouassi. Vie et palme de Jazz

Années 50. C’est une cloche et non une sonnerie donc, qui met fin au cours. Les élèves Limougeauds sortent alors seulement de l’école d’enseignement général. Certains d’entre eux tiennent à toucher le pied de la statue représentant le chimiste et physicien français Louis Joseph Gay-Lussac (1778-1850) qui fait porter à l’établissement son nom et aux élèves, par ce geste, chance aux examens de fin d’année. Le lycée Gay-Lussac de Limoges (Haute-Vienne) dans le sud-ouest de la France grouille de gosses. 4500 environ. Ils sortent entre le boulevard Georges Périn, la place Wilson, la rue du Collège et la place Saint Pierre. Tous pratiquement sont de peaux blanches. L’un des seuls noirs vient d’Afrique. De Côte d’Ivoire. Il a froid. Mme Mathieu sa tutrice est venue le chercher. Tous les deux aperçoivent une main levée de l’autre côté de la route. Elle s’agite. Elle est noire. Les invite. Envoyé, un blanc traverse et vient leur dire que Jimmy veut connaître le petit ‘‘Black’’. Mme  Mathieu le tient par la main et ensemble ils traversent la route. Jimmy arrête de jouer au babyfoot, les accueille et ne perd pas de temps.

Jimmy : le déclic

Il est noir et depuis qu’il est en France à Limoges, le petit garçon du Lycée Gay-Lussac est le premier noir qu’il rencontre. Les  deux noirs ne se quitteront plus sous le regard bienveillant de Mme Mathieu qui accepte que son protégé, poulain aille passer un week-end chez Jimmy. Jimmy est capitaine de l’armée américaine et promène le petit Ivoirien dans sa demeure dont le garage est plein d’une énorme Cadillac. Il le conduit dans la pièce la plus prestigieuse de la maison. Pas de fauteuil, pas de bibliothèque. Rien que des disques partout. Partout des nègres racontant une  histoire. La leur. Celle du jazz. Le noir Ivoirien a lui aussi une histoire que Jimmy qui la présume en similarité avec celle du Noir Américain, celle du jazz donc, veut connaître.

L’Ivoirien se met à table. Tony Kouassi est son nom, Kouassi Ernest celui de son père et sa mère s’appelle Akoumia N’Goran. Il nait dans une fratrie de 3 en 1939 à Konankankro, village de Bouaké, la deuxième ville de  Côte d’Ivoire. Son frère aîné Jean Kouadio Kouassi sera tailleur et mourra hélas assassiné en 1980. L’espace politique auquel il n’appartient pourtant pas mais où tous les coups sont permis l’arrachera aux siens. Kouassi Affouet, leur sœur cadette l’accompagnera d’un ruisseau de ses larmes.

Dès l’âge de 7 ans, Tony fréquente la mission  protestante de 12 kilomètres distante du village. Le réveil se fait à 5h du matin. Et avec 5 de  ses cousins, il prend la route sans chaussure, un caleçon tissé que recouvre un pagne au cou, enlacé. Son sac de raphia contient des fournitures. Il  est lourd surtout d’un bon morceau d’igname cuit. Le gouter. Parfois un camion généreux les transporte. C’est un T45. En 1949, le petit garçon va suivre ses études à Adzopé. Puis il devient major de toute la Côte d’Ivoire pour le Certificat d’études primaires élémentaires (Cepe). Il s’est mis sur une voie. La bonne. C’est l’époque du président Félix Houphouët-Boigny qui mise sur l’éducation de sa jeunesse et sait optimiser les chances de ceux qui sont sur la voie. Le 22 octobre 1946 déjà il avait fait partir à Marseille 148 boursiers (dont 13 filles parmi lesquelles, à l’insu de tous, sa future épouse, Thérèse Brou) regroupés sous le vocable d’ «Aventure 46 », après en avoir fait la promesse en 1945 dans une ordinaire salle de classe  de Daloa. La méthode semblant porter ses fruits, le premier président donne sa chance à d’autres groupes. C’est ainsi qu’une trentaine de boursiers de 1951, 52 part. Tony Kouassi en fait partie qui atterrit de la sorte en France au  milieu d’une civilisation différente. Jimmy lui explique l’histoire du jazz, ses nuances avec le Gospel, le Blues. Il rappelle ses origines. Satchmo ! Évoque la vie de ses grands noms. Satchmo, le surnom de Louis Daniel Armstrong revient souvent pour ses performances. Cet homme  joue pendant 30 ans, une moyenne de 300 concerts par an. Soit un tous les soirs. Etudiant les lettres propédeutiques, Tony est contaminé par le virus du jazz. C’est sa passion. Aux longues journées d’écoute de musique, s’ajoutent du buchage systématique de tout ce qui touche au jazz. Tony ne peut plus  faire un seul jour sans écouter du jazz. Toutes ses discussions tournent autour de ce phénomène. Il ne rate plus un seul concert. Il obtient le Bac en 1959, la veille des  indépendances ivoiriennes.

