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Saint Tra Bi, auteur de ‘’Duékoué, la vérité interdite’’: ‘’J’ai décidé d’écrire ce livre pour éviter d’être complice d'un silence coupable’’

vendredi, 12 juillet 2019 10:56
Saint Tra Bi, Journaliste reporter à Fraternité Matin, auteur de ‘’Duékoué, la vérité interdite’’. Saint Tra Bi, Journaliste reporter à Fraternité Matin, auteur de ‘’Duékoué, la vérité interdite’’. Crédits: DR

Journaliste reporter à Fraternité Matin, l’auteur, témoin de son temps, a décidé de dire sa part de vérité sur un sujet qui suscite beaucoup de passion. 

Vous venez de publier aux Nouvelles Editions Balafons un ouvrage intitulé « Duékoué la vérité interdite ». Pourquoi un tel titre ?

La vérité interdite, c’est la vérité que l’autre ne veut pas entendre. En un mot, c'est la révélation que les gens ne veulent pas entendre. En somme, les révélations sur les évènements de Duékoué et du grand Ouest.

Pourquoi c'est maintenant que vous écrivez, 8 ans après les évènements ?

J’ai décidé d’écrire ce livre pour éviter d’être complice d'un silence coupable. Et surtout me libérer d'un silence pesant et culpabilisant. Beaucoup de contrevérités ont été dites par des personnes qui n'étaient ni sur le théâtre des opérations ni des témoins. Je reviens donc sur ces faits. J’en profite également pour dire aux Ivoiriens qu’à un moment donné, on a frôlé le pire à Duékoué, on a beaucoup souffert et qu’aujourd’hui, il faut tourner la page. C’est pourquoi je parle de vérité interdite.

Dans votre livre, vous prétendez détenir la vraie version des évènements de Guitrozon, Petit Duékoué. Quelle est donc cette vérité ?

Ce qui est arrivé à Duékoué, c'est la conséquence de l'accumulation de faits depuis de longues années. Donc, il s’agit ici de révéler les grands faits. Il y a la présence des Dozos à Duékoué. Les gens ne savent pas depuis quand les Dozos sont à Duékoué et ce qu’ils font dans cette localité. Les gens ne savent pas qui est Amadé Ouérémi et depuis quand il est installé à Bagohouo. Je reviens sur ces attaques de Guitrozon et Petit Duékoué de 2005. Il y a tellement de faits qui entourent ces attaques.

Qu’apprend-on de nouveau dans votre livre sur les évènements de Guitrozon et Petit Duékoué ?

On apprend, par exemple, que Petit Duékoué et Guitrozon étaient les derniers villages de la zone gouvernementale. Ces deux villages étaient situés à la lisière de la zone de confiance. Avant l’attaque de Guitrozon, on a constaté, à un moment donné, qu’il y avait beaucoup de braquages, de tueries et de viols. C’était une zone de non-droit. N'oubliez pas que la zone de confiance était devenue une zone de non-droit où toutes les bandes armées, tous les voyous régnaient en maîtres.  Il faut expliquer aux populations les faits qui ont précédé l’attaque de Guitrozon. Dans mon ouvrage, j’ai justement expliqué ces faits.

Vous parlez aussi d'Amadé Ouérémi, un nom associé à  des crimes à Duékoué. Qu’en est-il réellement ?

J'ai consacré un chapitre entier à Amadé Ouérémi pour son rôle morbide joué dans les évènements de Duékoué.  En fait, le vrai nom d’Amadé Ouérémi, c’est Amadé Wirmi. C’est donc la déformation de Wirmi qui a donné Ouérémi. Amadé vit à Duékoué dans la sous-préfecture de Bagohouo depuis 1986. Il est venu d’Oumé avec son grand frère pour travailler dans les plantations. Il est devenu un réparateur de vélo par la suite. Je reviens sur tout ceci afin d’expliquer aux gens qu’Amadé Ouérémi est dans la zone depuis longtemps. Il n’est pas arrivé à la faveur de la crise. Il fallait donc que j’explique cela. Quand la crise éclate, vous voyez que la zone de Bagohouo se trouve dans la zone de confiance.

Cette zone était interdite aux forces belligérantes ainsi qu’aux agents des Eaux et Forêts qui avaient en charge la protection du parc national du mont Péko. Et comme la nature a horreur du vide, il s’est installé à l’intérieur de ce patrimoine national, où il a dû faire face à d’autres clandestins. Il s’est illustré de la plus mauvaise manière lors de la crise de mars 2011. Je le dis sans aucune crainte car je n’ai pas envie d’être complice des mensonges. J’ai vu Amadé Ouérémi sur le théâtre des opérations, j’ai été dans son campement et j’ai échangé avec lui. J’ai vu ses hommes sur le théâtre des opérations. J’ai donc relaté dans mon ouvrage tout son comportement, tout ce qu’il a posé comme actions à Duékoué. Ce sont des faits assez graves et c’est un lourd fardeau pour moi. Je ne pouvais pas écrire ce livre sans parler d’Amadé Ouérémi.

Ce livre est donc pour vous une sorte d’exutoire…  

Quand vous portez un lourd bagage, à un moment donné, vous êtes obligé de le décharger. Il y a un temps pour prendre des notes, un temps pour écrire et un temps pour publier. Il faut le dire aussi, nous sommes à moins de deux ans de l’élection présidentielle et je constate que les mêmes discours qui ont poussé les populations à s’affronter, s’entretuer, reviennent. C’est donc une manière pour moi  de tirer la sonnette d’alarme.

La question foncière et la présence des Dozos ont également été évoquées pour expliquer les violences. Qu’en est-il dans votre livre ?

