Matinale: Jeunes gens en armes

lundi, 06 novembre 2017 18:15
Matinale: Jeunes gens en armes Crédits: D.R

À tous ces regards vengeurs, ces violences anonymes et désespérées que j’ai décelés dans ces rangs de jeunes gens le long des palissades des Écoles de police et de gendarmerie.

Depuis plus d’une semaine, les Abidjanais, surtout les habitants de Cocody les voient, en rangs serrés et compacts, longeant les palissades des Écoles de police et de gendarmerie. Tout le monde sait pourquoi ils sont là: passer les concours d’entrée dans ces différentes Écoles. Et qu’est-ce qu’ils sont nombreux ! Longues files de jeunes gens (filles et garçons – pour l’École de police), et exclusivement de garçons (École de gendarmerie). Des centaines de jeunes, alignés là, sous des soleils sévères et parfois sous les crachats fâcheux de quelque pluie bizarre dans ce pays où le ciel, devenu trop colérique, fait tomber des gouttes de larme n’importe quand, n’importe où et n’importe comment!

Ils sont là depuis… quand, au fait ? « Avant l’aube », l’apprendrai-je plus tard. Nombre d’entre eux auront donc passé la nuit, là, en bordure du goudron, pour juste bénéficier du privilège de pouvoir déposer leurs dossiers avant le gros du troupeau. On le voit: la réussite et l’avenir n’appartiennent plus à ceux qui se lèvent tôt, mais désormais à ceux qui ne dorment même pas ! C’est la loi nouvelle de la Côte d’Ivoire nouvelle à la recherche du temps perdu !

Des centaines donc de jeunes gens, à la recherche d’un métier. Et l’on devine que nombre d’entre eux aurait voulu devenir médecin (pour entretenir la vie), ingénieur agricole (pour favoriser progrès de l’agriculture par la recherche scientifique et entretenir aussi la vie), pilote (pour faire voyager les autres), artiste (pour faire prospérer la culture du beau), prêtre (pour préserver l’éthique et la vénération de Dieu), etc. Ils auraient sans doute voulu devenir de tels personnages car ce sont là des entités de référence, d’honnêtes professions ou des activités hautement honorables et qualifiantes dont tout parent rêve pour sa progéniture. Et nul doute que ces milliers de jeunes gens ont tous rêvé d’un destin de qualité.

Mais la Côte d’Ivoire de l’après-Houphouët, celle des conspirations régulières contre l’institution républicaine, la Côte d’Ivoire des coups d’Etat, des rebellions (avortées ou réussies), la Côte d’Ivoire des attentats, des hurlements et autres clameurs sauvages qui ont porté violence et deuil infinis au cœur de la cité, cette Côte d’Ivoire-là des incongruités et des impostures de tous ordres, ne leur propose, hélas, que le métier des armes: devenir policier ou gendarme ; le choix n’existe en réalité pas, car ils ne seront, dans les deux cas, que des gens d’armes !!!

Observez leurs visages, si vous avez l’occasion de passer près de ces rangs. Ce sont des visages de jeunes gens mécontents. Et comme je les comprends ! Ils sont mécontents des conditions dans lesquelles l’autorité leur fait passer ces concours ; mécontents de ce que ce pays ne leur donne pratiquement pas de choix d’exercer de métier autre que celui d’apprendre à tuer leurs semblables – le devoir ultime d’un militaire est de tuer ; celui du gendarme n’est guère différent. Plus d’une décennie que dure cette vision, absolument dangereuse, qu’entretiennent les différents régimes qui ont succédé à Houphouët-Boigny et à Henri Konan Bédié, sur la question de l’utilisation de la jeunesse de ce pays. Depuis 2000, on ne fait que pousser la jeunesse de ce pays vers la culture de la violence par la promotion d’un seul métier : celui des armes. Combien seront-ils, bientôt, à être déclarés admis ? 1000, 3000, 5000 ? Ils seront habillés, chaussés, nourris et… armés !!! Ces armes seront munies de balles achetées sur les fonds du Trésor ivoirien. Et elles serviront à tuer… qui ? Des Ivoiriens.

Bientôt, ils seront admis à porter uniformes, épaulettes et armes. Mais ils n’oublieront pas – ils ne l’oublieront jamais –les pressions morales (la corruption) et les brimades de toutes sortes qu’ils auront subies avant cela. Ce seront de jeunes gens révoltés contre un système qui les aura humiliés ; et leurs bras, DÉSORMAIS ARMES, seront les instruments majeurs de leur vengeance contre le système et l’Autorité républicaine qu’ils défieront et nargueront chaque jour dans le racket et le braquage (pour se faire rembourser l’argent investi à acheter leur admission au concours), et dans l’insolente indifférence au désordre qu’ils affichent au quotidien, dans la gestion du trafic routier.

Les armes, ces armes ! N’avons-nous que cela à offrir à la jeunesse de ce pays ? (Prochainement : propositions pour une meilleure utilisation du ‘‘capital jeunesse’’).

Par TIBURCE KOFFI

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