Condisciple de Guy Roux, Roland Dumas, Jean Colombier

Il lui faut choisir un métier. Tony veut, sur conseil de son voisinage constitué de familles françaises, être géomètre. Il veut, bien  que petit, aussi jouer au foot. Surtout que l’un de ses condisciples au Lycée Gay-Lussac n’est autre d’un certain Guy Roux, d’un an son aîné et qui deviendra assez rapidement surveillant et ensuite joueur et entraîneur connu. Ce même Lycée Gay-Lu également, comptera au titre de ses pensionnaires, Jean Colombier, écrivain Prix Renaudot 1990 avec Les Frères Romance. Sera passé aussi et surtout un certain Roland Dumas  avocat et homme politique français, proche de François Mitterrand dont il a été notamment le ministre des Relations extérieures de 1984 à 1986 et des Affaires étrangères de 1988 à 1993 avant de par la suite ensuite présider le Conseil constitutionnel de 1995 à 2000 et de venir prendre position tranchée lors de la  crise ivoirienne.

Tony jouera finalement au Limoges Fc, courra les stades d’Angouleme, Niort, Auxerre, toute chose qui compromet son temps d’études au point que pour un match de foot à jouer à Marseille à la faveur d’une tournée, il ratera un examen. Il renoncera au foot pour se ranger, parachever ses études de géomètre et d’entrepreneur en bâtiment, prendre épouse et fonder  une famille avec Laurent, Virginie et Myriam ses trois enfants métis.

Jazz en liberté

Rentré au pays au lendemain des années 1970, il n’aura de cesse  de jurer par le jazz. Il ira partout prêcher la bonne musique : le jazz. Il fréquentera  les cabarets de Treichville, Marcory à la seule condition qu’il ne s’y joue que du jazz. Au quartier latin à Adjamé, il ira partager sa passion avec Fax Clark. Puis l’érudit du Jazz décide après avoir tenu un espace personnel, de s’inscrire dans la transmission. Sa mission depuis 1982 est de transmettre. Il anime l’émission « Jazz en liberté » depuis cette date, tous les jeudis de 22h30 à minuit sur les ondes de radio Côte d’Ivoire. On l’y écoute proposer, extrait de sa vingtaine de mille de disques, des titres, des hits, les justifier, évoquer les pleurs des voix des champs de cannes à sucre. La voix éraillée de Billie Holiday. Mettre  en avant l’improvisation, le principal trait distinctif du jazz, du blues, du Gospel qui s'inspire des chants de travail et complaintes des esclaves afro-américains dans les plantations. « Le Jazz est le produit des interactions et de la créativité des musiciens au sein du groupe. Et quand un musicien est expérimenté, il interprétera une mélodie de manière personnelle, sans pouvoir la rejouer exactement de la même manière une seconde fois » scande au milieu de son salon devenu étroit pour contenir ces 20000 disques classés par ordre  alphabétique qui vont finir leur trainé dans  la chambre de ce Baoulé généreux en mots relatif au jazz. On en est à oublier qu’il est originaire de Konankankro dont des habitants il sait bien de choses mais beaucoup moins que d’un Coltrane ou d’une Nina Simone. Tony Kouassi prétexte du jazz qu’il connait comme sa poche, pour mener le combat de la réhabilitation du noir, et de la reconnaissance de son génie trop souvent trépigné et nié. Hyper actif cet homme a une vie rythmée de jazz et on peut lui décerner du jazz, la palme.

ALEX KIPRE

 

 

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