Disciplinez vos colères

mercredi, 18 décembre 2013 19:51

Il y a pourtant tant de héros connus ou anonymes qui sont tombés dans leurs pays respectifs pour les mêmes causes que celles que défendait Nelson Mandela.

Disciplinez vos colères

Face à la déferlante d’émotions nées du décès de Nelson Mandela, je n’ai pu m’empêcher de me poser quelques questions. Une centaine de Chefs d’État et de gouvernement. Des milliers d’émissaires. Des millions de témoins. Des milliards de téléspectateurs.

D’anciens Présidents, des Présidents en cours d’exercice, des rois, des princes, des démocrates, des despotes, des gentils, des méchants, des aimables, des populaires, des moins connus, des Jaunes, des Rouges, des Blancs, des Noirs, des hommes, des femmes et des enfants, tous réunis pour dire merci et au revoir à un vieil homme. Cela n’est presque jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité et n’arrivera certainement pas de si tôt demain.

Quelle est la raison d’une telle mobilisation émotionnelle au-delà des raisons que nous savons tous ? Sont-ce les 27 historiques années de prison ? Est-ce sa capacité à réconcilier son peuple avec lui-même et avec son histoire ? Est-ce la force du pardon ? Ou la détermination et la foi en un idéal d’égalité raciale et sociale ? Cette mobilisation n’est-elle pas aussi un sentiment de culpabilité tardif des tortionnaires, geôliers et ingénieurs du système de l’apartheid et tous ses complices politiques, commerciaux, diplomatiques, économiques, scientifiques, sportifs, surpris d’être pardonnés après avoir activement ou passivement supporté un des systèmes politiques les plus abominables? Le lien de sa lutte avec la lutte des Noirs Américains pour leur propre émancipation ne l’a-t-il pas apparenté aux autres héros médiatiques ?

Il y a pourtant tant de héros connus ou anonymes qui sont tombés dans leurs pays respectifs pour les mêmes causes que celles que défendait Nelson Mandela, qui ont réuni les différentes communautés et races de leurs pays, ont donné des espoirs quand l’horizon était bouché, ont sorti du trou leurs pays perdus. Qu’est-ce qui vaut réellement à Mandela de tels hommages universels ?

C’est Barack Obama, qui, comme toujours, a rendu le meilleur hommage à Nelson Mandela, ce 10 décembre et qui a trouvé, à mon avis, la vraie raison de la force des hommages rendus : cet homme a su discipliner sa colère. Discipliner la colère quand toute la vie et l’Histoire l’autorisaient à se venger. Discipliner la colère quand ceux qui lui ont volé sa vie et sa liberté devaient s’asseoir à la même table que lui. Discipliner la colère lorsqu’il fallait remettre le pays dans le bon ordre mondial grâce à la contribution de toutes les communautés. Discipliner la colère face à la recherche de l’intérêt du pays. C’est là le plus grand mérite de Nelson Mandela.


Des colères vaines

Nos colères puériles et gratuites ont tellement coûté à nos pays d’Afrique. Les ego de nos dirigeants ont compromis l’avenir de notre continent. Les rancunes et vengeances ont conduit à des crises dont nous ne nous sommes pas remis. Avons-nous analysé les risques auxquels nos émotions exposaient nos peuples et nos communautés ?

Quand nos dirigeants ont-ils renoncé à leur moi pour privilégier l’intérêt de nos nations ? Discipliner nos colères. C’est ce que nous n’avons jamais réussi à faire dans nos pays où nous sommes prompts à bander nos muscles et à nous affronter, dussions-nous les annihiler. Sur la route du pouvoir, les colères de nos dirigeants sont sismiques et provoquent des hécatombes. Mandela a su dompter cette colère et ses émotions et parler à ses oppresseurs d’hier, trouver des compromis avec ses adversaires, « dignifier » la vie humaine. C’est bien ce que nous demandons à tous les leaders africains afin que le continent émerge enfin. Ceux qui sont au pouvoir et dans l’opposition : disciplinez vos colères afin que nos pays avancent ! 

Par Vincent Toh Bi Irié

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