Immigration clandestine: "L’Afrique est sourde au drame que vivent ses enfants"

lundi, 07 novembre 2016 15:32

Mais quel enfer quittent-ils pour préférer aller mourir sur les routes du Sahara, ou se noyer dans la Méditerranée ? Qui y a-t-il de si terrible, dans leurs pays… pour que des jeunes par milliers, décident de quitter la terre de leurs ancêtres ?

"L’Afrique est sourde au drame que vivent ses enfants"

Il s’appelle Jérémie, a 28 ans et a toujours habité le quartier de Treichville à Abidjan. Après avoir été recalé au Bac, il a tout fait pour enchaîner des petits boulots, afin de ne pas représenter un poids pour sa famille. Et puis un matin, sans rien dire à personne, il est sorti tôt de la cour familiale. Pour ne plus (jamais ?) revenir. Parti pour là-bas, pour l’Europe, « parce que c’est un garçon , dit sa grand’mère. Et un garçon ne peut pas rester assis toute la journée sans rien faire ». Il y a quelques mois, il a appelé son cousin pour dire qu’il était arrivé en Libye. Depuis, plus rien. Cette histoire m’a glacé le sang.

Car chacun le sait désormais : les chemins de l’émigration clandestine, la traversée du désert, sont terriblement dangereux… avant d’échouer dans une Libye en plein chaos, et se retrouver à la merci de passeurs, de milices locales, qui vont s’en donner à cœur joie pour racketter et maltraiter ces jeunes, sans papiers, qui tentent de gagner de quoi payer leur traversée. Les témoignages de rescapés des prisons libyennes de Tripoli, Zintane ou Misrata où sont détenus les candidats à l’Europe font frémir. Et pour les malheureux qui prennent place à bord de rafiots de plus en plus déglingués, combien auront la ‘’chance’’ d’être secourus avant de se noyer dans les flots bleus de la Méditerranée ?

Comme tout le monde, à l’heure de l’info instantanée et mondialisée, je vois les corps sans vie entassés dans les bateaux, échoués sur les plages, j’entends les chiffres, je lis les statistiques, concernant ces milliers de jeunes, de femmes, d’enfants, qui se noient en direct. Et face au drame d’une jeunesse qui préfère la mort plutôt que de rester dans son propre pays, je me pose la question : mais quel enfer quittent-ils pour préférer aller mourir sur les routes du Sahara, ou se noyer dans la Méditerranée ? Qui y a-t-il de si terrible, dans leurs pays pourtant en paix - comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Mali, le Niger, le Nigeria, la Mauritanie, la Guinée, le Ghana, le Togo, le Bénin, le Tchad - pour que des jeunes par milliers, décident de quitter la terre de leurs ancêtres, en espérant avoir la chance d’embarquer à bord d’un rafiot pourri ?

Comment est-ce possible que tant de jeunes soient à ce point persuadés qu’ils n’ont aucun futur dans leur propre pays, pour choisir, en toute connaissance de cause, de partir à l’aventure, braver mille dangers, risquer sa vie à tout moment, plutôt que de rester chez soi ? Et comment se fait-il que dans les pays concernés, on attende toujours la mobilisation générale, le branle-bas de combat, la diffusion de messages disant aux jeunes : ne pars pas, ta place est ici, ton pays compte sur toi pour contribuer à son développement, à son émergence, et voici ce que nous allons faire ensemble ? Où sont les initiatives des pouvoirs publics, des décideurs, des responsables des médias, des intellectuels, des chefs coutumiers, villageois, religieux ?

« L’Afrique est sourde au drame que vivent ses enfants ». Tel est le titre d’une tribune publiée l’année dernière par l’ancien ministre malien des Affaires étrangères Tiébilé Dramé, dans les colonnes du Républicain, le quotidien publié à Bamako dont il est le fondateur. Il s’étonne que face à ce drame persistant « il n’y ait pas, à ce jour, de réponse africaine appropriée ». À preuve, selon lui : pas de sommet extraordinaire des pays de l’Union africaine, pas de sommet de la Cedeao, pas de réunion des pays de départ et de transit des migrants, pas de concertation des pays concernés. Dans sa chronique, il déplore également que l’hommage rendu au siège de l’Union africaine « aux hommes et aux femmes disparus en Méditerranée » se soit déroulé dans une salle aux rangs très clairsemés. Et l’ancien ministre de conclure : « Cette cérémonie, célébrée presque en catimini, a montré l’indifférence de l’Afrique vis-à-vis de la tragédie que vivent ses enfants.»

Par CATHERINE MORAND

 

Read 1781 times Last modified on dimanche, 03 septembre 2017 06:06