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Lutte contre les déchets plastiques: Au Ghana, il y a une solution qui promet

mercredi, 15 août 2018 16:17
Grâce au projet Pick It, ce sont 370 collecteurs qui parcourent joyeusement les domiciles, les usines, les marchés pour ramasser les déchets plastiques qui leur donnent désormais des ressources financières additionnelles et consistantes. Grâce au projet Pick It, ce sont 370 collecteurs qui parcourent joyeusement les domiciles, les usines, les marchés pour ramasser les déchets plastiques qui leur donnent désormais des ressources financières additionnelles et consistantes. Crédits: DR

Des industriels s’attaquent à la pollution plastique à travers un programme de recyclage dénommé Pick It.

Esther Nyaku, veuve, petite dame, la soixantaine, aux gestes vifs, faisait partie des milliers de personnes qui avaient fait des décharges de la localité de Tema New Town, située à l’ouest d’Accra,  leur gagne-pain. Leur business est la récupération des objets en matière plastique enchevêtrés dans les ordures et les revendre.

Esther continuera, pendant longtemps encore, à faire ce métier, mais, ce sera désormais dans des conditions totalement différentes et meilleures. Parce qu’elle fait partie des 300 personnes qui ont été prises en compte dans le projet de gestion des déchets plastiques mis en place par une coalition d’institutions du secteur privé conduite par l’entreprise Fan Milk Ghana, dénommée Pick It.

Par ce projet innovant démarré en août 2017,  les initiateurs entendent accroître de manière exponentielle le taux de collectes des déchets plastiques au Ghana, tout en améliorant les conditions de vie des collecteurs. Esther et ses collègues, au nombre de 300, ont été regroupés en deux coopératives, toutes de Tema New Town. C’est à domicile, dans les gares, les marchés et les usines qu’ils collectent, désormais, les films plastiques, les sachets, les bouteilles et autres matières plastiques.

Ils les transportent ensuite vers le centre de tri qui a été mis en place à Tema New Town dans le cadre du projet Pick It. Comme sa dénomination l’indique, c’est dans cet entrepôt que les objets plastiques sont triés, compactés et vendus aux unités de recyclage.

Ce projet, le premier du genre que le groupe Danone finance en Afrique, a été lancé officiellement, le 25 juillet 2018, en présence des autorités gouvernementales, municipales de Tema. Occasion pour les promoteurs de dérouler toutes les déclinaisons de leur initiative.
Le directeur général de Fan Milk Ghana, Stéphane Cousté, explique que d’ici à 2019, le centre de tri sera capable de collecter et récupérer au moins 25 tonnes de plastiques par mois. Soit 30% du volume total d’emballages plastiques produits par l’entreprise, dans le cadre de la commercialisation de ses produits laitiers dans le pays. Mieux, il s’agit de pouvoir dépasser le niveau de production d’emballages plastiques de l’entreprise à l’horizon 2022.

Pour espérer de tels résultats, il faut de gros investissements. La construction du centre de tri, le recrutement de spécialistes pour la formation des collecteurs, l’intervention d’universités américaines, l’encadrement médical et autres actions ont coûté plus de 2 millions d’euros (plus de 1,3 milliard de francs Cfa), précise le secrétaire général de Fan Milk Afrique de l’ouest, Habib Seck.

Après la première phase qui concerne les 300 collecteurs, il y aura une deuxième qui consistera à élargir le programme à deux autres communautés de collecteurs. D’ici à cette étape, les collecteurs de Tema New Town et Kponé auront atteint leur autosuffisance et leur rentabilité, note le directeur général.

ALAKAGNI HALA
Envoyé spécial à Accra


Saisir la perche tendue

Les initiateurs du projet très innovant du Ghana en matière de recyclage des déchets plastiques disent avoir des discussions avancées avec les autorités ivoiriennes en vue de son exportation en Côte d’Ivoire. C’est une bonne nouvelle. Parce que le pays en a vraiment besoin. Il doit saisir sans réserve la perche que lui tendent les dirigeants de cette société de production de lait pour être sauvé de l’étranglement des déchets plastiques.

L’expérience a déjà fait ses preuves après dix ans d’implémentation au Brésil. Et voilà le Ghana qui en profite, le premier. Nous avons l’opportunité d’être les deuxièmes en Afrique à profiter de l’initiative de la firme Danone. Saisissons-la.

