Devoir de mémoire

mardi, 03 septembre 2013 23:16
Le Musée national du costume de Grand-Bassam Le Musée national du costume de Grand-Bassam Crédits: D.R

Saurons-nous nous souvenir, un jour, de ce que nous avons vécu dans ce pays ?

Nous-mêmes et nos enfants nous rappellerons-nous les années noires de la Côte d’Ivoire ? Aurons-nous des pièces de témoignage de ce qu’a été le jour noir du 19 septembre 2002 ? Conserverons-nous des reliques de la décennie 2001-2011? Reverrons-nous des images du chaos du 11 avril 2011 et de la guerre qui a précédé? 

Le souvenir n’est pas que psychologique et littéraire. Il doit être aussi matériel. Nous avons des musées du costume et de rares musées de notre histoire coloniale, mais il n’y a nulle autre place en Côte d’Ivoire où l’évolution politique de notre pays peut être visualisée. Le trentenaire 1960-1990 restera muet d’images et seuls les contemporains de l’époque donneront des versions contradictoires des événements de cette époque.

Les bouleversements des années 1990-1991 ne sont pas immortalisés quelque part dans notre patrimoine national. Même les images des cérémonies du décès de Félix Houphouët-Boigny commencent à manquer, à plus forte raison celles du patriarche. Il faut à la Côte d’Ivoire une sérieuse politique de conservation de sa mémoire politique, culturelle, artistique, économique, spirituelle, environnementale, humaine. Les grandes crises que nous avons connues, qui surpassent en conséquence les furtifs bonheurs de notre nation, devront être des leçons. Les images, les objets, les symboles, les écrits de ces moments qui ont fait basculer toute notre histoire doivent être collectés, recherchés, entreposés dans des sites nationaux.

Notre devoir de mémoire, c’est aussi ce legs aux générations descendantes. C’est en voyant les photos de tous les cadavres jonchant les rues, en regardant les armes de guerre, les débris des camps détruits et des hélicoptères de combat que nos enfants comprendront combien il est important qu’ils évitent les comportements et les sujets qui détruisent une nation. Les photos de miliciens, de rebelles, de mercenaires, de patriotes, de manifestants et de victimes de nos guerres parleront aux générations à venir beaucoup plus que de gros tomes d’histoire.

Au-delà de nos frontières, tous les moments des guerres mondiales sont « emprisonnés » dans de nombreux musées afin qu’ils ne retournent pas hanter les sociétés modernes. Les instants avant, pendant et après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki sont disponibles en photo, en pièces de souvenir et en documentaires. Il est possible de voir, aujourd’hui, les tenues des prisonniers juifs, les chaussures et les poupées de leurs enfants gazés, les drapeaux cauchemardesques, les traités de paix manuscrits, etc. Mais peut-on nous montrer, en Côte d’Ivoire, le papier original du discours en direct du général Robert Guéi à la télévision nationale, en décembre 1999, lors du premier coup d’État ?
Et les appels à la résistance nationale de Bédié depuis son exil, y a-t-il des bandes sonores qui peuvent en témoigner actuellement ? A-t-on encore les photos ou les habits des opposants politiques arrêtés en février 1992 et les billets qu’ils publiaient dans la presse? Avons-nous quelques pièces de la vie des confinés de l’hôtel du Golf en 2010 ? Les habits de Laurent Gbagbo quand il a été arrêté et ses objets personnels pourront-ils jamais être vus par les Ivoiriens dans 30 ou 50 ans ? Disposons-nous de souvenirs physiques des élections « calamiteuses » de 2000 ? Avons-nous quelques images de l’atmosphère dans la maison d’Alassane Ouattara lorsqu’il cherchait à se réfugier à l’ambassade d’Allemagne ?

Conserver physiquement les parties noires de notre histoire ainsi que les moments joyeux, c’est aussi contribuer, de façon durable, à la prévention des conflits. C’est prémunir le pays de déviations similaires dangereuses. Les Européens continuent de pleurer en visitant les musées des grandes guerres et même de leur histoire d’il y a des millénaires. Notre descendance devra réfléchir au meilleur mode de gestion de nos patrimoines, de nos potentiels et de notre diversité culturelle en regardant les pièces, photos et témoignages du centenaire de notre pays dans son évolution politique et sociale. Si nous percevons l’art de la conservation de la mémoire comme un luxe, alors, nous risquons de gravir les marches de notre temps dans la direction inverse du développement.

Par  Vincent Toh Bi Irié