Pr Séry Bailly: “Le littéraire donne mauvaise conscience à ceux qui sont rassasiés…’’
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Pr Séry Bailly: “Le littéraire donne mauvaise conscience à ceux qui sont rassasiés…’’

samedi, 06 février 2016 10:58
Le Professeur Séry Bailly Le Professeur Séry Bailly Crédits: DR

«Contribution des lettres au développement national», la table ronde qu’a animée l’Ascad, le 21 janvier, a permis au Professeur d’instruire l’auditoire autour de «Le capital-lettres en Côte d’Ivoire », une communication dérivative d’un questionnement.

Pr Séry Bailly: Le littéraire donne mauvaise conscience à ceux qui sont rassasiés…’’

 «Contribution des lettres au développement national», la table ronde qu’a animée l’Ascad, le 21 janvier, a permis au Professeur d’instruire l’auditoire autour de «Le capital-lettres en Côte d’Ivoire », une communication dérivative d’un questionnement.

Pourquoi une table ronde – maintenant- sur la contribution des lettres au développement national ?

Dans l’ensemble, l’Académie doit se faire connaître et convaincre nos concitoyens de sa pertinence et de son utilité. Cela est valable pour tous ses domaines dont celui des lettres et sciences humaines.

Ensuite, quand un pays relativement riche comme le nôtre entre en crise, on doit se dire que celle-ci ne dépend pas seulement de la technique ou de la science mais aussi et surtout des relations entre les communautés qui composent la nation et entre cette dernière et le monde extérieur. La question la plus englobante est donc celle de la contribution au développement, question par laquelle il fallait commencer, étant entendu que le concept lui-même doit être déconstruit en lien avec l’histoire du sous-développement.

Pouvez-vous nous aider à comprendre votre phrase : « Le littéraire est utile en étant inutile » ?

C’est en étant inutile qu’il est utile. De cette façon-là il s’oppose à l’instrumentalisation généralisée. Il pose la question de l’utilité à quoi ou à quelle fin ? Quand quelqu’un se met à courir, il ne s’agit pas de l’aider en l’accompagnant dans sa course ou en lui offrant des chaussures de course. Si on lui demande ce qu’il est en train de fuir et où il croit trouver la sécurité, il me semble qu’on lui rend davantage service. En étant inutile pour l’accès aux ressources ou objets, on pousse l’homme à considérer l’homme. A force d’être dans l’utilitarisme, on est dans une soumission aveugle au principe du profit et c’est en vain qu’on parle de bonne gouvernance. Pour atteindre la destination sans voyage, on n’a pas besoin de gouvernail.

Vous avez cité quelques exemples de littéraires qu’on retrouve avec grand bonheur dans divers autres domaines d’activité. Ne sont-ce pas, en réalité, les exceptions qui confirment les règles ?

En effet. Ce sont des exceptions qui prouvent que c’est possible. Il faut alors voir comment généraliser ce qui est exceptionnel. Les littéraires ne font que demander qu’on leur donne leur chance. Il s’agit ici d’équité et non d’égalité, chaque discipline ayant sa spécificité.

La revendication des Sciences sociales et humaines à l’épanouissement de l’humain ne court-elle pas le risque de trahir, en plus d’un besoin de reconnaissance, un certain narcissisme?

Le narcissisme est une faute. En revanche, la reconnaissance est une exigence pour tous afin que tout le monde puisse contribuer au progrès commun. Le complexe d’infériorité est contagieux comme la confiance en soi doit être partagée. Les cultures, qu’elles soient chinoise, française, indienne, japonaise, américaine et autres, n’ont pas d’autre but essentiel que de consolider une conscience collective au service de l’intérêt général. La fameuse civilisation du donner et du recevoir devient un mythe si des peuples sont condamnés à recevoir sans donner. Notre capacité à donner doit être reconnue. Un proverbe de chez nous dit qu’on ne montre pas son village de la main gauche.

La question que se pose la rue est de savoir ce que peut faire concrètement un homme de lettres pour assouvir la faim d’un peuple dont le Smig est plafonné à 65000F ?

