Hommage à Dadié: Retour sur le parcours de l’homme

vendredi, 05 avril 2019 16:15
Hommage à Dadié: Retour sur le parcours de l’homme Crédits: DR

Son nom a, depuis des décennies, dépassé les limites de la Côte d’Ivoire pour prendre les dimensions d’une légende.

Écoliers, lycéens, chercheurs, enseignants et universitaires, tous ont, de façon diverses, été en contact avec les textes du « père de la littérature ivoirienne duquel l’on peut effectivement dire qu’il a été, jusqu’à sa mort, samedi 9 mars 2019, témoins de son temps. De notre temps ».

Auteur prolifique et figure emblématique de la littérature ivoirienne, la vie littéraire et le combat politique de Bernard Dadié se conjuguent dans une réalité quotidienne d’une époque qui a donné à l’auteur les outils nécessaires pour livrer à la postérité, une littérature diversifiée du champ de la nouvelle, du roman, de la poésie, du théâtre et de l’essai. Mais qui est Bernard Dadié ?

Pour mieux le comprendre, Nicole Vincileoni, spécialiste de Dadié, disait qu’il faudrait saisir l’environnement et l’époque dans lesquels il a vécu. Fils de Gabriel Dadié, compagnon de lutte du premier Président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, Bernard Binlin Dadié est officiellement né en 1916, à Assinie, dans le Sud-Est de la Côte d’Ivoire, où il entame ses études primaires et secondaires. Des études qu’il poursuit à l’Eps de Bingerville et achève à l’école William Ponty de Dakar au Sénégal.

Il choisit de vivre dans cette capitale historique de l’Afrique occidentale française (Aof), pour être citoyen français et échapper aux « mauvais traitement du colon », tel qu’il l’expliquait en 2013, lors des grandes rencontres de l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (Insaac), qui faisait de lui, le troisième invité de cette importante tribune d’échanges : « J’avais voulu devenir enseignant, mais quand j’ai vu, à l’Eps de Bingerville, un enfant, je veux dire un écolier, un grand intellectuel comme lui, être bastonné par un simple garde floco, j’ai renoncé. J’ai choisi de devenir commis et citoyen libre au Sénégal, pour enseigner autrement. Partager mon savoir à travers mes écrits ».

Observateur de la vie socio-politique dès son jeune âge et homme du peuple fortement marqué par les souffrances des Noirs sous l’administration coloniale, le citoyen libre qu’il devient au Sénégal, se lance alors dans une activité politique intense. Là-bas, il publie des articles de presse dans « Réveil », un journal du Rassemblement démocratique africain (Rda) et devient parallèlement, membre actif du Rda.

Au Sénégal, Dadié travaille également à la Bibliothèque-archives du célèbre Institut d’Afrique noire (Ifan) de Dakar, avant de revenir en Côte d’Ivoire (où le réclame son père alors souffrant du cœur) et prend une part active aux luttes émancipatrices pour l’accession de son pays à l’indépendance. En Côte d’Ivoire, il participe au mouvement de la Négritude et s’érige contre le colonialisme français, en menant dans ses écrits, son combat pour l’élévation de la conscience africaine.

Son combat pour élever la conscience africaine

Activiste au sein du Rda, il est incarcéré en 1949 à Grand-Bassam pour seize mois, par l’administration coloniale, avec ses compagnons de lutte tels que Mathieu Ekra, Jacob William, Jean-Baptiste Mockey, Vieira, Ladji Sidibé, Alloh Batafoé Jérôme, Albert Paraiso (huit au total). Á cette occasion, il écrit : « Le corbillard de la liberté », dont l’extrait permet de comprendre, selon lui, « le degré de négation des libertés ». Et dans l’ouvrage intitulé « Carnet de prison », l’auteur incite à la lutte pour l’élévation de la conscience africaine. Dans ses œuvres, il met aussi l’accent sur la nécessité de préserver la culture et l’identité africaines. Il est selon lui, important pour les Africains de s’enraciner dans leur héritage culturel. Dadié met l’accent sur les contes et valorise à travers ses écrits, la culture de l’homme noir.

Climbié, le premier roman ivoirien

L’auteur porte à la conscience collective la sagesse africaine avec son livre intitulé « Le pagne noir » et surtout avec Climbié. (Voir sa production littéraire en encadré). Si « Mémoire d’une rue » de Bernard Dadié, parue en 1948 s’offre comme la première nouvelle ivoirienne publiée, Climbié porte toujours fièrement la signature du tout premier roman ivoirien publié. Tout comme la plupart de ses livres, cette œuvre est restée aussi longtemps inscrite au programme d’enseignement scolaire en Côte d’Ivoire et dans de nombreux pays africains.

