Attention ! La tradition n’est pas ce que vous croyez

Attention ! La tradition n’est pas ce que vous croyez

lundi, 08 juillet 2013 11:14

Ici, le court extrait d’un article vu sur la Toile. «1/3 des adolescents jordaniens juge les crimes d’honneur justifiés. En Jordanie, 15 à 20 femmes sont tuées chaque année par des membres de leur famille qui invoquent des raisons d’honneur - notamment des relations sexuelles avant ou hors mariage.»

L’article se conclut en ces termes. «Les garçons de familles traditionalistes ayant un faible niveau d’éducation soutiennent plus les crimes d’honneur. Cela suggère qu’il existe un soutien persistant à la tradition». Nous observons ici l’acception commune que le monde intellectuel ou ordinaire a de la tradition qui serait du domaine du passé, appliqué par une population inculte, à l’opposé du modernisme qui serait acquis à travers l’instruction scolaire. Ainsi perçue, la tradition s’opposerait au progrès.

La tradition désigne « la transmission continue d’un contenu culturel à travers l’histoire, depuis un événement fondateur ou un passé immémorial ». Du latin traditio, le mot vient de tradere, avec le préfixe trans (à travers) et la racine dare (donner), ce qui veut dire, passer à un autre, transmettre. La tradition devient alors mémoire, conscience collective. Jusque-là, rien à redire. Le problème commence quand cette conscience collective venue de la nuit des temps et qui se transmet de génération en génération est confondue avec la culture qui n’est qu’évolution. Ainsi, les traditionalistes seraient ceux dont la culture serait restée figée dans le modèle hors du temps. Ceux qui appliquent le crime d’honneur seraient ceux qui continuent à user d’un modèle culturel venu des âges lointains.

Je me suis toujours méfié de certains termes, et en particulier ceux que nous employons pour mettre les hommes dans des cases figées, ceux qui sont porteurs de concepts lourds. Je me suis donc imposé cette gymnastique intellectuelle qui consiste à ne jamais rien prendre pour acquis, à toujours me remettre sur le métier de la définition des termes et concepts. C’est pour cela que je me suis toujours interrogé sur les notions telles ‘’panafricanisme’’, ‘’renaissance’’. C’est pour cela que de tout temps, je cherche la définition la plus adaptée aux notions de culture, identité, tradition. Alors, dans une de mes œuvres, j’ai apporté ma contribution à la définition de la tradition. Pour ma part, la tradition est l’adaptabilité à un environnement. Il s’agit de la mémoire que les peuples se transmettent d’âge en âge, pour vivre au sein de l’humanité, mais surtout au sein d’un environnement naturel, l’un et l’autre étant à la fois hostiles et complices. Des sociétés voisines peuvent être tour à tour alliées et ennemies. L’environnement physique suit la même logique. La mer, la forêt, la montagne et même le désert assureront les besoins vitaux, mais seront aussi un danger permanent. Avec la mémoire – culture mémorielle tradition – que nous nous transmettons d’âge en âge, nous réussissons à nous adapter à notre espace.

Les notions d’espace et de temps sont indissociables de la notion de tradition. L’adaptabilité n’est pas une idée. Elle s’inscrit dans un espace et à un moment donné. Ainsi, les hommes de la forêt ou de la montagne – espace – auront des traditions – notion immatérielle - similaires. Les gens d’une aire donnée auront des outils – élément physique - similaires. À partir de là, on ne peut plus penser que, la tradition s’oppose au modernisme. Hélas, c’est ce besoin atavique de créer des cases et des castes et des classes, de se distinguer de la foule, qui pousse les élites à en inventer toujours de nouvelles. Et ceci ne date pas d’aujourd’hui. Horace ne professait-il pas avec moins de diplomatie que l’élite actuelle, sa haine de la vulgue. Audi profanum vulgus et arceo.

Je hais la foule profane et je l’écarte. Quand on sait que arcere dont vient le mot coercition signifie aussi et surtout «enfermer», on comprend que le projet de l’élite depuis Horace est d’enfermer la vulgue honnie dans des cases hors du temps. La tradition n’est donc pas l’apanage des Africains, des aborigènes, des gitans, des Corses et des Napolitains, des peuples et peuplades que pour une raison ou pour une autre, l’on juge arriérés. C’est l’héritage mémoriel que les peuples se transmettent pour s’adapter à leur environnement. Et pour cette adaptation, il leur faut des outils matériels, culturels. Hier, l’adaptabilité des côtiers de Brest, de Kribi, de Bassam se traduisait par la pêche à la ligne, à la nasse, puis à l’épervier et autres outils propres à un temps. Aujourd’hui, tout ce beau monde continue à vivre de la mer, mais avec des chalutiers. Hier, pour des raisons d’une adaptabilité qui étaient les leurs, les Jordaniens avaient le crime d’honneur, les Bassa avaient le Nong – si l’on te fait cocu, le peuple impose une compensation souvent matérielle -, le Beti offrait un repas et une de ses femmes ou de ses filles pour la nuit au visiteur de marque. Pour certains, c’était la polygynie, pour d’autres, la polyandrie. Pour tous, la tradition a évolué et bien de ces usages sont désormais déplacés, autant pour la vulgue que pour l’élite, n’en déplaise à cette dernière qui se bat pour maintenir des cases et en créer d’autres.

 

par Gaston keLman

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