Ce n’est pas une affaire du gouvernement, c’est vrai. Mais son rôle de catalyseur dans la mobilisation des différents acteurs, notamment ceux du secteur privé, est très important. Car ce sont eux, à travers la coalition qui sera mise en place, qui devront mettre la main à la poche pour la mise en œuvre du projet. Ils produisent des emballages plastiques à usage unique. Ils doivent contribuer au recyclage des déchets plastiques.

Il n’y a pas de débat : la Côte d’Ivoire a tout intérêt dans la reproduction de l’initiative ghanéenne chez elle. Parce que, non seulement, il permet aux collecteurs d’avoir un bon niveau de rémunération, mais aussi, il permet de débarrasser efficacement l’environnement des déchets plastiques.

On a bien vu qu’après quatre années de mise en vigueur de la loi interdisant la production et l’usage des sachets plastiques, les résultants restent très mitigés. Les habitudes sont dures. Il faut donc faire preuve de pragmatisme comme au Ghana, pour vaincre le monstre plastique.

ALAKAGNI HALA


Transformer les déchets en tanks

Les déchets plastiques qui sont collectés dans le cadre de l’initiative Pick It seront transformés en tanks. Les initiateurs en ont décidé ainsi parce que ces réservoirs d’eau sont très demandés au Ghana. De plus, compte tenu de la nature du produit (plastique de récupération), ils préfèrent se limiter « pour l’instant à la fabrication de matériels à usage industriel. La prochaine étape sera certainement les récipients pour usage alimentaire », indique le secrétaire général de Fan Milk Afrique de l’Ouest, Habib Seck.

Celui-ci insiste sur le fait que la solution idoine à la problématique de la pollution plastique, c’est le recyclage. Parce qu’« en donnant une nouvelle vie au plastique cela peut créer une économie circulaire par laquelle il y aura le développement d’une activité ». Pour lui, la solution n’est donc pas dans l’interdiction du plastique. Car « cela n’est pas du tout évident à cause des habitudes qui se sont installées ». Surtout que les populations ne voient pas très souvent les solutions de remplacement, fait-il remarquer.

A. HALA


 

 

La Côte d’Ivoire demandeur

La Côte d’Ivoire était présente à la cérémonie de lancement du projet Pick It le 25 juillet, à Tema (Ghana). C’était même le seul pays étranger. Et c’est le conseil technique du ministre de la Salubrité et de l’Assainissement, le Dr Kamelan Omer Pokou qui l’a représentée. À la fin de la rencontre, il a fait savoir à la presse qu’il venait de découvrir « un très bon projet ». Car « tous les pays du monde, notamment ceux d’Afrique, connaissent une très grande pollution en matière plastique».

Son pays, la Côte d’Ivoire, a pris une loi en 2013 interdisant les sachets plastiques. Mais, il reconnaît que la pollution plastique ne se limite pas seulement aux sachets. « Il y a d’autres contenants en matière plastique qui ont besoin d’être adressés ». D’où la justesse de l’initiative Pick It qu’il trouve bien à propos pour régler la problématique dans son entièreté. « Ce projet peut aider la Côte d’Ivoire, notamment en ce qui concerne les autres emballages que sont les bouteilles plastiques à usage unique », dit-il.

Pick It lui paraît d’autant plus bien pensé qu’il règle non seulement le problème de la pollution et de la valorisation des déchets, mais aussi, il contribue à l’inclusion sociale. Notamment par la lutte contre le chômage des jeunes.

Pour toutes ces raisons, le Dr Kamelan admet que la Côte d’Ivoire devrait « s’en inspirer en mobilisant tout le corps social autour d’un projet de cette envergure. Surtout que la Côte d’Ivoire s’est inscrite dans le développement durable pour protéger la nature et l’océan ». Il pense à cette synergie qui mettrait à contribution les Ong, les autorités traditionnelles, les collectivités territoriales et autres pour créer un écosystème autour du problème en vue d’une solution durable.

Le ministère ivoirien de la Salubrité et de l’Assainissement peut être rassuré. Les initiateurs de Pick It ont prévu, après l’extension à d’autres endroits du Ghana, d’exporter le projet aux pays de la Cedeao. Et la Côte d’Ivoire est le pays avec lequel ils ont « les discussions les plus avancées », révèlent le directeur général, Stéphane Cousté, et le secrétaire général, Habib Seck. «Nous avons discuté avec les autorités ivoiriennes qui ont été sensibles à notre approche sur la problématique », soutient le dernier.

