Véronique Tadjo au chevet d’Ebola

samedi, 03 février 2018 10:49
Véronique Tadjo au chevet d’Ebola Crédits: DR

J’avais eu le plaisir de revoir Véronique Tadjo le printemps dernier à Montreux en Suisse. C’était à l’occasion de la représentation grandiose, avec plusieurs centaines de choristes, du spectacle musical inspiré par son livre « Reine Pokou, concerto pour un sacrifice », qui lui avait valu, en 2005 le Grand Prix littéraire d’Afrique noire.

Fidèle à elle-même, pétillante, décontractée, sereine, avec toujours plein de projets enthousiasmant dans sa besace, cette poète, romancière, peintre, auteure de plusieurs livres pour enfants, qui vit actuellement entre Londres et Abidjan, a depuis lors publié un nouveau livre magnifique, « En compagnie des hommes », aux éditions Don Quichotte.

Rien de ce qui se passe en Côte d’Ivoire ou sur le continent africain ne laisse Véronique Tadjo indifférente.  Dans ses livres, on retrouve souvent, en filigrane, des événements qui ont profondément marqué l’inconscient collectif, y imprimant une marque indélébile, qu’elle transcende de sa belle écriture, dépouillée et allégorique.

Le génocide rwandais est ainsi au cœur de son livre « L’Ombre d’Imana. Voyages jusqu’au bout du Rwanda » (2001), tandis que la crise ivoirienne se retrouve en toile de fond de « Loin de mon père », publié en 2010. C’est également le cas dans son dernier livre, où, à partir du virus Ebola qui s’abattit sur l’Afrique de l’Ouest en 2014, elle tire un conte philosophique qui rejoint l’universel, à coups de chapitres courts, qui donnent à entendre de multiples voix, liées à cette tragédie.

Véronique Tadjo donne tout d’abord la parole au baobab, arbre premier et majestueux, symbole de sagesse ancestrale : « Nous, les arbres. Nos racines plongent jusqu’au cœur de la terre dont nous sentons battre le pouls (…) Nous sommes le lien qui unit les hommes au passé, au présent et au futur incertain ».

Ce roman, rédigé comme un chœur où les voix s’entremêlent, pose aussi la question du rapport de l’homme à son environnement naturel. Et si ce virus mortel provenait avant tout de l’homme lui-même, de son acharnement à détruire la nature, la forêt,  à coup d’agressions sans retour, provoquant ainsi des phénomènes qui menacent l’existence même des êtres humains sur la planète Terre ?

C’est aussi un roman réaliste, qui plonge dans le quotidien de la lutte contre le terrible virus, par les voix d’un médecin « en combinaison d’astronaute », d’une infirmière sage-femme pleine d’humanité,d’un volontaire étranger employé d’une ONG ; ou encore d’un chercheur congolais, qui découvrit le virus dans son pays, l’ex-Zaïre, en 1976, et des creuseurs de tombes, qui enterrent les corps pestiférés.

Le scandale du système sanitaire en Afrique est donné à voir, sous son jour le plus cru, tout comme l’irresponsabilité de l’Etat, incapable de protéger ses concitoyens. On ressent aussi la « déshumanisation » engendrée par le virus, qui empêche d’étreindre les proches contaminés, d’accomplir les rites traditionnels pour accompagner les mourants, par crainte de contagion.

Dans le concert polyphonique des voix, le virus Ebola lui-même fait entendre la sienne pour renvoyer les hommes « devenus plus exigeants, avides et prédateurs » à leurs propres responsabilités. Celle de la chauve-souris, renforce le côté allégorique de ce livre, qui renvoie à une problématique universelle. Dans un contexte de changement climatique, où les catastrophes naturelles se succèdent sous toutes les latitudes – qu’il s’agisse d’inondations, de sécheresse prolongée, de l’arrivée de nouveaux virus, de nouvelles maladies – c’est toute l’humanité qui semble désormais menacée.

Ce roman s’inscrit donc parfaitement dans l’air du temps, et ambitionne de contribuer, de manière poétique,  à une prise de conscience écologique, avant que ne s’abattent des catastrophes encore plus meurtrières. Véronique Tadjo formule l’espoir de voir le continent africain renouer avec l’animisme, une vision du monde où l’être humain fait partie intégrante d’une nature respectée et valorisée.

Catherine Morand

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