• Accueil
  • Focus
  • Interview
  • Transport lagunaire: Comment le «capitaine» Zoumbak prépare l’arrivée de Citrans

Transport lagunaire: Comment le «capitaine» Zoumbak prépare l’arrivée de Citrans

mercredi, 05 juillet 2017 17:34
Transport lagunaire: Comment le «capitaine» Zoumbak prépare l’arrivée de Citrans Transport lagunaire: Comment le «capitaine» Zoumbak prépare l’arrivée de Citrans Crédits: Archives (DR)

Dans ses bureaux d’Abidjan-Plateau, Zoumana Bakayoko n’a pas le temps de souffler. D’une audience avec des investisseurs à une autre, de réunions de travail en visites de terrain, l’ingénieur informaticien Pdg du groupe Conad dont fait partie la toute nouvelle Compagnie ivoirienne de transport lagunaire peaufine les derniers réglages avant de lancer cette nouvelle activité fort attendue. Son objectif : transporter 60 000 passagers par jour, pour commencer, avec une flotte de départ de neuf catamarans.

M. Le Président-Directeur général, pouvez-vous nous présenter la nouvelle société de votre groupe dédiée au transport lagunaire, Citrans ?

Je vous remercie de vous intéresser à nos activités. Citrans, c’est la Compagnie ivoirienne de transport lagunaire. Cette société fait partie du groupe Conad qui est déjà dans l’agro-industrie à travers les sociétés d’engrais. Comme vous l’avez noté, nos sociétés sont dans des secteurs où, il y a un grand besoin au niveau des populations. Ce sont des secteurs qui ont un grand impact social. Les engrais concernent les producteurs et leur productivité agricole. En Côte d’Ivoire, nous sommes 1er dans beaucoup de productions notamment le cacao, l’anacarde, et bien d’autres, mais si vous regardez au niveau de la productivité agricole, nous ne sommes pas au niveau des productions marocaines, par exemple. Là où, ils sont à 6, on est à 3 à peu près. Le challenge actuel, sur les mêmes terres agricoles, c’est d’améliorer la productivité. C’est à cela que nous contribuons, avec la mise à la disposition des producteurs de l’engrais. Aujourd’hui, nous sommes très spécialisés dans l’engrais concernant le coton, dans les engrais pour le cacao, pour le palmier… à travers notre société Agro West Industrie qui a aussi des projets de transformation de l’anacarde. S’agissant de la production d’engrais sur place, nous sommes l’un des premiers sur la place. C’est dans la même veine, que nous avons décidé de nous concentrer dans le domaine des transports. Il est de notoriété publique qu’il y a des problèmes de transport des populations avec les embouteillages aux heures de pointe. Le gouvernement lui-même a posé le problème. A cause de la crise que le pays a connue, on n’a pas pu investir dans le secteur des transports, ce qui fait qu’on est confronté à un problème de congestion dans le district d’Abidjan. C’est fort de ce tableau, et après une analyse minutieuse, que nous avons décidé de nous attaquer à ce problème. Nous avons décidé, après une étude, de faire une offre technique à l’Etat ivoirien. Cela a abouti à un Partenariat Public-privé (PPP) que nous avons finalisé en 2015.

Après la finalisation de ce partenariat, où en êtes-vous aujourd’hui s’agissant de la concrétisation du projet?

Cela se passe bien. Certains se demandent pourquoi nous ne démarrons pas l’implémentation de notre projet. Nous avons expliqué au gouvernement que nous voulions mettre en œuvre le projet sous ses trois dimensions qui sont très liées. C’est d’abord la proximité des gares par rapport aux populations. Amener un usager à faire deux correspondances au niveau d’une commune, cela ne le favorise pas, ni économiquement ni sur le plan de son trajet. Il faut donc construire des gares : Plateau, Abobodoumé, Abata, Bingerville, au port d’Abidjan, à Songon, Marcory…mais avec un phasage. C’est à ce niveau que nous avons eu des difficultés. Le gouvernement, les maires… ont dû intervenir. Il y avait de la résistance à libérer les sites. Ces emplacements sont indiqués dans le plan du grand Abidjan qui nous a été transmis. Il était donc question que le gouvernement nous mette ces espaces à disposition. Les riverains se sont plaints et se sont opposés à la libération de ces sites. Avec les maires, nous avons mené des négociations, nous avons apporté des soutiens à des chefferies. Cela a abouti à la signature d’un protocole à Abobodoumé. Au Plateau, nous nous sommes mis d’accord sur le protocole qui doit nous être remis aujourd’hui (l’interview a été réalisée le 26 avril, Ndlr). Au niveau du Port, on est d’accord sur l’essentiel. A Abata, on a également signé le protocole. Même si c’est le gouvernement qui nous a attribué ces sites, nous ne voulions pas entrer en conflit. Mais pendant que se déroulaient les négociations, nous en avons profité pour faire faire la préfabrication des quais en Turquie, de sorte que tout est rentré dans l’ordre ; le constructeur va préparer les sites et d’ici quelques temps, nous allons recevoir les préfabrications et faire le montage. Cela va nous permettre de gagner du temps et d’avancer rapidement. Voilà ce qui nous a retardés. Après le volet gare, il y a le volet bateau où nous avons vraiment avancé. Toutefois, nous avons dû ralentir l’arrivée des bateaux, puisque la question des quais dans les gares n’était pas réglée. Les deux bateaux que nous avons réceptionnés, nous sommes obligés de les parquer à l’académie de la mer. Et troisièmement, c’est tout ce qui concerne la billettique, la géolocalisation, les départs et arrivées. L’offre était faite dans ces trois dimensions de façon intégrale et intégrée. Comme ça coinçait au niveau des gares, il fallait attendre pour être plus complet. Maintenant qu’il y a 5 gares libérées, cela va nous permettre d’avancer.

