Houphouët-Boigny contre les spéculateurs

Houphouët-Boigny contre les spéculateurs

lundi, 02 décembre 2013 17:10
Fhb Fhb Crédits: D.R

A preuve, selon lui, ces multinationales du négoce et ces fabricants de chocolat, parallèlement, finançaient d’immenses plantations industrielles en Asie du Sud pour concurrencer les plantations familiales en Afrique de l’Ouest.

Houphouët-Boigny contre les spéculateurs

Qui s’en souvient aujourd’hui ? De juillet 1987 à novembre 1988, le Président Félix Houphouët-Boigny s’était lancé dans un courageux bras de fer avec les grands négociants internationaux et ce qu’il qualifiait de « forces occultes du marché ». Et avait décidé de renoncer à brader « son » cacao pour tenter d’en faire remonter les cours sur le marché mondial.

C’est ainsi que durant quelque 16 mois, des centaines de milliers de tonnes de cacao furent stockées ; il y en avait partout. Je me souviens de cette odeur de cacao, âcre et suave à la fois, qui flottait au-dessus d’Abidjan et de son port, de ces longues files de camions à l’arrêt, de ces bateaux à quai, guettant une accalmie dans cette formidable « guerre du cacao ».

Tout avait commencé par une petite phrase du Président Houphouët : « Ils nous volent notre cacao ! Maintenant, on ne vend plus ! ». C’est que pour le « Vieux », si les prix du cacao étaient alors si bas, contraignant la Côte d’Ivoire à vendre son « or brun » à perte, ce n’était pas en raison de la loi du marché, de l’offre et de la demande sur le marché mondial, mais bien plutôt à cause des manipulations orchestrées par « de vils spéculateurs ».

A preuve, selon lui, ces multinationales du négoce et ces fabricants de chocolat, parallèlement, finançaient d’immenses plantations industrielles en Asie du Sud pour concurrencer les plantations familiales en Afrique de l’Ouest. « Y a-t-il surproduction quand on s’empresse d’acheter un an d’avance de cacao et de café ? Y a-t-il surproduction quand on recommande à mes « frères » Ghanéens et Nigérians d’accroître à nouveau leur production et quand les sociétés multinationales cultivent le cacao en Malaisie et le café en Indonésie ? Allons, ce n’est pas sérieux! »,répétait le Président Houphouët qui n’en était pas à son premier combat. En 1980 déjà, il avait tenté de mettre sur pied une sorte d’Opep du cacao. Des tonnes de fèves avaient été stockées pour tenter de faire remonter les cours; mais le Ghana, pris à la gorge financièrement, avait craqué et tout vendu.


Un formidable combat

Les spéculateurs… Ce mot, brandi à tout moment par les autorités durant ces années de braise, était devenu familier aux oreilles de tous les Ivoiriens, désignant à la vindicte populaire les responsables, selon elles, de la manipulation du marché et de l’effondrement artificiel des cours. Négociants et grands chocolatiers, bien décidés à faire en sorte que la Côte d’Ivoire perde son combat, furent les premiers surpris par une si longue résistance. Ils avaient pensé qu’en trois mois, le pays se serait retrouvé à genoux, prêt à tout brader, pressé par la nécessité d’avoir du cash pour payer les salaires et des devises.

Le ‘’Vieux’’ tint bon aussi longtemps qu’il le put, mais il dut finalement se résoudre à mettre un terme à son embargo et à vendre le cacao de Côte d’Ivoire, même si les cours n’étaient toujours pas remontés. « Je me suis heurté à un mur d’incompréhension et d’argent », avait-il alors déclaré à l’issue de son baroud d’honneur. Reste que ce formidable bras de fer dans lequel la Côte d’Ivoire fut engagée durant de longs mois demeure, jusqu’à aujourd’hui, un défi sans précédent dans l’histoire des matières premières. Et reste d’une actualité brûlante, puisque aujourd’hui comme hier, les producteurs de café, de cacao, comme de toutes les autres matières premières, agricoles ou non, sont tributaires des cours mondiaux.

Sur youtube, on peut toujours voir et entendre cette interview accordée par le Président Houphouët-Boigny à une journaliste européenne : « Le prix de la tasse de café et de la tablette de chocolat grimpe et le prix d’achat de la matière première baisse : c’est de la pure spéculation. Tant que l’esprit de la spéculation présidera aux échanges entre pays du Nord et du Sud, il n’y aura pas de solution à nos problèmes.

Du jour au lendemain, le prix de nos matières premières sur lesquelles nous comptons pour l’amélioration de nos conditions de vie a baissé de moitié. Mais nous, nous sommes obligés d’accepter. On nous répond à chaque fois que c’est la loi du marché… ».

Par CATHERINE MORAND

 

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