Œuvre autobiographique, Climbié raconte les tribulations d’un héros à sa sortie de William Ponty… Tout comme Climbié, Dadié, revenu de Dakar en 1947, puis enfermé deux ans après dans la prison civile de Grand-Bassam, est indexé pour son activisme politique et ses prises de position à travers la presse.

Une littérature abondante et diversifiée

Abondante et très diversifiée, la littérature de Bernard Dadié offre aux amoureux des belles lettres, plusieurs titres au nombre desquels Afrique debout, en 1950, Le pagne noir en 1955, Papassidi, maître escroc, en 1975, Les voix dans le vent (entre 1970 et 1971), Mhoiceul, en 1979, Commandant Toureault et ses nègres en 1980.

Dans la même année, paraissait aussi la nouvelle Les jambes du fils de dieu. Sans oublier cette comédie de Bernard Dadié, inscrite pendant longtemps au programme d’enseignement scolaire dans bon nombre de pays africains, Monsieur Thôgô Gnini, dont le nom signifie en dioula, le chercheur de nom ; pièce majeure saluée au premier Festival panafricain d’Alger, en 1969.

Satire de l’arrivisme forcené d’un « chercheur de nom et de renom », l’ascension de Monsieur Thôgô Gnini prend toute sa signification quand on la situe dans le contexte historique de cette pièce qui entraîne le spectateur sur les côtes occidentales d’Afrique, vers 1840, à une époque particulière des relations entre l’Europe et l’Afrique.

Dadié offre aussi une abondante œuvre qu’il a entamée dès ses années d’école normale à travers plusieurs pièces et récits inspirés de diverses scènes de vie. C’est l’exemple de la comédie bouffonne intitulée Assémien Déhylé, Roi du Sanwi, une pièce écrite en 1936 et représentée dans les territoires de l’Afrique française (Aof) et jouée l’année suivante à Paris.

Á la fin des années 1960, Dadié est revenu au genre théâtral avec des pièces d’inspiration historique comme « Béatrice du Congo » en 1970, montée par Jean-Marie Serreau pour le festival d’Avignon, en 1971 et représentée au deuxième Festival mondial des Arts Nègres à Lagos, en 1976. Au total: une littérature abondante qui lui vaut une reconnaissance indiscutée au plan national et international.

Doublement Grand prix littéraire d’Afrique noire

Bernard Dadié est doublement Grand prix littéraire d’Afrique noire avec « Patron de New York », en 1965, soit 9 ans après la première édition de cette œuvre parue en 1956. Puis avec « La ville où nul ne meurt », parue en 1968. Sa poésie militante se caractérise par une appropriation décomplexée de son statut d’homme noir, comme en témoigne les vers suivants: Je vous remercie mon dieu de m’avoir créé noir/Le blanc est une couleur de circonstance. Le noir, la couleur de tous les jours/Et je porte le monde depuis l’aube des temps.

Témoin vivant de la souffrance des noirs sous l’administration coloniale et adepte du mouvement de la Négritude, il s’inscrit dans la mouvance de Césaire, Senghor et Damas. Mais son œuvre se distingue par la diversité de genres qu’il manie avec une certaine aisance. Sa littérature s’ouvre sur le monde, nourrie par ses séjours dakarois et parisien, dans les années 1930.

Bien trempé dans la tradition africaine, sa plume traduit à la fois une négation d’une mauvaise assimilation de la culture occidentale dont il dénonce le complexe de supériorité d’une part, une affirmation de l’identité  africaine dont il vante les mérites, tout en fustigeant les revers.

Grand-Croix de l’Ordre national de Côte d’Ivoire, Commandeur de l’Ordre du Mérite de l’Éducation nationale, Commandeur de l’Ordre du Bélier, Commandeur dans l’Ordre national de la Légion d’honneur (France), Grand Officier de l’Ordre du Mérite de la République Fédérale d’Allemagne, Grand Officier de l’Ordre de Léopold (Belgique), Croix d’honneur pour la Science et l’Art d’Autriche-Première Classe (Autriche), Prix Edgard Poe de poésie (1075), Prix America (Mariano Moreno) d’Argentine, Prix Unesco-Unam Jaime Torres Bodet en Sciences sociales, lettres et arts en 2015, Bernard Binlin Dadié reste une référence dans le domaine des arts et de la culture, tant en Afrique que partout dans le monde. Une reconnaissance qui, au plan national, fait de lui le père de la littérature ivoirienne et le chef de file des écrivains ivoiriens.

BRIGITTE GUIRATHE