Le « concrétisme » est le pire ennemi des littéraires. Un chant peut décupler la force d’un laboureur mais il ne saurait se substituer à la houe ou à la machette. L’homme de lettres travaille à l’avènement d’une société de solidarité afin que dans le partage chacun puisse mener une vie de dignité. Le littéraire donne mauvaise conscience à ceux qui sont rassasiés seuls et jettent même leurs surplus. Si vous écoutez les textes des zouglou, vous verrez la place qu’ils accordent au dabali, comme ils disent. C’est leur manière d’appeler à un meilleur partage des ressources.

En quoi le surréaliste Paul Eluard, par exemple, est-il utile lorsqu’il dit  « Le ciel est bleu comme une orange » ?

C’est la même chose que le cheval bleu de Chagall. En suscitant la surprise, la mise en crise des certitudes de ceux qui croient tout savoir et avoir la maîtrise du monde. Il secoue leur arrogance qui peut conduire à la dictature et les force à libérer leur imagination prise en otage par leurs portemonnaies ou leur ventre.

Jean-Paul Sartre est resté silencieux lorsqu’il lui a été reproché d’écrire « Les mots », au lieu de venir aider le Mali en souffrance. N’était-ce pas une façon d’acquiescer ?

Comment se défendre de l’accusation de parler si ce n’est par le silence ? Il y a là un piège « concrétiste ». Que ceux qui ont les moyens matériels d’aider le Mali ou n’importe quelle victime le fassent au lieu d’accuser d’autres de ne pas le faire. D’ailleurs il n’y a que Dieu qui fait coïncider parole et action. Vous connaissez la phrase « Que la lumière soit … » Mais l’homme, en ce qui le concerne, parle pour comprendre, s’organiser, se mobiliser et agir. Donc la parole est utile. Je vous renvoie au psychanalyste Grobli Zirignon qui nous rappelle que tu parleras est le corollaire du tu ne tueras point. Jadis, on déclarait la guerre avant de la faire. De la chevalerie et la noblesse, l’humanité est tombée bien bas.

Outre le médecin-planteur Houphouët que vous avez cité,  Aimé Césaire lui-même a reconnu que « L’écrivain travaille dans l’absolu et le politique dans le relatif ».

Oui. Comme l’opposition entre voyage à vol d’oiseau et voyage par la route. L’absolu est comme le rêve dont la réalisation conduit à relativiser les choses, à établir des étapes et des priorités. Alors une question importante est : qui porte la boussole qui indique toujours le nord et les écarts? Le poète n’est pas dans la prose de la conduite automobile.

En Côte d’Ivoire, de nombreux hommes de lettres ont peuplé les partis politiques. Pourquoi sont-ils tant attirés par cette arène ?

Historiquement ne faut-il pas rappeler que ce sont les planteurs (pour des raisons de main-d’œuvre, de prix discriminatoires des produits etc.) suivis des instituteurs qui ont combattu le système colonial et non les hommes de lettres? Ils étaient plus engagés que les commerçants et les fonctionnaires pour des raisons qu’on peut comprendre. Dadié et Coffi Gadeau étaient en minorité. D’ailleurs pendant cette période, on ne demandait pas aux gens s’ils étaient littéraires ou scientifiques. Après l’indépendance, le « développementalisme » et les rivalités pour l’accès aux ressources ont fait oublier le rêve nationaliste. Partout en Afrique ce sont les écrivains qui sont restés gardiens du rêve. On peut les disqualifier mais nos parents paysans disent que c’est celui qui a fait son rêve qui le raconte. C’est un écrivain, Kessel, qui a écrit les paroles du chant des partisans. Pour annoncer le débarquement en Normandie, je crois qu’on a utilisé un poème de Verlaine comme signal.

Pourquoi les littéraires se révèlent-ils si piètres politique à la pratique ?

Quels sont vos références précises ? S’agit-il de Senghor, Neto, Zadi, Memel, Gbagbo, Ki-Zerbo, Pompidou, Havel ? Chacun d’eux a son histoire et a évolué dans un contexte qu’il faut situer. Ma réponse ne peut donc qu’être générale. Le problème est posé par Senghor dans son Chaka. Sacrifier sa Nolivé ou promouvoir l’amour ? Le cynisme de Machiavel dans lequel la fin justifie les moyens pose problème aux littéraires. Les certitudes pour diriger mais les incertitudes pour interroger. Il parait que Senghor a demandé un jour à ses compatriotes de rêver. On peut en sourire mais ceux qui parlent aujourd’hui de rêve américain sont les plus puissants du monde.

