La désillusion du pétrole

vendredi, 16 juin 2017 18:05

"C’est que quatre ans après le début de l’exploitation pétrolière par le géant des matières premières Glencore, la situation s’est bien dégradée dans le village de Melom. Les contreparties données aux paysans en échange de leurs terres gorgées de pétrole se sont révélées dérisoire. Les terres se sont faites plus rares, les difficultés pour trouver une parcelle pour cultiver de quoi se nourrir ont augmenté."

La désillusion du pétrole

Un dessin de presse m’avait marqué. On y voit un fermier américain sauter de joie, car il vient de découvrir un gisement de pétrole dans son champ. Il sait visiblement que sa fortune est faite. L’autre partie du dessin montre un paysan dans un pays d’Afrique centrale, qui apprend que des compagnies pétrolières ont trouvé du pétrole à proximité de son village. Il affiche pourtant un air dépité : il sait sans doute que, pour lui, les ennuis vont commencer…

Le Tchad incarne bien ce dessin. Lorsque ce pays démarre en grande pompe l’exploitation de son pétrole, confiée à un consortium de compagnies étrangères, l’espoir est au rendez-vous, la population laisse éclater sa joie, à l’unisson avec les déclarations enthousiastes de leurs autorités et de leur président, lequel inaugure les installations en grande pompe.

Finie la galère, se réjouissent les Tchadiens, à nous les routes bitumées, les écoles, les dispensaires, du travail pour nos jeunes… Las, quelques années plus tard, c’est la grande désillusion : les milliards du pétrole se sont quelque peu évaporés – à cause du soleil sans doute – quelques « éléphants blancs » sont sortis de terre, mais la galère, la pauvreté, la vie chère, n’ont pas disparu, bien au contraire.

« Nous préférerions que le pétrole n’ait jamais été découvert », témoigne ainsi Emmanuel Mbaire-Onruel dans une étude réalisée par Swissaid, une ONG suisse. Le jour de l’inauguration des installations de pompage, il se rappelle le président Déby, les bras levés au ciel, tenant un verre symboliquement rempli de pétrole brut. « Ce pétrole nous procurera d’importants revenus, il fera avancer notre économie et nous aidera à lutter contre la pauvreté », avait-il déclaré.

Emmanuel Mbaire-Onruel et ses voisins partageaient ce même sentiment, lorsqu’ils virent débarquer les tours de forage, les camions, les forces de sécurité, les clôtures. « Nous étions convaincus que le pétrole nous apporterait une vie meilleure, se souvient le paysan. Mais de le croire fut une grande erreur de notre part », ajoute-t-il.

C’est que quatre ans après le début de l’exploitation pétrolière par le géant des matières premières Glencore, la situation s’est bien dégradée dans le village de Melom. Les contreparties données aux paysans en échange de leurs terres gorgées de pétrole se sont révélées dérisoire. Les terres se sont faites plus rares, les difficultés pour trouver une parcelle pour cultiver de quoi se nourrir ont augmenté. « Un matin, je suis allée dans mon champ, et j’y ai trouvé des bulldozers », raconte Blondine Nodjiyogoto, une paysanne de 50 ans, mère de 6 enfants. Les ouvriers lui ont dit de disparaître, mais elle s’est obstinée, elle s’est mise sur le chemin des immenses machines qui forent et prospectent, jusqu’à que l’entreprise sous-traitante de Glencore lui envoie les gendarmes. « Mais je n’abandonnerai pas », affirme-t-elle.

De tels témoignages sont nombreux. Les habitants des régions d’où le pétrole est extrait ont vu leur environnement se dégrader, avec le passage incessant de camions, de machines servant à l’extraction du pétrole ; chassés de leur terre, leur situation s’est dégradée.

Pas non plus de jobs pour les jeunes, au mieux, des emplois de gardiens ou de chauffeurs. Les jobs bien payés, ce sont des étrangers qui les occupent, avec un profil de spécialiste. Leur liberté de circuler en a aussi pris un coup : la population ne peut guère approcher des infrastructures pétrolières, surveillées par des gendarmes armés, qui, parfois, rackettent ou intimident les habitants, lesquels doivent faire d’immenses détours lorsqu’ils reviennent de leurs champs.

La région de Mangara est fragmentée par les clôtures autour des puits de pétrole, des parcs de machine et des bureaux. Dans les villages près des champs pétroliers, on cherche en vain les traces de plus de 13 milliards de dollars dont les puits de pétrole ont fait bénéficier les caisses de l’Etat. Comme le souligne la BAD (Banque africaine de développement) elle-même : « les effets des revenus pétroliers sur la réduction de la pauvreté sont minimes ».

Catherine Morand

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