Nationalités

Nationalités

jeudi, 04 juillet 2013 08:07

Philippe, Patrice, Séraphin, Aline sont mes amis d’enfance. Ensemble, nous avons dévalé les collines et les bois, dans notre insouciance enfantine.

Nous avons tissé nos plans pour vivre nos premières amours clandestines avec les demoiselles des environs, loin des regards censeurs de nos parents. Lorsqu’il faisait faim dans ma famille, comme c’était fréquemment le cas, mes amis maraudaient les provisions de leurs mamans et nous les livraient, toujours clandestinement. En ces temps-là, il n’y avait pas de différence entre les citoyens qui vivaient dans les mêmes villages. Et puis, nous avons grandi. 20 ans plus tard, la Côte d’Ivoire est devenue différente.

Les familles se sont cloîtrées et étiquetées. Il a fallu accepter que le père d’Aline était venu du Dahomey et non pas de Bangofla comme le mien, que les pères de Philippe, Patrice et Séraphin, eux, sont nés en Haute-Volta. Pour cette raison, bien que nous ayons fait les mêmes études, ils ne pouvaient pas avoir les mêmes bourses, les mêmes chances et les mêmes opportunités d’accès à des fonctions publiques et privées en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, il leur fallait dorénavant obtenir des pièces administratives différentes des nôtres pour circuler en Côte d’Ivoire.

Qu’est-ce qui nous différencie vraiment de toutes ces personnes dont les parents, nés ailleurs, ont vécu toute leur vie ici et contribué à la richesse et à l’histoire de ce pays ? Nous nous sommes recroquevillés sur micro-nationalités, nos micro-régions, micro-Etats pour offrir le spectacle d’un pays méchant. N’est-il pas temps que nous nous repensions et débattions de ce sujet sans passion ni zèle?

En 2006, j’ai été invité à participer à une mission à Stockholm. Lorsque je suis allé déposer ma demande de visa dans le pays où je vivais, j’ai reçu un coup de fil de la consule de Suède, quelques heures plus tard, m’invitant à revenir immédiatement dans les locaux du consulat. Je m’attendais logiquement à ce qu’il me soit demandé un complément de justificatif de mon voyage. Mais la consule m’a fait asseoir et a littéralement commencé à pleurer. Elle avait vu mon misérable passeport vert ivoirien et voulait parler de la Côte d’Ivoire. Elle y a servi et a été évacuée lors des graves crises et manifestations de 2005, à Abidjan. Elle voulait savoir pourquoi le pays avait éclaté subitement et s’il y avait espoir que le calme revienne bientôt. Elle était surtout inquiète pour ses enfants suédois qui n’avaient pas voulu quitter Abidjan, malgré la violence, et qui lui mettaient la pression, tous les jours, pour y retourner. Ses enfants et elle étaient convaincus que leur vrai pays était la Côte d’Ivoire. Tout comme l’amour, le choix d’un pays et le sentiment d’appartenance à une terre ne s’expliquent pas, même s’il peut y avoir des multitudes autres raisons professionnelles, stratégiques, familiales et juridiques. Comme ces Suédois, comme mes amis ci-dessus, de nombreux Africains, Asiatiques, Européens, Américains aiment ce pays comme il est, dans sa laideur et dans ce qu’il peut offrir de sublime. Mais tous nos gouvernements et hommes politiques, sans exception, depuis 1990, ont très mal géré la confrontation de notre société avec les nouveaux défis et crises sociales, politiques et économiques de la fin des années 80 et les chocs communautaires qui en sont nés.

Les pays de la grande Amérique, de l’Europe et de l’Australie, malgré leurs richesses et donc la tentation justifiée d’une claustration nationale, délivrent leur nationalité, chaque année, à des centaines de milliers de ressortissants de pays pauvres. Ils le font parce qu’ils ont besoin de main-d’oeuvre haute et basse, mais ils sont aussi conscients que l’avenir démographique, économique, social et culturel de leurs pays se jouera sur leur degré d’ouverture aux autres. En France, des millions de ressortissants d’autres continents ont acquis la nationalité, sans que les descendants de Gaulois craignent que leur noble sang ne soit «sali » par des mixtigénations biologiques ou culturelles avec les nouveaux arrivants. Malgré les problèmes nés de cette approche réaliste, la France avance quand même. Si ceux qui ont tout à gagner « à clôturer » leurs frontières s’ouvrent, nous, si misérables, que protégeons-nous en nous renfermant ? En République démocratique du Congo, en 2005, au plus fort du débat sur la loi sur la nationalité, des députés très inspirés avaient proposé que tout individu qui voulait acquérir la nationalité congolaise passe son grand oral devant la plénière de l’Assemblée nationale ! Il y a des animaux dans la forêt qui protègent leurs crottes, pensant qu’elles ont une si bonne odeur que tous les autres animaux veulent s’en approprier. Il est important, en assainissant le débat et en réfléchissant, en Côte d’Ivoire, à la réparation des torts faits à Philippe, Patrice, Séraphin, Aline et tous ceux venus vivre sur cette terre, que les populations soient rassurées sur le bien-fondé de cette initiative et que des partis politiques n’aient pas l’impression justifiée que cela serve à la constitution d’un « bétail électoral » (l’expression n’est pas de moi et les auteurs célèbres de l’année 1990 s’y reconnaîtront).

Par  Toh Bi Irié

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