Les pauvres imaginaires

mardi, 03 décembre 2013 10:35

« Pauvreté n’est pas vice. Parbleu ! Un vice est agréable. » Paul Léautaud

Les pauvres imaginaires

Dans les rêves, c’est souvent les paillettes, les banquets, les pétales de roses, les espèces trébuchantes, les palais somptueux et que sais-je encore qui peuplent l’intermède où nous sommes plus dans les nuages que sur terre. Mais, manifestement, certains bienheureux rêvent à rebours et peuvent même s’offrir le luxe d’expérimenter, de vivre, le temps d’une lubie de pacha, la pauvreté.

L’idée ou plutôt le caprice de ceux qui veulent voir leurs rêves se draper de toutes les teintes sombres de la vie a trouvé un promoteur: un hôtelier, qui a lancé l’idée du Shanty Town (Bidonville), en Afrique du Sud. Plus concrètement, il s’agit de proposer à des richissimes, un séjour dans une reproduction de quartiers pourris avec des signes cliniques de la misère: lampes tempêtes pour l’éclairage, pneus usés comme sièges, tôles rouillées servant de murs et sols sans moquettes. Mais le duplicata s’arrête là.

Dans la copie du ‘’boribana’’ des riches, les plats sont raffinés et les lits ne donnent pas de courbatures ; l’air conditionné ou le chauffage sont à disposition, selon les saisons. On peut y faire la grasse matinée, après avoir quêté des nouvelles ‘’in’’ sur le net, dans l’insouciance de ne pas avoir à se lever tôt et d’arriver en retard chez un patron grincheux et esclavagiste. Vous conviendrez donc que dans la Nation arc-en-ciel, encombrée de ses Townships (de vrais ceux-là), cela a été perçu comme la moquerie suprême, pis, comme une – mauvaise – peinture de la pauvreté crasse et le gros mot est sorti: racisme ! C’est que l’apartheid a laissé des séquelles et l’on a du mal à apprécier un simili bidonville à l’intérieur très design, dans une réserve naturelle, avec tout ce que cela sous-entend comme pittoresque, pendant qu’une large majorité de Sud-Africains noirs croupit dans des taudis et peine à assurer convenablement sa pitance.

Une expérience indécente

Le promoteur du Shanty Town, lui, rassure qu’il est en campagne pour guider les Crésus vers plus de magnanimité vis-à-vis des misérables. En leur faisant, vivre le temps d’un week-end ou d’une semaine, les ‘’douces’’ affres de l’indigence. Il a omis de dire que son idée se présente comme l’huître: extérieur repoussant, intérieur succulent, avec le bonheur d’y dénicher quelquefois une perle. Cela pose la question de la délimitation du champ esthétique. Quand cesse-t-on de faire l’art ou, plutôt, quelles sont les frontières qui transforment l’inspiration artistique en infamie ? Pour ressentir de la compassion pour l’autre, en l’occurrence, pour plus faible que soi, a-t-on nécessairement besoin d’être dans les mêmes conditions de vie difficiles ou de souffrance que cette personne ? Nous ne le croyons pas. L’expérience aussi a montré que des personnes ayant vécu dans des conditions difficiles ne sont pas forcément les plus promptes à ressentir le malheur de l’autre comme leur propre peine.

Si le jeu de la substitution marchait à tous les coups, l’Afrique serait sans doute le continent le plus paisible. Hélas ! Ceux qui, hier, se plaignaient d’être les victimes de toutes sortes d’abus sont plutôt tentés de reproduire contre l’autre ce qu’ils ont enduré. C’est pourquoi l’idée de la représentation du Shanty Town nous semble assez hasardeuse. On peut simuler une maladie ou se croire malade, comme c’est souvent le cas chez l’hypocondriaque ; on peut également faire son avare, comme l’a si bien joué Harpagon, mais plastronner dans une réserve protégée et regorgeant d’espèces rares pour ensuite prétendre titiller sa sensibilité et aussi avoir un minimum d’égard pour les indigents, cela a un nom: l’indécence.

Par OUMOU D.
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