Une belle histoire de famille, d’art - la vie, quoi

samedi, 15 septembre 2018 10:44

“Parfois, les enfants d’artistes sont encombrés par les œuvres de leurs parents, ne sachant trop quoi en faire. C’est pourquoi j’exprime toute ma reconnaissance à Véronique Tadjo, fille de Michèle, qui a mené seule ce travail de conservation du patrimoine artistique de sa mère, pour lui donner une vie au-delà de la mort”.

C’est avec beaucoup d’émotion que le professeur Yacouba Konaté, lors du vernissage cette semaine de l’exposition des œuvres de Michèle Tadjo, a rendu hommage à celle qui, pendant deux décennies, a entretenu, bichonné avec amour et respect, les œuvres de sa mère, réunies dans son atelier, sis dans l’enceinte de la maison familiale à Cocody Cité-des-Arts. “Ma mère a été une grande source d’inspiration pour mon frère et moi, témoigne aujourd’hui l’écrivaine, qui a tracé sa propre voie artistique.

C’est qu’à chacun de ses passages à Abidjan, pour éviter que ne rouillent les sculptures de sa mère, Véronique Tadjo les a entretenues consciencieusement avec un produit anti-corrosif. Elle se rappelle de la panique lorsqu’à un moment, le Rustol vint à manquer à Abidjan. Mais en tournant dans l’atelier, elle découvre une grosse bassine d’huile de vidange. “C’est ce qu’utilisait ma mère pour soigner ses sculptures, raconte-t-elle, et c’est ce que nous avons nous aussi utilisé depuis”. Vingt ans tout juste après le décès de Michèle Tadjo, ses peintures et ses sculptures, en parfait état, sont exposées depuis cette semaine et pour un mois à la galerie Rotonde des Arts au Plateau à Abidjan. Deux d’entre elles, qui se trouvaient sur la terrasse de la maison familiale durant la crise, ont été impactées par des balles perdues, alors que les combats faisaient rage dans le quartier.

Les habitants de la Cité-des-Arts se rappellent jusqu’à aujourd’hui de cette petite dame, française, qui arpentait le quartier d’un pas alerte, et faisait résonner dans tout le quartier ses coups de marteau sur ses sculptures monumentales, qu’elle destinait à l’espace public. “Dans les jardins publics de la cité, les sculptures de Michèle Tadjo vont à la rencontre de divers publics, l’art sort hors les murs, comme pour protester contre l’enfermement des œuvres dans le confort des intérieurs clos”, s’enflamme le professeur Yacouba Konate. Lequel explique aussi son appartenance dans les années 70 au mouvement vohou-vohou qui marqua la scène de la peinture abstraite ivoirienne, accompagnée d’une revalorisation des matériaux locaux.

Car l’exposition consacrée à Michèle Tadjo donne aussi à voir ses nombreuses toiles, rarement signées. “A ses yeux, la signature, c’était une manière de dire que le tableau était terminé, qu’on y mettait un point final, explique sa fille Véronique. Or, ma mère voulait pouvoir continuer à y revenir, au gré de son inspiration, elle préférait donc ne pas signer”. Lors du vernissage, Véronique Tadjo était là avec son mari journaliste, ainsi qu’avec ses deux fils, brillants, engagés dans la vie active. L’un d’eux a monté à Londres une start-up, qui emploie déjà une vingtaine de personnes. Au détour d’une conversation, il confie qu’une fois “qu’il aura fini avec sa start-up”, il souhaite revenir en Côte d’Ivoire, pour monter un projet. Dans la région de Maféré, village de son grand-père Joseph Tadjo Ehoué, ministre de la Fonction publique sous Félix Houphouët-Boigny, où il repose aux côtés de son épouse.

Une belle histoire, comme en fourmillent la vie de Michèle Tadjo, arrivée à Abidjan juste avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire ; dont la vision artistique fut bouleversée par le premier Festival mondial des Arts Nègres de Dakar auquel elle assista en 1966 ; traçant sa voie dans le monde artistique bouillonnant qui marqua les années post-indépendance. Elle qui s’avouait “obsédée par le drame de la vie, par l’écart insurmontable entre les aspirations spirituelles et leurs possibilités de réalisation”, comme le rappelle sa fille, elle voit certainement d’un très bon œil, de là où elle est, son œuvre revivre au cœur même de sa ville d’Abidjan.

Catherine Morand

 

 

 

 

 

Mise en exergue

Une belle histoire, comme en fourmillent la vie de Michèle Tadjo, arrivée à Abidjan juste avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire ; dont la vision artistique fut bouleversée par le premier Festival mondial des Arts Nègres de Dakar auquel elle assista en 1966