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Pierre Druilhe: "Le vaccin contre le paludisme aboutira plus vite, s’il y a plus de collaboration entre les chercheurs"

vendredi, 12 avril 2013 10:35

Le Professeur Pierre Druilhe est directeur de l'Unité de parasitologie biomédicale à l'Institut Pasteur de Paris. Il est également initiateur d’un candidat-vaccin basé sur un nouvel antigène dénommé MSP3.En marge d’une conférence internationale sur le paludisme à Yaoundé, il a accepté de parler de son vaccin et de celui de ses concurrents.

Nombre de scientifiques venus à la Conférence panafricaine sur le paludisme à Yaoundé ont évoqué les effets négatifs du paludisme sur la femme enceinte. Qu’est-ce qu’il en est exactement ?

Dans les régions où le paludisme est endémique, les femmes enceintes sont, avec les enfants en bas âge, les premières victimes de cette maladie, du fait de leurs moindres défenses immunitaires. L’infection par le parasite du paludisme, le Plasmodium falciparum apparaît plus fréquente et plus intense pendant la première grossesse que lors de grossesses ultérieures. Chez une femme infectée par le Plasmodium falciparum, le placenta contient des globules rouges (hématies) parasités en très grande quantité. Cette infection contribue à perturber les échanges entre la mère et le fœtus. Et, de ce fait, à diminuer le poids de l’enfant à la naissance, source indirecte d’une morbidité et d’une mortalité néonatale élevée dans les pays en développement.

Une équipe de chercheurs a identifié récemment au niveau de la femme enceinte, un gène impliqué dans la fixation du parasite au placenta. De quoi s’agit-il ?

C’est le résultat du travail d’une équipe de chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Selon cette étude, la sensibilité des femmes enceintes au paludisme s’expliquerait par la présence de souches de parasites qui se fixeraient spécifiquement à une molécule, le chondroïtine sulfate A (CSA) présent sur le tissu placentaire.

Que peut-on tirer de cette découverte ?

Ces résultats, selon le rapport des chercheurs, représentent un réel progrès dans la connaissance des mécanismes de l’infection du paludisme pendant la grossesse. Ils ouvrent la voie à la mise au point d’un traitement anti-paludique, voire d’un vaccin, spécialement adapté aux femmes enceintes. Les chercheurs étudient actuellement la possibilité d’administrer aux femmes enceintes des molécules de CSA "libres", attirant, tel un leurre, les globules rouges parasités; qui alors, ne se fixeraient plus sur le tissu placentaire. Ils envisagent également un vaccin, qui favoriserait la production d’anticorps dirigés contre les ligands. Lesquels permettent au parasite d’adhérer au placenta. En améliorant la protection des femmes enceintes contre le paludisme, ces voies thérapeutiques contribueraient à en diminuer l’impact chez les nouveau-nés.

Professeur, quel bilan pouvez-vous faire aujourd’hui des différents travaux pour la mise au point de vaccins ?

Le paludisme est une maladie transmise par un moustique. Cette maladie tue chaque année 700.000 enfants africains. Dans la stratégie de lutte contre ce mal, plusieurs laboratoires travaillent sur les vaccins. Ainsi, à ce jour ce sont environ 100 essais de vaccins contre le paludisme qui sont en cours.

A quel moment pouvons-nous nous attendre à un vaccin ?

Ça, personne ne peut le dire. On espère toujours que cela se fera rapidement. Mais, de là à dire que ça va être possible en telle année, je ne pourrais le dire. Vous savez, il ne faut pas créer de faux espoirs dans la population. Qui est actuellement exposée. Et, on ne peut pas dire dans quel délai ça va aboutir. Mais, ce qu’on peut dire, c’est que ça aboutira plus vite, s’il y a beaucoup plus de collaboration et de compréhension entre les chercheurs. La découverte d'un vaccin contre le paludisme reste encore un mythe, en raison du manque de coordination des travaux des chercheurs internationaux.

