Violence politique en Côte d’Ivoire : Elle ne s’impose pas, elle se propose

lundi, 25 mars 2019 17:40
Violence politique en Côte d’Ivoire : Elle ne s’impose pas, elle se propose Crédits: DR

Dans un contexte démocratique, qui est l’espace de la libre expression des opinions où se télescopent les idées, avec des empoignades verbales qui peuvent même virer quelque fois à des pugilats, ou pires à des guerres – il faut le déplorer – comment peut-on « imposer » une trêve, c’est-à-dire une cessation, hic et nunc, de ce qui fait l’essence même de cette démocratie et la proclamer urbi et orbi, c’est-à-dire la faire connaître à tout le monde et partout, sans l’accord, au préalable, des partis en présence ?

« La politique, comme le disait si bien Pierre-Joseph Proudhon, est la science de la liberté ». Liberté d’adhérer au  parti de son choix, liberté de propager ses idées, en un mot son idéologie, en tant que système d’idées et de jugement, lié généralement à une interprétation de l’histoire par lequel un groupe social justifie ses actions et les moyens de parvenir au pouvoir et l’exercer dans la droite ligne de sa philosophie politique. Exercer le pouvoir ? C’est se battre sur le terrain, corps à corps, verbe à verbe partout, pour faire connaître ses idées. Dans un tel espace de liberté politique, on ne saurait proclamer une telle « fatwa » contre la liberté sans être taxé de dictateur. Car le concept de liberté est étroitement lié à ceux de liberté civile et de Droits de l’homme. Nombreuses, en effet, sont les libertés protégées dans les États démocratiques : liberté de conscience, liberté de penser, liberté de religion, liberté d’expression, liberté de la presse, liberté d’association, etc. C’est à juste titre que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme stipule : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte  et l’accomplissement des rites » (art.18)

La liberté d'expression, est donc gravée dans le marbre de la loi, même si à l’expérience démocratique sur le continent africain, depuis 1990, l’on observe des élans maladroits vers cette grande espérance. Avec la fureur des déchirements ethniques, avec les élections dites démocratiques qui virent à l’émeute, où le spectacle d’un vieillard édenté fuyant dans la brousse avec des urnes, ne relève plus de l’insolite au quotidien, etc. Même si encore, dans certains cas, on voit bien que les transitions peuvent, elles aussi, faire marche-arrière : aller contre le vent de l’histoire. Il n’empêche : démocratie et liberté sont les filles de ces temps nouveaux.

C’est donc dire que, dans une démocratie, on n’«impose » pas une trêve, on peut, en revanche, la proposer, face à la saine appréciation des réalités, à travers des modi operandi qui reposent sur des engagements à respecter par les uns et les autres dans un dialogue fécond, entre opposition / pouvoir ; syndicats et patronat, bref entre des forces antagonistes. Cette obéissance de tous à cette « loi » en accord avec Rousseau, est aussi une liberté qui divorce totalement d’avec celle des « grands apôtres de la liberté politique » pour qui, « être libre, c’est vouloir être libre de toute coercition, de tout arbitraire exercé par autrui, être dégagé des liens qui obligent l’homme à obéir aux ordres de son supérieur ».

La crise de l’école, qui vient de s’achever (?) après plus de deux mois de grève qui ont mis au vestiaire la trêve proposée par le gouvernement et acceptée par les syndicats du monde scolaire et universitaire, est là pour nous rappeler aussi que cette paix de la trêve, reste, somme toute fragile, face aux attentes impatientes de ceux qui en attendent beaucoup. La proposer, et non « l’imposer » face aux violences verbales des camps politiques, relayées par la presse, serait, dans le contexte ivoirien, une bonne chose. J’y souscris. Mais cela dépendra, là encore, de la capacité des uns et des autres, pouvoir et opposition, à s’entendre sur l’essentiel : la Côte d’Ivoire à sauver de tous les périls qui le guettent quand on pense surtout à 2020.

Proposer une trêve ? C’est prendre le temps aussi pour apaiser les cœurs et les esprits, afin que dans un climat apaisé, les acteurs et actrices, débarrassés de leurs rancœurs se jettent, à nouveau, dans la bataille électorale. La Côte d’Ivoire y gagnerait, grandement, et ferait l’économie d’une autre déchirure. Les discours qui traversent le champ politique, l’atmosphère même, ne poussent guère à regarder l’horizon 2020, si près de nous, avec beaucoup d’assurance. La population scrute l’horizon, anxieuse, même quand l’on la rassure, les yeux rivés vers le ciel appelant Dieu pour sauver ce peuple contre lui-même : sa soif de rappel obsédant des déchirures d’hier, comme d’un besoin de réveiller le passé qui a retardé son développement. Il reviendra, Si ce que l’on a connu ne sert pas de leçons. La trêve, bon sang !

Michel KOFFI