Le passage difficile de la médecine à la post-modernité

vendredi, 05 janvier 2018 19:08
Le passage difficile de la médecine à la post-modernité Crédits: DR

Jusqu’à  la Seconde Guerre, le concept de l’ « homme-machine  » prévalait toujours dans la médecine occidentale qui, d’ailleurs, était encore perçue comme la seule science dont la connaissance était véritablement scientifique de la nature  de l’être humain. Depuis le Renaissance, seulement les médecins disposaient du droit de pénétrer les secrets (anatomiques) de son corps (et donc ceux de sa vie et de sa mort).

Au cours du XVIIe siècle, après avoir expulsé les « superstitions » de la culture officielle, la religion perdit son caractère sacré en s’égarant dans les salons des élites et les médecins furent, en quelque sorte, investis de l’autorité morale des prêtres. Les connaissances médicales avaient alors pour fondement de leur validité scientifique, la seule étude anatomique des lésions de corps dysfonctionnant ou, pis encore, l’observation de cadavres, en ignorant ainsi quasiment tout des caractéristiques de la réalité biologique, fonctionnelle, vivante. En dépit du fait qu’elle était toujours contestée, l’étude des cadavres constituait le contrepoids scientifique à la théorie des « humeurs » -impossibles à quantifier- et, en définitive, c’est sur cette « thanatologie » que se fondaient les connaissances médicales.

Au XIXe siècle, la tendance à considérer l’être humain comme une somme de pièces détachées- de façon successive divisées en unités de plus en plus petites, jusqu’à l’atteinte de la taille des molécules-connaît une accentuation. Avec ‘’l’explication des mécanismes vitaux’’ ainsi que la médecine expérimentale de Claude Bernard, la Modernité atteignit l’apogée qui est la sienne dans le secteur médical.

C’est seulement au cours des années 1950 que l’on assista au démarrage de la reconnaissance de l’unité psychosomatique de l’être humain. C’est lorsque l’école américaine donna à l’approche psychosomatique de la pathologie le véritable essor qui est le sien que les cercles médicaux commencèrent enfin à se détourner du concept moderniste de l’homme machine au profit, avec les plus grandes précautions et souvent les pires réticences, de celui de l’homme total, à la fois physique, social et mental-conformément à la définition « intégrale » donnée de sa santé par l’Oms (Organisation mondiale de la santé).

Lorsque, suivant  le point de vue de Malinowski, Ruth Benedict insista sur le fait qu’il était nécessaire d’étudier les cultures dans leurs dynamiques vivantes, et non comme autant de ‟ dissections post morterm d’organismes ˮ, ce n’était donc aucunement pure figure de rhétorique, mais un terrible constat de l’écart existant encore avant-guerre entre la  connaissance que la médecine moderniste pensait avoir de l’être humain, et la vision plus conforme à la réalité que l’anthropologie culturelle introduisit en Occident, en symbiose avec la psychologie.

Après la Seconde Guerre, la définition multidimensionnelle que l’Oms donnait de la santé parut donc à beaucoup comme un concept sinon très  « révolutionnaire », du moins en particulier audacieux, parce que l’approche spécifique de la Modernité continuait de régner en maître presque absolu sur le secteur médical (occidental et occidentalisé), y compris sur les services de santé publique. Par la sensibilisation du monde occidental à cette nouvelle approche de la santé, l’Oms a joué un rôle essentiel permettant au projet de civilisation implicitement porté par la Charte de l’Onu de s’intégrer dans un premier temps au savoir, ensuite aux mœurs. Ce projet ne concernait plus uniquement ce qui est « extérieur » à l’homme, mais l’être humain lui-même et tout ce qu’il y a de plus précieux en lui : sa propre vie, son existence même, son « Être » relié à son environnement, à son cosmos.

Ainsi, l’attitude dominatrice que « l’homme de progrès » avait eue depuis le XVIIe siècle envers ses congénères non industrialisés et vis-à-vis de la nature (‟la Modernité est la séparation de plus en plus grande du Monde de la nature”), semblait, dès lors, avoir quelques chances d’être abandonnée. De façon implicite, cela signifiait aussi que la santé ne dépend pas seulement des progrès d’une techno-science, mais également de la sagesse avec laquelle la médecine travaille avec la nature, « coopère » avec ses lois, au lieu de chercher à la « maîtriser ». Cette prise en compte des homéostasies tant biologiques que sociales fit que la médecine, de curative, commença à devenir aussi préventive, puis à considérer les facteurs environnementaux.

L’anthropologie avait fait la démonstration selon laquelle la variabilité d’un symptôme ne peut être comprise -et par conséquent traitée de manière efficace- si l’on ignore le contexte culturel d’une population et, donc, sa manière de se concevoir elle-même dans l’interrelation qu’elle  a avec la nature, en général, et avec son environnement local, en particulier.

BIBLIOGRAPHIE
BRELET Claudine, 1995,  Anthropologie de l’ONU, Utopie et Fondation, Paris, L’Harmattan. 

ABOUA KOUAKOU
Artiste graveur, professeur d’arts plastiques au Collège Moderne Autoroute,  licencié de socio-anthropologie, titulaire d’un master  de la chaire UNESCO pour la paix action humanitaire et développement durable, spécialité développement durable.
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