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Lee Ju Young (vice-président de l’Assemblée nationale de Corée): ‘’On pourrait envisager la fabrication des produits coréens sur place pour réduire les importations’’

samedi, 09 mars 2019 18:20
Lee Ju Young, le vice-président de l’Assemblée nationale de la Corée du sud. Lee Ju Young, le vice-président de l’Assemblée nationale de la Corée du sud. Crédits: Sylla Yacouba

Elu cinq fois député au Parlement sud-coréen (depuis 20 ans), celui qui préside le groupe parlementaire ‘’Nouvelle ère en Afrique’’ parle des grands axes de la coopération ivoiro-coréenne avant de dégager des perspectives.

Qu’est-ce qui a amené à la création d’un groupe parlementaire dénommé ‘’Nouvelle ère en Afrique’’ ?

La plupart des Etats africains ont vécu la colonisation européenne. Ils ont également connu beaucoup de difficultés telles que les guerres civiles et les coups d’Etat. La Corée du Sud a, elle aussi, traversé les mêmes difficultés au cours de son histoire. Ce qui fait que sa particularité par rapport à des pays comme les Etats-Unis, la Chine, le Japon et autres puissances économiques d’Europe ; desquelles la Corée du Sud est différente d’ailleurs. Vu nos similitudes historiques, nous avons jugé opportun de nouer de nouveaux partenariats  avec le continent africain. Afin de bâtir des relations solides qui permettent de se développer avec des avantages mutuels.

L’Afrique étant engagée dans une nouvelle génération, la Corée a créé ce groupe parlementaire pour accompagner cette dynamique et renforcer notre coopération. Et c’est dans ce cadre que nous avons déjà organisé une cinquantaine de forums. L’année dernière, une fondation Corée-Afrique a même été créée. Elle est chargée de faire des recherches sur l’Afrique et promouvoir nos relations multilatérales.

En Afrique, 70% de la population a moins de 30 ans ; donc c’est une population jeune  et dotée d’une force de travail très importante. Aussi, la population africaine qui est présentement de 1,2 milliard devrait-elle atteindre 2,5 milliards en 2050.  Sans oublier que la classe moyenne va également s’accroitre. Elle passera de 34% en 2015 à près de 42% en 2050. Au vu de ces indicateurs, l’Afrique constituera un nouveau marché avec plus de consommateurs.

La Corée du sud étant le seul pays qui est passé de pays bénéficiaire de l’Aide publique au développement (Apd) à pays donateur, comprend mieux les réalités des Etats africains. Et je suis convaincu que  mon pays est le meilleur partenaire pour partager son savoir et savoir-faire dans plusieurs domaines. Une nouvelle ère s’ouvre ainsi en Afrique…

Et qu’a-t-elle fait pour passer de pays assisté à pays donateur ?

1962 a été l’année du coup d’envoi de l’essor économique de la Corée du Sud. Et depuis lors, trois entités à savoir le gouvernement, le secteur privé et les populations ont pleinement joué leurs rôles dans une étroite collaboration.  Cette parfaite synergie est à l’origine  du succès de la Corée du Sud.

Concrètement, quel a été le rôle de  chacune des parties?

Entre 1962 et 1996, le gouvernement coréen a élaboré sept plans quinquennaux pour son développement économique. Ce qui a conduit à une véritable transformation de l’économie coréenne en 35 ans. Car, orientée au début vers le secteur agricole, l’économie  a été par la suite modifiée. Et le gouvernement  a mis l’accent sur l’industrie manufacturière, puis légère avant de passer à l’industrie lourde.  Autre chose, la Corée du Sud a privilégié  les exportations au lieu de se focaliser sur le marché interne. N’étant pas un pays riche en ressources naturelles,  l’option a été prise d’exporter massivement des produits de qualité à travers le monde entier. Et tous les mois, le  gouvernement faisait le point  de la situation de ses exportations. Il a, par ailleurs, lancé un vaste mouvement  en direction du monde rural ; ce qui  a permis aux populations de s’engager elles-mêmes  dans le processus  de développement économique de leur pays.  Il a porté sur l’auto-assistance, l’entrepreneuriat, l’auto-développement, etc. Ce qui a amené ces populations du milieu rural  à avoir confiance en elles.

Au départ, les entreprises coréennes n’étaient pas très compétitives. Mais, l’esprit d’entrepreneuriat les a amenées  à se déterminer  et se hisser au  même niveau que les grandes de ce monde. Au moment où ces entreprises s’y attelaient, le gouvernement a mis en place un dispositif de formation  et de recherches en science, développement et en technologies. Résultat, elles ont pu trouver sur place des compétences et talents coréens.

