L’État prévaricateur et l’incivisme

jeudi, 20 mars 2014 20:00

La semaine dernière, à l’issue d’une balade sur les grands chantiers actuels qui font la fierté du pays, j’avais revécu nos belles années 1960-1980 ; celles de la construction hardie de ce pays. Hélas, ma joie aura été de courte durée !

A Son Excellence l’ambassadeur Noël Ahipeaud. Pour revivre avec lui les moments de discussion que nous avons partagés sur la notion de l’Etat et sa mauvaise perception par les Africains (dirigeants et administrés).

La semaine dernière, à l’issue d’une balade sur les grands chantiers actuels qui font la fierté du pays, j’avais revécu nos belles années 1960-1980 ; celles de la construction hardie de ce pays. Hélas, ma joie aura été de courte durée ! Et pour cause:

1 - Ne passons pas outre le retour affligeant des immondices sur nos trottoirs si prisés par les gbakas, wôrô wôrô et autres engins laids et sales qui indiquent notre refus farouche de la modernité. L’insalubrité est une tare inacceptable, une laideur choquante de nos cités. Quoi ! L’Exécutif n’a-t-il pas autorité à interpeller les maires des communes malpropres de ce pays ?

A l’observation, des quartiers comme Port-Bouët, Koumassi, Marcory, Abobo, Bingerville et Adjamé ne se sentent pas concernés par le combat contre l’insalubrité que le gouvernement avait engagé (jusqu’à ce qu’il baisse les bras pour je ne sais quelle étrange raison). Les voici donc revenues, nos chères immondices ! Armées de mouches gaies et volages, bataillons rampants et volants de vers et de moustiques dessus les détritus à ciel ouvert ! A côté de ces immondices, des vendeuses de bananes braisées ou de beignets cuits dans de l’huile sept fois déjà utilisée (donc du poison) ! Ah, désespérances des Tropiques !

2 – Les gbakas et wôrô wôrô ! Reparlons-en. Le phénomène avait commencé dès la première moitié des années 1970. Il avait donné lieu à la création d’une belle plage musicale « Gbaka, roulez ! », signée de Daouda, un jeune homme révélé à la télé par G. Taï Benson, découvreur de talents. Daouda disait dans ce texte marqué au sceau de cet humour urbain qui fera, près de 30 années après le bonheur du zouglou : « Tous les quartiers d’Abidjan/Ont leur ligne de badjan/Mes amis, je vous le jure/ Il y en a même à Cocody ! /S’il arrive un jour/qu’on supprime les gbakas/Pour beaucoup d’entre nous/Ca sera du Katanga !...

Le temps a passé. Les gbakas ont, depuis lors, prospéré dans toute la capitale ivoirienne. Ferrailles vénéneuses encombrant nos rues, perturbant la circulation, provoquant des accidents aussi meurtriers que stupides, dans l’ivresse de l’indiscipline qui fait la marque des sots. Véhicules déglingués, sales, bruyants et indignes de circuler sur des voies de villes sérieuses, les gbakas ont pris, pour le malheur de tous, le monopole du transport urbain, signant par-là l’incapacité des pouvoirs publics d’assumer cette charge qui leur revient.

Près de 40 années que dure cette anomalie à laquelle, apparemment, aucun régime n’arrive à mettre fin. Pis, les gbakas ont enfanté une autre espèce, plus nocive qu’eux, de transport urbain : wôrô wôro. Avec eux, notre urbanité prend un véritable uppercut ! Tintamarre, accidents stupéfiants, conduites folles dans l’ignorance criante du code de la route, véhicules sans papiers (sauf la visite technique – alors que des véhicules neufs d’honnêtes citoyens sont recalés à cette même visite technique !). Incroyable ! Prouesse de l’Oser, prouesse du Bureau Véritas, prouesse de notre police et de notre administration. Sommes-nous des gens normaux ? Mais où donc est passé l’Etat ?

3 – Mon choc de la semaine : il y a à peine une vingtaine de jours, l’autorité a fait raser l’immense ghetto appelée injurieusement Washington, située au bas du quartier du lycée technique. « Voilà une bonne chose de faite ! Ah le pays se réveille, enfin », m’étais-je exclamé ! Je suis passé dans les environs de ce ghetto, avant-hier. Eh bien, voici : ce ghetto se reconstruit en toute sérénité. Patiemment, tranquillement, gaiment ! J’ai dénombré, pour le moment, six ou huit cabanes de fortune qui ont été réinstallées, au mépris de l’acte posé par l’autorité.

C’est peut-être un fait banal ; mais pour nous autres, c’est un fait hautement significatif et indicateur du peu de respect que le citoyen ivoirien manifeste envers l’Etat, cette chose sans visage et informelle, ‘’cette chose que les Blancs ont oubliée ici en partant’’(E. Kakou Tigori). L’État, cette ‘‘abstraction visible’’ et autoritaire du temps des Blancs. L’État, cette force dissuasive, hier redoutable sous le règne des Blancs, mais que nos dirigeants noirs ont démythifié et dévoyé. Nous voulons émerger. Telle est la noble ambition de notre chef. Je dis: d’accord. Mais comment y parvenir, sous l’impuissance d’un État qui semble démissionnaire!

Prochainement: « Mais où donc est passé l’Etat, en Afrique ? »
Par Tiburce Koffi