Peut-on avoir les caractéristiques de vos bateaux ?

Les fonds de notre lagune ne sont pas importants donc, on a fait des catamarans. Ce sont des bateaux flottants qui sont basés sur un système qui permet d’avoir un tirant d’eau très faible. L’essentiel du bateau ne se trouve pas dans l’eau. Cela nous permet de régler le problème des fonds. Si on se permet d’aller à 1,5 m de profondeur, on a des risques. Nous avons des bateaux qui ont 0,85 m de tirant d’eau, c’est un avantage. Pour assurer la stabilité, nous avons tablé sur des bateaux de 8 mètres de large. Avec une longueur de 27 m qui permet d’avoir une importante capacité pour pouvoir transporter les passagers. Avec les moteurs que nous avons, il était important qu’on puisse aller jusqu’à 200 passagers plutôt que de rester à 100. A travers la livraison que nous allons recevoir en mai, quand on les additionne, c’est en moyenne 200 places par bateau sur ces 9 bateaux qui vont arriver. Ce sera 1800 places sur un trajet. Ce qui va nous permettre de transporter le maximum de passagers en peu de temps.

Pourquoi avez-vous choisi d’investir dans le transport lagunaire ?

Il se dit que c’est une affaire très rentable… Ce que nous allons apporter aux populations est assez important. Mais, si vous discutez avec tous ceux qui s’y connaissent dans le transport à travers le monde entier, ils vous diront que ce n’est pas dans le transport public qu’on se fait de l’argent. Là, nous sommes au début, c’est bien beau, mais d’ici 2 ou 3 ans lorsque vous considérez les questions de maintenance, les choses peuvent s’apprécier différemment. Encore que c’est une concession du transport public. C’est l’Etat qui fixe finalement le prix. Ce n’est pas comme dans les télécoms où, on fixe par exemple à 10 000 F la recharge. La seule chose qu’on a demandée, c’est qu’on ait un équilibre pour ne pas perdre de l’argent. Ce sur quoi nous tablons, c’est la volumétrie. Je ne crois pas qu’il y ait des marges importantes. 400 à 500 F Cfa, ça permet peut-être d’équilibrer l’investissement sur un certain temps. Puisqu’on pense que les besoins vont aller grandissants. Sur la volumétrie, on commencera à mieux équilibrer les choses. Dans les grands pays, c’est la mairie qui compense toujours les questions de transport public.

Quels sont vos objectifs à court et moyen terme ?

Ce sur quoi nous tablons, c’est de transporter 60 000 passagers/j. On a juste pensé à ce qu’a fait la Sotra quand elle comptait toute sa flotte. Au départ, la Sotra avait à peu près une vingtaine de bateaux, aujourd’hui, elle n’en a plus que 9. Il y a donc un problème de maintenance, c’est aussi le problème avec les bus. On s’est aussi basé sur les statistiques puisque nous avons fait une étude de marché. Cette étude a montré qu’à Abidjan, tous les moyens de transport confondus, vous avez 700 000 à 1 000 000 de besoins par jour. 60% des moynes de transport est constitué de ce qu’on appelle les taxis communaux. Après vous avez les bus. Mais, nous voulons favoriser le transport lagunaire.

