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Isaac Kemo (saxophoniste alto) : « Les Japonais s’approprient les tubes ivoiriens »

dimanche, 29 juillet 2018 17:23

De retour de sa tournée nippone et avant de s’envoler pour l’Asie honorer d’autres contrats, le saxo en dresse un bilan et évoque son prochain spectacle hommage à Bernard Dadié.

Vous avez été invité au Japon et sur internet on peut vous voir dans des concerts époustouflants aux côtés du batteur Oswald Kouamé ? 

La musique est pour moi la meilleure langue qui traverse toutes les frontières, les barrières. C’est grâce à elle que j’ai été invité au Japon et c’est bien la preuve que je n’ai pas tort. Elle m’a permis de me retrouver si loin de chez moi et si près d’un peuple non ivoirien. Je suis resté 20 jours et nous avons donné 4 concerts. J’ai été bien accueilli par Oswald Kouamé (Nldr : musicien ivoirien installé au Japon et à l’origine du projet de la reprise du chant bété Sapiou de Delta Groupe par la chanteuse japonaise Sayuri Kusanagi. La vidéo est à plus de 5 millions de vue sur le net) qui développe un bon concept musical. Il aurait pu faire autre chose. Il est resté constant, a cru en sa musique.

Qu’est-ce que ça change de jouer avec des Japonais ?

Ils ont donné une autre couleur à ma musique. J’étais content d’entendre leur version de Lékiné, les reprises de Bailly Spinto, d’Ernesto Djédjé. Au total, un séjour riche d’enseignement, de partage.

Ils ont aussi repris Sapiou. Sont-ils conscients du succès de leur reprise.

Oui !! Rien que par le nombre de vues, on comprend l’intérêt. Mais il faut dire qu’en lui-même Sapiou est un morceau superbement bien écrit, bien élaboré avec une profondeur et la chanteuse l’a véritablement bien interprété avec sa phonétique à elle et une belle charge émotionnelle. Je ne suis pas bété mais on savait qu’elle chantait vraiment en bété.

Peut-être. Mais n’êtes-vous pas d’avis qu’elle a trahi l’intention de la chanson en gueulant le texte là où Marc Zogba lui contient et renferme sa douleur dans une langueur qui fait toute la beauté et la force de son interprétation ?

C’est le propre de l’interprétation qui n’est bonne que quand elle est « mauvaise approche » de l’original. Marc a chanté en donnant des émotions mais la japonaise a donné des émotions en chantant.

Revenons à vous. Comment avez-vous jugé la version par des japonais d’Abidjan groove votre titre promo extrait de votre album Nessmon?

C’est très important pour un musicien et pour sa carrière de se faire interpréter et de découvrir d’autres aspects et approches de sa propre musique qui lui donnent plus d’étendues. J’ai senti les musiciens japonais très à l’aise sur la plateforme et ils se sont lâchés. Le bassiste a proposé quelque chose de nouveau. Deux ans après la sortie de l’album j’en suis à une vingtaine de version d’Abidjan groove et ça m’enseigne moi-même sur mon propre travail.

Pourquoi acceptes-tu en live des propositions de guitares sur un album conçu au départ en studio en disqualifiant cet instrument ?

J’aurai fait jouer une guitare en studio qu’en concert, j’en suis sûr, j’aurai été poussé vers le rajout d’un violon ou une harpe. En fait j’ai évolué en quartet en studio pour avoir la possibilité en live de donner une multitude de places à d’autres intervenants.

Pourquoi n’avoir utilisé que le sax alto alors que certains morceaux comme Grand Bereby, qui sont des invitations au voyage se prêtait au sax soprano ou d’autres au sax ténor ?

J’ai vu, pendant que j’étais à l’Insaac, des musiciens qui voulaient jouer du tout. Ils apprenaient la clarinette puis la trompette pour ensuite arriver au violon. Cette boulimie ne m’épatait pas. J’avais au contraire peur pour eux parce que dans la vie il faut avoir une ligne qu’on respecte et suit. Dans les pauses sur cette ligne on peut toucher à d’autres instruments mais il faut toujours privilégier un seul instrument. Le sax alto est proche de par sa tonalité de ma propre voix. J’ai l’impression de  le faire parler quand j’en joue.

