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Serge Bilé (Journaliste-écrivain): ‘’L’engagement de Césaire pour Bouaflé, Dimbokro, Séguéla’’

mardi, 17 avril 2018 13:50
Serge Bilé, journaliste-écrivain. Serge Bilé, journaliste-écrivain. Crédits: DR

7 avril 2008-17 avril 2018, cela fait 10 ans jour pour jour, que s’est éteint Aimé Césaire, l’un des pères de la Négritude. L’auteur ivoirien établi en Martinique qui l’a côtoyé et lui a consacré une biographie, revient sur des pans insoupçonnés de la vie et l’œuvre du poète disparu mais ô combien vivant par son héritage littéraire.

Écrivain, journaliste, vous apparaissez depuis près de trois décennies comme le lien, ne serait-ce qu’éditorial,  entre l'Afrique et ses diasporas afro-caribéennes. Quel message avez-vous de cette posture, à délivrer alors qu'est célébrée la 10e bougie de la disparition d'Aimé Césaire, l'un des pères de la Négritude ?

Votre question me renvoie à ma première rencontre avec Aimé Césaire. C’était en avril 1995. J’étais arrivé sur l’île neuf mois plus tôt pour présenter le journal télévisé à la demande de la rédactrice en chef de RFO Martinique à l’époque. Aimé Césaire m’a reçu aimablement au sixième étage de la mairie de Fort-de-France. Il m’a dit qu’il me regardait le soir sur le petit écran. Puis il a ajouté ces mots qui m’ont surpris et touché : « Vous êtes Martiniquais comme moi et je suis Ivoirien comme vous ». En 2001, quand il a mis fin à son dernier mandat, je lui rendais visite régulièrement. Nous avons noué des liens. J’avais le privilège d’accompagner sa vie de retraité, en assistant aux audiences qu’il accordait à ses visiteurs et en ayant quelquefois des tête-à-tête avec lui. On parlait de tout : de l’actualité, de ses espoirs, de ses combats, du passé, de l’esclavage, de la négritude et bien évidemment de l’Afrique, d’hier et d’aujourd’hui. Césaire me parlait de Félix Houphouët-Boigny qu’il a côtoyé dans les années 1950 sur les bancs de l’Assemblée nationale. Houphouët lui avait offert un masque de chef qu’il gardait précieusement dans sa maison à Fort-de-France. Césaire suivait également à distance l’évolution politique, sociale et économique des pays africains. En 2007, quand j’ai emmené Alpha Blondy pour voir Césaire, au lendemain de son concert à Fort-de-France, ils ont parlé de la crise politico-militaire en Côte d’Ivoire et de l’accord de paix signé quelques jours plus tôt à Ouagadougou. C’est dire si Césaire se tenait informé de l’actualité du continent. Aujourd’hui, au moment où on marque le dixième anniversaire de sa disparition, c’est à tout ça que je pense. Je pense à son lien et à son amour pour l’Afrique. Il a tout fait pour partager et développer ce lien dans l’esprit de ses compatriotes. Nous devons aujourd’hui, de part et d’autre, sur la rive antillaise et africaine, continuer à faire vivre ce lien voulu par Césaire. Nous devons construire des ponts entre nous. C’est ce que je m’attache à faire moi aussi. C’est le message que j’aimerais faire passer à cette occasion.

Vous qui l'avez côtoyé au soir de sa vie, au point de revenir "Dans le jardin secret d'Aimé Césaire", titre de votre biographie-hommage posthume à lui consacrée, sur des pans inexplorés du personnage, que peut-on retenir de sa vie, son œuvre et son héritage ?

L’homme était modeste. Il fuyait les honneurs et manifestait une grande timidité. Il était d’ailleurs tellement timide qu’il se rendait malade quand un ministre ou une personnalité, de passage en Martinique, venait le saluer à son bureau. Il n’aimait pas ça. Il le vivait comme une corvée et il disait à sa gouvernante, Clémence : « Ça m’emmerde ! » Du coup, à chaque fois, il demandait à son bras droit Pierre Aliker ou à un de ses proches Camille Darsières d’être présent. Pour ce qui est de son œuvre, tout a été déjà dit et écrit. Tout sur son génie littéraire. Donc, je n’ai rien à ajouter, sauf à rappeler que Césaire était un rebelle, un nègre marron, un révolutionnaire à sa façon. Son discours était celui d’un indigné permanent. C’est cette posture de révolté qu’il nous a légués pour combattre les injustices et les inégalités de ce monde. Il appartient à chacune et chacun d’entre nous d’entretenir aujourd’hui cet héritage.