C’est vraiment l’autoroute la plus facile, c’est la mobilité la plus douce. Pour nous, avec une bonne communication, ce moyen de transport va connaître un succès comme ça se voit dans certains pays comme la Turquie ou la Thaïlande où, ce moyen est très utilisé. Une fois que nous aurons cela, nous pensons effectivement, que les 60 000 passagers/j dont nous parlons ne seront rien par rapport aux besoins qu’il y aura à satisfaire. La population abidjanaise est estimée à 5 millions d’habitants, et il n’y a pas plus de 20% qui ont une voiture. Nous voulons amener les populations à préférer le bateau bus. Plutôt que de passer 2 heures dans les embouteillages, on va travailler sur les rabattements pour permettre de se déplacer plus aisément. Economiquement, c’est intéressant : avec 500 F, on peut faire un trajet de bout en bout. Pour l’instant, c’est ce qui a été décidé avec l’Etat. C’est bénéfique pour l’usager. Nous avons vérifié que l’usager qui part de la Riviera Palmeraie, change 2 fois avant d’atteindre le palais des sports à Treichville. Cela lui revient à peu près à 600 voire 700 FCfa. S’il a la possibilité d’aller jusqu’à Abata à 100F, et de se rendre directement à Treichville ou au Plateau à 500 F, cela fait au total 600 F. Il le fait en 20 mn plutôt que 2 h de trajet par route terrestre. S’ils les usagers ont la possibilité d’emprunter le bateau et de gagner du temps plutôt que d’aller en voiture et perdre du temps, je ne vois pas pourquoi, ils ne le feraient pas.

Vous intervenez dans un secteur où il y a désormais d’autres opérateurs, public comme privé. Qu’est-ce qui vous distinguera de vos concurrents ?

A part la Sotra, je ne suis pas très informé sur ce que fait l’autre concurrent privé. Je connais ce que la Sotra a comme problèmes par rapport à ses bateaux. Il y a un travail qui est fait là-bas pour résoudre ces problèmes. Mais globalement, je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Je vous parlais des besoins qui sont énormes et de ces nombreux usagers ne sont pas satisfaits de ce qui leur est offert en ce moment. Nous organisons un transport qui offre des services et des commodités confortables avec du Wifi à bord. A bord de nos bateaux, on pourra ainsi passer ses e-mails, on aura la climatisation, et on arrivera tôt au bureau. Imaginez-vous quelqu’un qui quitte Yopougon, et qui passe 2h dans l’embouteillage. Il ne sera pas dans le même esprit que celui qui emprunte le bateau bus et qui arrive en 20 mn. Je pense que c’est une opportunité pour la Sotra de repenser son système d’exploitation grâce au développement du transport lagunaire. Elle consommera moins de carburant et gagnera plus. Le gouvernement a bien vu de penser à la lagune où il n’y a pas d’embouteillage et de permettre à la Sotra de se réorganiser. Je ne vois pas la Sotra en termes de concurrence, d’ailleurs, j’apprécie le concept des wibus développé actuellement, qui permet de rallier des distances moins longues. Nous croyons en la qualité des services et je pense que c’est ce qui fera la différence.

A quoi d’autre les usagers doivent-ils s’attendre à bord de vos bateaux ?

C’est le confort sur le bateau. En général, quand on prend un bateau, le tangage, le mal de mer, constituent des appréhensions. Avec nos bateaux, les usagers n’auront pas à craindre. A l’intérieur de nos bus, il y aura des toilettes. Des sièges espacés. Le trafic s’y affichera. Sur le site web et sur le portable, toutes les informations seront disponibles et donc l’usager pourra choisir ses heures de voyage. Cela lui permettra de planifier de ne plus faire les longs rangs.

C’est pour offrir le meilleur service que nous nous donnons le temps de déployer tout notre arsenal pour que l’usager ait véritablement l’impression d’avoir changé de dimension.

Et la question de la sécurité ?

Qui dit sécurité dit tirant d’eau. Des tirants d’eau très faibles c’est le premier élément de sécurité. Notre personnel est formé à la sécurité avec l’Académie de la mer et avec d’autres partenaires. Autre élément de sécurité: la stabilité du bateau. Des gilets de sauvetage seront également disponibles sous les sièges, comme en avion.

Combien ces différents investissements vous coûtent-ils ? D’où vient cet argent ?

Nous avons une structuration. Nous avons mis beaucoup d’argent à construire le projet. Nous avons également travaillé à faire en sorte que ces projets soient appréciés par les financiers au plan national comme international. Les actionnaires ont apporté des fonds propres et des financiers, un pool de banquiers, ont apporté des financements complémentaires. La 1ère phase du projet a couté 14 milliards de Francs Cfa. La banque a apporté 80% de ce montant. Pour la deuxième phase, à l’horizon 2021, nous disposerons de 44 bateaux.

Quelles sont vos perspectives en termes de déploiement?

Là où la lagune sera sécurisée. Dans l’immédiat, on pense à Dabou, Bingerville, Assinie, Bonoua, tout ce qui est sur la voie de la lagune Ebrié. Le problème, c’est que les fonds ne sont pas tous propices pour le moment. Des études devront être faites à ce niveau. Mais, pour l’heure, c’est Abidjan, Grand-Bassam, Jacqueville.

 

Entretien avec Valentin Mbougueng

et Emeline Pehe Amangoua

 

Read 1845 times