Quant aux populations, il faut noter  leurs aspirations et engouements  pour l’éducation et la formation. Car, pour elles, c’était le moyen incontournable pour avoir une vie meilleure. Le pays a ainsi  eu des ressources humaines compétentes dans tous les domaines. En outre, cette population a joué un rôle de surveillance des actions gouvernementales et des entreprises. Il y a alors eu plus de transparence qui a créé une base solide pour le développement économique. Ce qui a permis au gouvernement coréen de prendre différentes lois et mesures en matière de traçabilité des opérations financières, de lutte contre la corruption, contre  l’achat des consciences  des populations lors des élections, etc.

C’est donc la  conjugaison  de ces trois  facteurs (entités) qui a permis à la Corée du Sud de réaliser la démocratisation et l’industrialisation ayant abouti à son développement économique.

Mais, selon vous, qu’est-ce qui manque au pays africains pour franchir ce cap ?

Je crois qu’une nouvelle ère va bientôt s’ouvrir en Afrique. La démocratisation s’est faite dans de nombreux pays avec une meilleure gouvernance. La Corée du Sud a, elle aussi, connu (je l’ai dit) des difficultés au cours de son développement. Les pays africains sont alors sur le bon chemin. Mais, ils dépendent encore beaucoup des ressources agricoles et leurs matières premières. Ce n’est pas une mauvaise chose en soit… Cependant, il faudrait mieux qu’ils s’orientent vers l’industrie manufacturière. Le rôle des pouvoirs publics et des entreprises est très important pour y arriver. Et la Corée du Sud est là pour accompagner  cette transformation des économies africaines.

Autre chose très importante, c’est le leadership des dirigeants qui doit avoir pour vocation l’amélioration des conditions de vie des populations et le développement économique. Et ce, sans tenir compte des intérêts personnels (…).

Vous aviez parlé de la fondation Corée-Afrique. Quand est-ce elle a été créée ? Et que compte-t-elle faire pour les pays africains en général  et  la Côte d’Ivoire en particulier?

Le projet de loi pour la création de cette fondation a été voté par l’Assemblée nationale en novembre 2017. Et six mois après, la fondation Corée-Afrique a ouvert ses portes. C’est-à-dire en juin 2018. Cette fondation est rattachée au ministère des Affaires étrangères et soutenue par le budget de l’Etat sud-coréen. Son président est un ancien ambassadeur qui a passé de longues années de sa carrière diplomatique sur le continent africain.

La fondation mène des recherches dans différents domaines  tels que la politique, l’économie, la société, la culture, l’histoire, etc. auprès des pays membres de l’Union africaine. Elle essaie également d’accompagner la Koica (Korea international cooperation Agency ou Agence coréenne de coopération Internationale) et la Kotra (Korea trade-investment promotion agency ou Agence de promotion du commerce et de l’investissement) pour bien mener ses projets en terre africaine. Cette fondation Corée-Afrique joue également un rôle de consultant.

Elle est en train de travailler sur la Côte d’Ivoire. Parce que ce pays joue un rôle très important en Afrique de l’Ouest et surtout dans l’Union économique et monétaire ouest-africain (Uemoa) avec son taux de croissance annuel de 8% à  9%. La fondation Corée-Afrique estime alors que la Côte d’Ivoire est la porte d’entrée dans cette espace communautaire.

Lors de votre séjour du 27 au 29 janvier à Abidjan, vous aviez parlé de textes et  conventions d’accord avec les députés ivoiriens sur la fiscalité et l’interdiction de la double imposition. De quoi s’agit-il exactement ?

Sachant que le principal objectif des entreprises est la recherche de profits, il est nécessaire de réduire les risques que ces entités prennent sur les marchés étrangers en vue de promouvoir leurs investissements. Dans le monde des affaires, ces entreprises entrent  souvent en conflits entre elles ou avec des Etats.  Il faut leur donner de l’assurance  face à d’éventuels litiges qui pourraient survenir, et  pour qu’ils soient réglés de façon équitable et dans la justice.

Les gouvernements coréen et ivoirien se sont alors engagés à signer deux accords en vue d’accélérer les procédures. Et j’en ai parlé avec les membres de l’Assemblée nationale et du Sénat ivoiriens. Parce que nous avions ressenti une nécessité de parapher ces deux accords et demander aux hautes personnalités des corps administratif et législatif de les soutenir.

Vous aviez rencontré le vice-président de la République de Côte d’Ivoire et le président du Sénat ivoirien. Qu’est-ce qui est globalement ressorti de ces entretiens ?

