Print this page

Piétons, yako !

vendredi, 03 août 2018 18:29
Piétons, yako ! Crédits: DR

Il existe un pays où les piétons ont la priorité sur les voitures. Dès qu’ils font mine de vouloir s’engager sur un passage clouté, les voitures sont sommées de s’arrêter, de les laisser passer, sinon, les conducteurs sont amendés.

Ce pays - mais il y en a d’autres - c’est la Suisse, où je me trouvais il y a encore quelques jours. Mais si j’ai l’ambition de survivre à Abidjan, j’ai meilleur temps de changer complètement de logiciel.

Et de faire comme tout le monde : ruser, être en permanence sur le qui-vive et aux aguets, pour éviter de finir bêtement sous un taxi-compteur ou un 4x4 rugissant, dans un contexte où les automobilistes sont rois. Me voilà donc arpentant les rues du Plateau, attentive à la moindre fenêtre d’opportunité qui me permettra de traverser une rue, passer sans encombres d’un trottoir à l’autre - dans un contexte où ceux-ci ont pratiquement disparu.

Mais où sont passés les trottoirs se demanderont ceux qui n’ont jamais mis un pied à Abidjan ? Car dans les plans urbains, les trottoirs figurent en bonne place le long des axes routiers. Mais ceux-ci, depuis belle lurette, ne remplissent plus leur fonction première ; et ne sont plus réservés aux courageux piétons, qui, au quotidien, lorsqu’ils font leurs courses, quel que soit le quartier de la ville, rencontrent de nombreux obstacles en zigue-zaguant entre les étals des petits commerçants, les voitures, les vendeurs à la sauvette, des déchets qui parfois s’amoncellent.

Au niveau de la libraire de France au Plateau, le trottoir est ainsi devenu un véritable parking pour les grosses cylindrées des “en-haut en-haut” qui travaillent dans les tours alentour. Le peu d’espace qui reste est squatté par les bana-banas. Même si, au niveau de la SIB (Société ivoirienne de Banque), des barrières tentent désormais de contenir les troupes compactes de petits vendeurs, afin de permettre aux clients d’y accéder. Si vous êtes un peu pressé, vous avez meilleur temps de quitter ces lieux à haute intensité commerciale, pour marcher carrément sur la route, à vos risques et périls.

Le long du boulevard Latrille, où taxis, véhicules privés et woro-woro avancent côte à côte, il n’est pas rare qu’un chauffeur perde patience dans les bouchons, et prenne l’initiative, pour s’échapper, de rouler à toute vitesse sur les trottoirs. Malheur aux piétons qui marcheraient par-là, pensant naïvement qu’il s’agissait d’un espace qui leur était réservé.

Dès les premières lueurs du jour, les trottoirs de Treichville ou d’Adjamé sont annexés par les boutiquiers, qui y déversent leurs marchandises, les rendant ainsi plus visibles aux clients potentiels. Mais réduisant d’autant le maigre passage réservé aux passants. A cela s’ajoutent encore les vendeurs à la sauvette, qui n’entendent pas céder un pouce de terrain.

Et c’est là toute la difficulté pour les mairies des communes d’Abidjan : les boutiquiers ou les maquis paient leur dîme pour pouvoir s’étendre sur le domaine public. Comment ensuite les déloger ? Lorsque les autorités mènent des actions de déguerpissements des étals sauvages, cela ne dure généralement jamais longtemps avant que tout ne redevienne comme avant.

On pourrait penser que dans les quartiers résidentiels, les piétons sont plus à l’aise pour marcher sur des trottoirs dégagés de leurs contingences commerciales ? Hé bien pas du tout. Ceux-ci ont également été annexés par les riverains, qui les ont transformés en magnifiques jardins, avec des fleurs, des plantes, des arbres, du gazon, entretenus par le jardinier de la maison. Ce qui est très charmant. Mais contraint également les passants à marcher sur la route, et à être attentifs, comme ailleurs, aux véhicules qui circulent.

Cela dit, je préfère quand même la vie bouillonnante des trottoirs d’Abidjan à ceux de Lausanne ou Genève, où, pour caricaturer un peu, les gens sont tellement policés, qu’il ne s’y passe pas grand-chose. Le saviez-vous ? Le moindre déchet jeté sur la chaussée, ou si vous crachez sur un trottoir, vous expose à une amende salée, qui vous découragera à jamais de recommencer.

Catherine Morand

Read 619 times Last modified on dimanche, 16 septembre 2018 22:39