Le travail de mémoire de Serge Bilé enfin reconnu

samedi, 11 août 2018 11:02

Serge Bilé “fait sa part”. Aujourd’hui, il espère que ses récentes distinctions lui permettront d’obtenir quelque appui pour poursuivre son œuvre de mémoire.

Cela fait 25 ans que le journaliste-écrivain-musicien Serge Bilé trace sa route, émaillée de livres et de documentaires historiques, qui mettent en lumière des destins incroyables et méconnus. “Noirs dans les camps nazis”, “Yasuke, le samouraï noir”, “Le seul passager noir du Titanic”, c’est lui. “Blanchissez-moi tous ces nègres”, “Et si Dieu n’aimait pas les Noirs”, c’est encore lui. A chaque fois, un succès de librairie, un brûlot qui s’arrache, un scoop, tellement il s’agit là de sujets qu’il est le seul à traiter. Avec toujours, à la clé, un énorme travail d’enquête et de recherche documentaire, qu’il assume seul, sans aucun appui extérieur. “Je regrette de n’avoir toujours pas trouvé de mécène pour accompagner ce travail de mémoire, si important pour les générations futures”, confiait-il il y a quelques jours, en marge d’une séance de dédicace organisée à la Librairie de France.

Le public qui se presse nombreux pour obtenir une signature ne s’y trompe pas : “J’ai lu tous vos ouvrages, merci pour ce que vous faites”, lance un enseignant qui évoque la “fierté de se retrouver dans des livres qui parlent de nous”. “Il fait partie des hommes brillants qui donnent une image positive du continent et des Caraïbes”, renchérit Isabelle Kassi-Fofana, figure du monde de l’édition. L’engouement des lecteurs de Serge Bilé, sur tous les continents, semble avoir finalement résonné jusqu’en haut-lieu, puisqu’il a reçu le 6 août, veille de l’Indépendance, le Prix d’Excellence du Président de la République pour l’ensemble de son œuvre littéraire. Le 16 mai dernier, il avait déjà reçu le Grand Prix national Bernard Dadié de la littérature. “C’est une reconnaissance de mon travail, certes tardive, 25 ans après mes premiers écrits sur l’histoire des peuples noirs. Mais j’apprécie à sa juste et prestigieuse valeur”, commente-t-il sur sa page Facebook, suivie par des milliers de fans.

L’œuvre de Serge Bilé a encore de belles heures devant elle : il a présenté dernièrement à Abidjan la bande son et le livret de son projet de comédie musicale consacrée à Félix Houphouët-Boigny, sur lequel il travaille depuis 2010, dans la foulée de celle sur Nelson Mandela. “J’ai choisi de raconter les années 1946-1960, durant lesquelles FHB s’est battu, a pris des risques, ce que les jeunes générations ignorent le plus souvent”, explique-t-il. Sur fond d’histoire d’amour avec Thérèse, c’est donc le combat contre le travail forcé, la lutte pour l’indépendance, qui seront contés l’année prochaine lors d’un spectacle pour lequel la recherche de financement a été confiée à l’agence Voodoo Communication, la production exécutive à l’animateur Guy Neza, le casting à la styliste Paule Marie Assandre et la mise en scène au metteur en scène et écrivain Gauz. “J’ai vraiment voulu m’appuyer sur des talents ivoiriens, dans un pays où l’on croit généralement que tout ce qui vient d’ailleurs est meilleur”, lâche-t-il entre deux dédicaces. Pour accompagner la comédie musicale, il prévoit aussi de publier en mars 2019 “Mes années Houphouët”, lui qui fut l’un des derniers journalistes à interviewer le Vieux.

S’endormir sur ses lauriers ? Sûrement pas. “Il n’a pas le temps”, comme on dit à Abidjan. En train de négocier la traduction en anglais de son livre “Le seul passager noir du Titanic”, un Haïtien, qui intéresse l’Amérique du Nord, Serge Bilé sera présent au Salon du livre de Miami en novembre. La veille de notre entretien, réveillé par l’appel du muezzin à 5h du matin, il a décidé de travailler sur la question brûlante des Africains en Chine et s’est mis tout de suite au boulot. “Je n’arrive pas à dormir”, confie celui qui présente chaque soir le journal télévisé en Martinique, où il vit et travaille. C’est d’ailleurs lorsqu’il fut envoyé en 1993 en Guyane pour présenter le journal télévisé qu’il rencontra des Boni, certains d’origine ivoirienne, qui ignoraient tout de leur ascendance. “Cela a agi sur moi comme un véritable révélateur”. Depuis lors, Serge Bilé “fait sa part”. Aujourd’hui, il espère que ses récentes distinctions lui permettront d’obtenir quelque appui pour poursuivre son œuvre de mémoire.

Catherine Morand

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