Il était de passage récemment en Côte d’Ivoire, il est camerounais, toi Ivoirien, il est ténor, toi alto qu’est-ce qui te rapproche de Manu Dibango ?

On parle la même langue appelée musique. De nous voir suivre ses traces lui fait du bien et donne de l’existence et du sens à ses rêves. Ces grands noms ont besoin de voir que l’arrière et la relève sont assurés.

Comment réussit-on ?

(Se) construire une carrière musicale est difficile en Afrique et partout même dans le monde. Ça demande de se considérer soi-même comme le premier actionnaire de sa propre entreprise car de nos jours aucun producteur ne quittera chez lui pour venir à la recherche de la perle rare à mettre en studio. Ça ne se fait plus ça. Il faut faire bouger les lignes et c’est pour cela que je m’autoproduis que je produis même mes concerts. Tant qu’on ne  te voit pas rien ne bouge. Tu ne peux donc pas rester dans ton coin et attendre. Tu dois te projeter sur un minimum de 5 ans. Malheureusement ce n’est pas bien compris par les musiciens.

Vous présentez un spectacle à hommage à Dadié

Bernard Dadié a 102 ans. Il est l’icône vivante de l’histoire de la Côte d’Ivoire pays grâce à des textes forts comme ‘‘Climbié’’

Pourquoi justement avoir choisi de travailler sur le roman ‘‘Climbié’’

Je veux utiliser Climbié parce qu’il est très encodé. Il est chargé de toute l’histoire culturelle, sociologique et  humaine etc de la Côte d’Ivoire depuis les indépendances jusqu’à nos jours et bien au-delà. C’est un livre intemporel qui doit nous interpeller.

Pour quelles raisons précises ?

En Afrique on veut systématiquement utiliser les politiques  comme  soft power personnes ressources, comme références. C’est une erreur. Pour ma part je préconise que Climbié et son auteur soit la ressource, le repère. Utiliser un politique et ses visions ne peut rien faire aboutir car le soft power est un élément autour duquel tout le monde se fédère pour trouver une identité, une opinion de vie, une vision de nation. Certains  pays ont utilisé des produits comme Coca-Cola, nous nous avons Climbié. Le pouvoir public, les techniciens pédagogiques doivent s’en imprégner et l’inscrire véritablement dans le programme.

C’est déjà fait me semble-t-il…

Non pas vraiment parce que ce n’est pas encore abouti. Je pense que de la maternelle jusqu’à l’université, ce livre doit guider l’âme de l’Ivoirien. Il est le cordon entre nos ainés et nous qui avons passé le cap de la quarantaine. Mais avec nos petits frères il y a un gouffre. Le cordon est rompu et je reste persuadé que si on utilise Climbié ça sera bénéfique pour les citoyens pour la morale, le civisme et tout ce qui fait défaut à notre pays.

Comment traduire toute cette vision en un spectacle artistique ?

Un exemple : l’oncle N’Dabian est interrogé par son neveu qui veut savoir pourquoi l’étoile est toujours proche de la lune. L’oncle répond c’est l’héritière de la lune. Pour hériter, il faut être proche, apprendre le fonctionnement. Les mélodies vont se poser sur la profondeur de ces  fragments de texte. Et le saxo alto se rapprochant dans sa tonalité de la voix, du souffle, de l’expression de l’intérieur d’un humain, je vais utiliser les silences, les respirations qui sont parties intégrantes de la musique. Une seule note pout traduire toute une page. Mes amis musiciens et moi avons pris le temps de décortiquer Climbié. Ce sera un spectacle de musique littéraire exposant l’auteur et la hauteur. Et la hauteur est représentée par l’initié, ou par le peuple. La musique sera chargée de mettre l’accent sur les non-dits. Il y aura aussi de la danse, des 3D à buts non décoratifs et fortement intégrés dans le dispositif sonore et visuel. Le public va aimer.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE

Lu 684 fois Dernière modification le dimanche, 29 juillet 2018 17:30