Cette légèreté ivoirienne qui va nous tuer

Cette légèreté ivoirienne qui va nous tuer

mercredi, 09 novembre 2016 15:48

Combien dois-je payer au total ?» Question banale dans un bar, mais qui m’a coûté une bagarre le weekend dernier. C’était dans un bar spécialisé en reggae, du côté de Biétry, peut-être le bar reggae le plus populaire de la Côte d’Ivoire. Là-bas, dans un souci de transparence, le personnel a coutume de vous envoyer une facture pour chacune de vos consommations. Il se trouve que nous étions quatre (4) et qu’en fin de partie, nous avions une douzaine de petites factures à régler.

Dans la pénombre de la salle, j’ai été mal inspiré de demander au serveur de me faire l’addition et de me communiquer le total à payer. Il s’est fortement énervé, à ma grande surprise. La querelle s’est déportée hors de la salle. Les deux agents de sécurité, suffisamment costauds et antipathiques pour m’intimider, m’ont demandé de « faire preuve de sagesse ». Traduction : vous auriez dû faire l’addition de vos factures vous-mêmes. à côté des agents de sécurité, le serveur surexcité et agité se faisait calmer par un autre agent. Il était fâché que je lui dise qu’il ne s’était pas bien comporté, exactement dans les termes écrits ici.

Le  superviseur des serveurs, muni d’une torche, a donc eu l’idée de procéder enfin à l’agrégation des factures séance tenante et de me communiquer ce que je devais. Il a fallu vingt minutes de chaudes discussions, des interventions de molosses, un risque de bastonnade pour qu’on en vienne à la solution évidente. Je suppose que le personnel était très heureux de pouvoir ainsi se débarrasser de moi. Un client et ses amis perdus, ça ne devrait pas ébranler un lieu de réjouissance à l’enseigne si populaire.

Depuis cet incident, je n’ai cessé de penser à de nombreux comportements légers que chaque citoyen subit de la part d’autres citoyens tous les jours. Dans certains pays africains qui ont la notion du service bien accompli, ce serveur n’aurait jamais eu le courage de s’énerver avec un client car il aurait perdu son emploi sans ménagement le même jour, surtout pour un comportement si atypique. Chez nous, vous pouvez vous faire maltraiter sans possibilité d’aucun recours. Cette légèreté s’observe également dans notre vie sociale. Un usager d’un service ou même un individu rencontré pour la première fois vous fouettera d’un tutoiement facile à profusion, agrémenté d’un « mon frère ». Si vous n’y prenez garde, il vous donnera des tapes très familières dans le dos et vous racontera des obscénités. à partir du moment où vous adhérez à cette fraternisation si facile, il n’y a plus de barrière. Il pourra vous demander la clé de votre voiture pour aller faire une course, sollicitera votre téléphone portable pour passer un appel ou vous empruntera votre femme.

Sur les routes, l’on observe ces mêmes légèretés de conducteurs rétifs aux bons usages de la route, qui conduisent avec leurs pieds et non avec leurs cerveaux. L’autre jour, j’ai vu un conducteur de moto sans casque ni protection dont le bassin et les pieds ont été littéralement broyés par une voiture et qui se traînait à terre dans de derniers efforts pour s’accrocher à la vie. Pendant ce temps, les autres motocyclistes déviaient ce corps et les débris de l’accident chaud, eux aussi sans casque ni protection et avec la même insouciance. Je me demande comment mes concitoyens font pour défier la mort avec une telle conviction.

J’en suis venu à définir ces insouciances comme « l’âme de la guerre ». Dans tous les pays que j’ai visités et où il y a eu une guerre, ce ne sont pas seulement les destructions des infrastructures et les morts qui ont ruiné. Il s’abat comme un esprit sur les populations, qui dénature leurs êtres et les conduit à un dysfonctionnement. Ces conséquences peuvent durer longtemps après que les traces matérielles visibles de la guerre sont effacées. Je m’interroge si l’insouciance ivoirienne n’en est pas une manifestation .

Par VINCENT TOHBI IRIE

 

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