Pour quelles raisons ne s’abstiennent-ils pas d’intégrer cet univers qu’ils vomissent?

 Peut-être par principe de subsidiarité dès lors qu’ils sont proches du rêve. Nos parents disent que si tu n’as pas de garçon tu habilles ta fille comme un garçon. Mais s’ils ont confiance en d’autres, ils s’abstiendront ceux qui ne croient pas avoir les qualités pour gérer le pouvoir. Si on est joueur de tennis en tenue blanche et qu’on ne sait pas jouer au rugby, on retourne au tennis. Ils ne vomissent personne mais critiquent dans l’intérêt collectif. En tout état de cause, ils ne peuvent vivre  hors de la société. Ni eux ni personne n’est né pour gouverner. Ce qui importe alors c’est des alternances pacifiques.

Quelle lecture faites-vous de ce que certains hommes de lettres n’excluent pas la violence armée comme mode d’accession au pouvoir ?

Un homme de lettres ne peut faire une telle option.

Un angliciste est bel et bien homme de lettres.

 Un authentique homme de lettres ne peut faire une telle proposition. Le pouvoir deviendrait un but en soi, un objectif aliénant. Moi je n’en connais pas. Si nous prenons un écrivain comme Kourouma, on ne peut dire qu’il encourage la violence comme moyen d’accession au pouvoir. Ses donsow parlent de promouvoir la justice et il critique la violence dans ses deux dernières œuvres. Il se démarque d’Alaji Koroma et Birahima tire toujours en l’air pour faire fuir ses adversaires.

Kourouma justement, notre unique Renaudot, est scientifique de formation (assureur, mathématicien). Gauz qui jouit d’un début de reconnaissance hexagonale est chimiste, une explication ?

Il y a des gens qui ont la fibre artistique et d’autres qui ne l’ont pas. Il y a des littéraires qui ne sont pas des artistes et des scientifiques qui le sont. Gauz n’associe pas des molécules mais des mots en tant qu’écrivain. Socrates, comme vous le savez bien, était médecin pédiatre et capitaine de l’équipe nationale du Brésil. Il s’agit de sortir de sa discipline et d’adopter les exigences de celle dans laquelle on entre.

Ne doit-on pas souhaiter une complémentarité finalement entre l’homme de lettres et l’homme de sciences ?

C’est le sens de ma référence au mythe de Babo Naki. Sans la contribution de tous ses sept enfants, sa résurrection ou renaissance n’aurait pas été possible. C’est le biologiste Albert Jacquard qui nous montre cette complémentarité en disant que la science satisfait les besoins tandis que d’autres, notamment la littérature en particulier et les arts en général, doivent prendre en charge le désir qui représente la dimension de l’aventure et de la liberté. On ne doit pas mépriser les besoins (nourriture, logement, santé, etc.) ni les désirs. L’homme est plus que son estomac. C’est la raison qui m’a fait citer Karel Kosik qui dit que le réel, s’il inclut l’homme, renvoie à tout ce qui lui manque et à tout ce qu’il peut encore devenir.

A l’expérience, à quel type d’hommes faut-il s’en remettre pour faire prospérer la paix ?

Des hommes et des femmes dont l’équilibre résulte de la maîtrise aussi bien des besoins que des désirs. C’est cela que l’éducation doit nous enseigner. C’est cela que toutes nos traditions nous proposent. La maîtrise de soi, l’éthique de la parole qu’évoque Memel-Foté, le bon rapport au temps contribuent au respect des autres et de la nature. Nul ne peut obtenir tout, tout de suite, mais chacun doit être fidèle à sa route et à ses compagnons de route. Ce sont toutes ces valeurs que certains sociologues appellent capital social. Alors, capital financier, capital industriel mais aussi capital social, conscience et désir de la beauté.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE


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