Qu’est-ce qu’il en est du MSP3 ?

En raison de la grande complexité du cycle de développement du parasite Plasmodium falciparum, responsable de cette maladie, aucun vaccin réellement efficace n’a encore pu être mis au point. En observant que les réponses immunitaires provoquées par ce parasite sont extrêmement spécifiques de son hôte naturel, l’homme, les chercheurs ont travaillé directement sur des individus immunisés en vue de trouver quelles protéines avaient déclenché cette réponse. En effet, en zone d’endémie, les individus continuellement exposés qui ont survécu dans l’enfance atteignent, à l’âge adulte, un état de “pré munition”, qui constitue la plus forte protection connue contre le paludisme.

Les chercheurs ont alors pu mettre en évidence l’intérêt d’un nouvel antigène, dénommé MSP3. Dans un essai clinique de phase I, il a été montré que le MSP3 induisait chez l’homme, la production d’anticorps capables d’éliminer le parasite. Les analyses ont montré que ces anticorps étaient aussi efficaces, ou plus efficaces, que ceux produits par des adultes africains “prémunis”, pour éliminer les parasites, aussi bien in vitro en culture, que in vivo chez des souris humanisées. L’essai clinique a également révélé que ce candidat-vaccin conférait des anticorps protecteurs de longue durée. Et qu’il était dénué d’effets secondaires chez l’homme. Fait notable, l’antigène MSP3 n’est pas polymorphe, c’est-à-dire qu’il ne présente pas de différences d’un parasite à l’autre, qui permettraient à certains d’échapper aux anticorps induits par le vaccin. Ces résultats prometteurs, devront être confirmés par des essais de phase II. Malheureusement, nous n’arrivons pas à faire démarrer la deuxième phase, faute de soutien financier.

Quelle est la durée de l’immunité de votre vaccin ?

Ecoutez, pour le moment on ne sait pas. Parce qu’on ne sait pas s’il va même prolonger, au dernier moment même, en phase II. Mais ce qu’on voit, c’est que les résultats qui ont été induits par le vaccin durent très longtemps, beaucoup plus longtemps que d’autres vaccins. Et ça, c’est un élément favorable. On a essayé un an après l’émulation. On a encore des anticorps très efficaces. Ça, c’est quand même un motif de premier espoir.

Mais pourquoi votre étude piétine ?

La deuxième phase piétine parce que si vous voulez, il y a toujours dans les entreprises humaines des facteurs de jalousie, de mésentente entre les hommes, qui font des choses qui ne sont pas l’idéal. Et si ce n’était pas comme ça, il n’y aurait pas de guerre. Malheureusement, dans le domaine de la science, c’est vrai aussi, alors que cela ne devrait pas l’être.

Est-ce que ce n’est pas aussi de la jalousie lorsque vous réagissez négativement contre la déclaration de GlaxoSmithKline (GSK), une société pharmaceutique, qui a affirmé qu'elle a mis au point un vaccin contre le paludisme et que les résultats des tests étaient prometteurs ?

Bien que ces scientifiques affirment que leur vaccin protège du paludisme dans 30 pour cent des cas, pendant une période de 18 mois -- ce qui, à mon avis, n'est pas le cas -- je dirai que nous avons quand même des médicaments plus efficaces contre le paludisme.
Les essais effectués par ces chercheurs sont basés sur 12 molécules protéiques, ce qui représente 0,2 % de leur nombre total. Vous voyez donc que ces chercheurs ne travaillent que sur une petite partie du puzzle. Il n'y a pas de raison de pavoiser.

Depuis combien de temps menez-vous cette étude sur le vaccin ?

Cela fait longtemps que je me suis consacré aux études parasitaires. Au début, j’ai travaillé sur plusieurs maladies parasitaires, particulièrement la Bilharziose. Cela fait plus de vingt ans que je travaille sur le paludisme.

Interview réalisé à Yaoundé au Cameroun

 ParThéodore Kouadio

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