Mais, les responsables de Pick It insistent sur le fait que cette initiative, pour qu’elle soit probante au niveau des résultats, ne devrait pas se limiter aux différents gouvernements. « Il faut que les populations, la société civile et particulièrement le secteur privé prennent de telles initiatives », explique Habib Seck. Il recommande fortement que les gouvernements aient une approche inclusive en intégrant le secteur privé dans la mise en place de politiques. Dans la mesure où « le gouvernement ne pourra pas mettre un contrôleur derrière chaque citoyen pour s’assurer que les plastiques ne sont pas jetés dans la rue », il invite à la sensibilisation. Et cela ne peut se faire qu’avec les acteurs de la production et de la commercialisation, dit-il.

A. HALA


Les collecteurs se frottent les mains

On sent le bonheur dans le cœur des 300 collecteurs, en majorité des femmes. Lors de la cérémonie, ils ont chanté pour dire que le projet Pick It était en train de changer leur vie. « Ce jour est un grand jour. Le jour où nous avons l’opportunité d’avoir une vie meilleure, l’espoir d’un avenir meilleur parce que nous sommes soutenus, nous sommes protégés du paludisme, de la fièvre, du choléra… », a clamé la porte-parole, Esther Nyaku.

En effet, ils ont quitté les décharges et les mauvaises conditions de travail et gagnent désormais beaucoup plus. Les revenus ne seront plus aléatoires, comme par le passé, où le prix du plastique collecté était fixé par les acheteurs, selon la grosseur des sacs. « Maintenant, on nous prend la marchandise au poids. J’aurais plus d’argent pour ma nourriture, la scolarité de mes enfants et le loyer», explique, toute heureuse, Esther Nyaku.

Oui, Esther a raison. Parce que « le niveau de revenu va être assez élevé, comparativement à ce qui se faisait avant », confirme le secrétaire général de Fan Milk Afrique de l’Ouest, Habib Seck.  C’est d’ailleurs l’autre face de la médaille du projet Pick It : créer de véritables revenus additionnels pour les collecteurs.

Et ce n’est pas tout ! Ils sont suivis au plan médical à travers des bilans de santé. Ils sont pris en compte au régime national d’assurance maladie. Et, grâce à la formation, ils ont désormais de la compétence… un savoir-faire en matière de gestion et d’organisation. Tout cela assure une meilleure qualité de vie aux concernés, indique le directeur général de Fan Milk Ghana, Stéphane Cousté.

A. HALA


Au départ, il y a la “Gripe”

Face à la mauvaise gestion des déchets plastiques, les dirigeants de la société des produits laitiers ont mis en place la coalition Ghana recycling initiative by private entreprises (Gripe) en 2017. Composée surtout d’industriels concernés par la production de plastique, la coalition s’est donné pour mission de trouver des solutions durables à la problématique des déchets plastiques.

Toute chose qui passe par un plaidoyer en faveur de l’amélioration des pratiques de gestion des déchets et la mise en réseau des organisations qui ont des initiatives en la matière. Le but étant l’augmentation du taux de collecte et de recyclage qui s’accompagne de la création d’emplois.

A. HALA


Repère :

  • TEMA. La ville de Tema est située à 30 km, à l’ouest d’Accra. Elle abrite le plus important port du Ghana. Cela fait d’elle un pôle de pêche par excellence. De sorte que les déchets plastiques maritimes sont d’un niveau alarmant. D’où le choix de cette localité pour « donner un signal fort par rapport à la gestion environnementale », expliquent les initiateurs de Pick It.
  • Fonds. Le Fonds Danone écosystème est l’un des principaux soutiens financiers du projet Pick It. C’est l’un des trois fonds gérés par le groupe Danone. Ce fonds soutient des projets de recyclage inclusifs dans d’autres pays. Pik It est le premier qu’il appuie financièrement en Afrique.
  • EXPERTISE. Une Brésilienne, Ana Carolina Mendes Ussier, apporte son expertise au fonctionnement du projet. Son pays possède une expérience de dix ans en la matière, à travers le projet Novo Cyclo financé par le Fonds Danone.
  • CENTRE DE TRI. Le premier centre de tri a été construit à Tema New Town. Il est équipé de tricycles motorisés, de systèmes de tri et de compactage des déchets plastiques. C’est à l’occasion du lancement officiel du projet, le 25 juillet, qu’il a été inauguré.
  • IMPACTS. Le projet Pick It prévoit un dispositif d’évaluation des impacts sociaux et environnementaux à terme. Il s’agira de mesurer les changements de comportement et l’amélioration des conditions d’existence des personnes prises en compte.
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