Au plan littéraire, politique, humaniste, celui que vous décrivez comme un timide pragmatique, n'a-t-il pas, in fine, été l'un des penseurs de la francophonie tant chérie aujourd'hui ?

Je ne dirais surtout pas qu’Aimé Césaire a été l'un des penseurs de la francophonie. Il s’est d’ailleurs lui-même exprimé sur le sujet. Il reconnaissait qu’il était francophile mais le français n’était pas sa doctrine et il ne se sentait pas assimilé français. Ce qui l'intéressait, c'était l'identité nègre qui allait du Martiniquais au Sénégalais, en passant l’Africain-Américain. Ce qui le passionnait, c’est ce que nous avons en commun, qu’on soit francophone, anglophone, lusophone et que sais-je. Ce qui l’intéressait, ce n’était donc pas la question de la langue mais la question nègre.

Le lien affectif avec l'Afrique et la Côte d'Ivoire en particulier, est-il fondé sur la culture où, plutôt sur le fait anthropologique ?

Le lien affectif avec l'Afrique est d’abord un lien d’amitié, l’amitié entre Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Ils se sont connus à Paris au Lycée Louis-le-Grand en 1931. Césaire avait 18 ans. Il arrivait de Fort-de-France. Senghor, de sept ans son aîné, était déjà dans les murs. Césaire disait qu’il a découvert l’Afrique à ce moment-là, au contact de Senghor. Il a découvert du même coup une part de son identité : la composante africaine. Cette rencontre a été décisive. Elle l’a beaucoup influencé. Par la suite, Césaire et Senghor se sont lancés dans le combat pour la décolonisation. En 1950, Césaire s’est engagé pour la Côte d’Ivoire en signant le poème Le temps de la liberté, après les massacres de Bouaflé, Dimbokro et Séguéla qui avaient fait dix-neuf morts. Il avait rendu hommage aux victimes, en évoquant ces petits fleuves au ventre gros de cadavres qu’étaient devenus les fleuves Cavally, Sassandra et Bandama. En 1958, lorsque Sékou Touré dit non à la France et choisit l’indépendance, Césaire salue en lui un libérateur et se précipite à Conakry. Un an plus tard, il publie le poème Salut à la Guinée. Aimé Césaire avait vraiment l’Afrique en lui.

Depuis le début de votre carrière d'écrivain, vous explorez les méandres des Noirs qui auront marqué l'histoire par des hauts faits pas toujours relevés à leurs vraies valeurs. Une autre façon pour vous de réinventer la Négritude ? De rendre hommage à votre mentor ?

La négritude a correspondu à une époque. Ça a été une étape essentielle dans l’affirmation de ce que nous étions et de ce que nous sommes. Aujourd’hui, il y a d’autres combats à mener qui sont d’ailleurs dans le prolongement de l’œuvre du trio Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas. Moi j’ai choisi de travailler sur la mémoire à ma façon, à partir d’une révélation qui n’a rien à voir avec Aimé Césaire. En 1993, c’est-à-dire deux avant ma rencontre avec le poète, je vivais à Cayenne où on m’avait demandé de venir présenter le journal télévisé de RFO Guyane. Et comme tout le monde sait, j’ai rencontré en Guyane les fameux Boni, ces descendants d'esclaves Agni et Baoulé qui forment aujourd'hui un peuple singulier, composé d'hommes et de femmes issus, non seulement de la Côte d'Ivoire, mais aussi du Ghana, Bénin, Togo, Cameroun, Congo et de l'Angola. Cette rencontre a été décisive pour moi. J’ai organisé le voyage du retour pour une douzaine d’entre eux, accueillis avec les honneurs, à Abidjan, Tiassalé et Aboisso en 1995. J’ai surtout décidé, à partir de là, de m’investir à fond dans l’histoire des peuples noirs, de révéler le destin de ces gens dont on ne parle jamais, de permettre enfin aux Africains de connaitre leurs frères et leurs sœurs de la diaspora. Et vice versa !

INTERVIEW REALISÉE PAR
REMI COULIBALY

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