La délégation que j’ai conduite comprenait d’autres députés. Nous avons rencontré des parlementaires et sénateurs ivoiriens.  Avec ces personnalités, nous avions parlé des similitudes  historiques  entre nos deux pays et des difficultés  qu’ils ont rencontrées. Au terme de nos échanges, nous  nous sommes rendu compte  que ce sont des peuples amis et d’une même famille. Cela a été très émouvant… Et le fait que la Corée du Sud soit passée de pays bénéficiaire de l’Aide publique au développement à pays donateur a édifié  les uns et les autres. Les deux parties ont, alors, convenu de renforcer leurs relations parlementaires à l’avenir.

Par ailleurs, les députés et sénateurs ivoiriens ont  exprimé leur volonté d’aller faire des séjours en Corée du Sud pour mieux s’imprégner de nos réalités. Et cela, à titre personnel, est très significatif.

Et qu’est-ce que la Corée compte faire pour renforcer sa présence sur le marché ivoirien ?

Si la zone de libre-échange continental entre en vigueur, le marché économique de l’Afrique serait énorme avec sa population actuelle de 1,2 milliard d’habitants. Et comme je l’ai déjà signifié, la Côte d’Ivoire est l’une des portes d’entrée du continent.  On pourrait ainsi envisager la fabrication des produits coréens sur place en Côte d’Ivoire. Ce qui permettra aux entreprises locales de réduire les coûts pour les importations de produits ‘’Made in Korea’’ et créer de nombreux emplois sur le territoire ivoirien.

Les Africains pourraient aussi bénéficier, à moindre coût, des produits de marque coréenne. Et cela engendra beaucoup plus d’opportunités pour réaliser des investissements fructueux.

La Corée du Sud ayant réussi son développement inclusif, comment les autorités ivoiriennes pourraient-elles s’en inspiré, selon vous ?

Comme je l’ai déjà indiqué, l’étroite collaboration entre les pouvoirs publics, les entreprises et les populations est très importante pour le développement économique. En m’appuyant sur le taux de croissance de la Côte d’Ivoire, je crois que la trajectoire que le pays est en train de prendre est similaire à  celle de la Corée du Sud. Au vu de cette similitude, il serait opportun que la Côte d’Ivoire partage l’expérience de la Corée du Sud. Et il serait très utile que cette coopération bilatérale soit renforcée sur plusieurs axes pour bénéficier d’opportunités particulières ; que d’autres pays ne pourraient pas offrir à la Côte d’Ivoire.

Il faut avant tout créer un environnement favorable pour renforcer ces échanges commerciaux et les Investissements directs étrangers (Ide) venant de la Corée du Sud. C’est la raison pour laquelle je voudrais que le gouvernement ivoirien y attache une  attention particulière.

Mais, la langue coréenne ne constitue-t-elle pas un handicap ?

Il est vrai qu’une bonne communication permet de maximiser les résultats. Mais, les barrières linguistiques peuvent être amenuisées lorsqu’on multiple les échanges. Si  Ivoiriens et Coréens se fréquentent de façon régulière et plus d’aujourd’hui, chaque partie sentira la nécessité d’apprendre la langue de l’autre. Les Ivoiriens apprendront alors le coréen. Et vice-versa ! Bien que la langue coréenne semble ‘’étrange’’ au vu de son alphabet, elle n’est pas du tout difficile à apprendre. Son alphabet comprend 28 caractères qui s’apprennent facilement. Dans des pays comme la Chine, le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde, etc., les entreprises coréennes dès leurs installations aident les travailleurs à apprendre le coréen dans un laps de temps.

Et pour finir, que gagneraient les opérateurs économiques ivoiriens  à faire des affaires avec leurs homologues  coréens ?

Au lieu de se concentrer sur le secteur agricole, la Côte d’Ivoire devrait  s’orienter de plus en plus vers l’industrie manufacturière et surtout celle qui fabrique les produits de base pour le bien-être des populations. Le pays pourrait  aussi  s’engager dans l’industrie lourde comme la construction navale et aéronautique. Si les entreprises ivoiriennes travaillent avec leurs sœurs coréennes, elles lieront des liens plus étroits pour y arriver. Et le groupe parlementaire ‘’Nouvelle ère en Afrique’’ est là pour les accompagner en vue de partager le savoir-faire et établir la confiance. Nous sommes présentement dans la quatrième révolution industrielle et la Corée du Sud est très avancée dans le domaine des Tic. Les opérateurs économiques ivoiriens pourront alors en tirer de grands profits.

Interview réalisée par
GUY-ASSANE YAPY ET BENOIT HILI

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