Il y a un chapitre dans mon livre qui est consacré à la question des Dozos.  Les Dozos sont, en effet, présents à Duékoué depuis 1995, et  ce, à la demande du maire de l’époque. Ce dernier, pour lutter contre l’insécurité qui sévissait, a décidé de les faire venir dans la ville pour assurer la sécurité et prêter main forte à la gendarmerie. Les Dozos faisaient très bien leur travail. Ils étaient appréciés de tous. Un jeune guéré, Colombo, était l’adjoint du chef de sécurité des Dozos, Dembélé Bala. Quand la guerre a éclaté, les Dozos ont été taxés de partisans de la rébellion et interdits d’activités. Certains jeunes guéré, initiés à la confrérie Dozo, vont créer leur propre milice dont l’Apewê. Désormais, on avait deux factions armées dans la ville. Vers la fin de la crise, les Dozos ont aussi joué un rôle négatif.

S’agissant de la question du foncier, tous les conflits à l’Ouest ont pour origine la question foncière. En 1997, le président Henri Konan Bédié s’est rendu à Fengolo pour régler un conflit foncier entre les autochtones Wê et les allochtones Baoulé. Ça date donc de longtemps. Chacun a joué un mauvais rôle à un moment donné. Des gens vont à la rencontre des allochtones pour leur dire que si le président Laurent Gbagbo est élu, il va vous chasser de vos plantations pour les donner aux autochtones. Les mêmes gens vont vers les autochtones pour leur dire que si Alassane Ouattara est élu, il va vous chasser pour donner vos plantations aux allochtones et allogènes. Il y a eu tellement de manipulations et d’intoxications que chacun s’est laissé aller. La question foncière a donc joué un rôle très négatif.

Votre livre établit-il clairement les responsabilités dans ces évènements ?

Dans le livre, je parle de responsabilité partagée. Parce qu’à un moment donné, tout le monde a failli à Duékoué. A commencer par les filles et fils de cette localité. Ils ont oublié qu’ils ont un intérêt commun qui est Duékoué. Mais les cadres ne se sont pas parlé. Chacun est resté attaché à son parti politique. Guiglo qui était le fief des miliciens, supplétifs des Forces de défense et de sécurité, n’a pas été touchée comme Duékoué. Les villes de Gagnoa et Daloa n’ont pas été touchées. Les gens se sont parlé dans ces localités. Mais, il faut reconnaître que ce qui s’est passé à Duékoué en mars 2011 est la conséquence directe du conflit intercommunautaire entre les communautés Wê et Malinké en janvier 2011. Ce conflit a fait près de 37 morts et d’énormes dégâts. Les deux parties au conflit n’ont jamais été réconciliées. Les autorités administratives de cette époque sont aussi coupables.

Le sous-préfet, en prenant la décision de mettre en place une commission chargée de partager aux autochtones les plantations appartenant aux allochtones et allogènes dans la forêt classée de Gouin-Débé, a aussi aggravé la situation. Voilà comment les populations ont investi la forêt. Les allochtones et allogènes refusant cette décision ont commencé à prendre les armes pour protéger leurs plantations. L’information a circulé dans la zone et partout où les gens avaient leurs plantations. Des groupes armés  se sont donc constitués. Amadé Ouérémi et ses hommes ont commencé à consolider leur position. Cette  décision des autorités administratives était très mauvaise.

Vous mettez  également à l’index les FDS, les Forces républicaines et onusiennes ?

En effet, les Forces de défense et de sécurité, elles, savaient très bien qu’elles n’étaient pas suffisamment armées. A un moment donné, elles ont fait croire que personne ne pouvait prendre Duékoué. Les populations avaient confiance. Quand la ville tombe entre les mains des Forces républicaines, les populations sont abandonnées à leur sort. Qu’est-ce qu’on a vu après ? Le massacre des populations civiles. Les Forces républicaines auraient dû prendre des dispositions pour protéger les populations quand elles sont entrées dans la ville.

Mais elles ne l’ont pas fait. Les soldats qui y étaient n’ont pas pu s’interposer entre les communautés qui s’affrontaient. Les forces onusiennes ont également leur part de responsabilité. Lorsque les massacres des populations civiles ont commencé, les femmes les suppliaient d’intervenir pour secourir leurs maris. Mais les casques bleus n’ont pas bougé. Après, on les a vu venir enterrer les corps des personnes tuées. C’est vraiment dommage ! C’est pourquoi je dis qu’à Duékoué, tout le monde est fautif.

Que doit-on retenir concrètement des évènements de mars 2011 à Duékoué ?

Le 28 mars 2011, nous avons vécu une situation difficile et le 29 mars, la situation s’est empirée. Les hommes d’Amadé sont arrivés au quartier Carrefour et ils ont commencé à massacrer les populations alors que la ville était déjà tombée et les FDS et leurs supplétifs miliciens et mercenaires libériens vaincus et chassés. Le lendemain matin, j’ai suis allé sur les lieux.  J’étais donc un témoin oculaire. J’ai compté les corps et je le dis aujourd’hui, il n’y a pas eu mille morts à Duékoué. Il y a eu beaucoup de morts. Les gens ont été massacrés dans leur sommeil. Une vingtaine de pages dans mon livre sont consacrées à ces évènements. Il y a eu des pillages mais il n’y a pas eu mille morts. J’ai dénombré 266 corps. J’explique dans l’ouvrage d’où viennent ces chiffres. Je donne aussi le nombre exact de corps enterrés par l'ONUCI.

Pourtant, on parle de génocide. Que dit votre livre sur cette question ?

Mon livre répond clairement et définitivement à cette question. Merci !

INTERVIEW REALISEE PAR
SERGES N’GUESSANT