Interview du président du Faso : « Nos destins sont liés »

mercredi, 12 juillet 2017 04:41
Interview du président du Faso : « Nos destins sont liés » Interview du président du Faso : « Nos destins sont liés » Crédits: Sidwaya

A quelques jours du sixième Sommet des Chefs d’Etat de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso dans le cadre du Traité d’Amitié et de Coopération entre les deux pays, le président du Faso, Son Excellence Roch Marc Christian Kaboré a reçu Fraternité Matin, en compagnie des confrères l’Intelligent d’Abidjan, Sidwaya et Le Pays du Burkina Faso.

Monsieur le Président, nous sommes à la veille d’une rencontre importante entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso dans le cadre du Traité d’Amitié et de Coopération (TAC). Comment se porte la coopération entre nos deux pays ?

Je dois me féliciter de la qualité des relations qui existent entre nos deux pays, dans tous les domaines, aussi bien aux plans politique, économique et de la coopération sécuritaire. Je voudrais dire qu’en plus de cela, les concertations permanentes que nous entretenons entre les exécutifs, notamment le président Alassane Ouattara et moi, les premiers ministres, les gouvernements, permettent de consolider justement ces relations. Par ailleurs, vous savez très bien que nous sommes ensemble dans des organisations internationales et interafricaines, et que chaque fois nous privilégions la concertation pour harmoniser les points de vue. Cela ne peut qu’être un plus dans le renforcement de cette coopération, puisque comme vous les savez, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso sont liés historiquement, et, que nous le voulions ou pas, nous sommes obligés de faire en sorte de renforcer cette coopération entre nos deux pays.

Monsieur le Président, êtes-vous satisfait de la mise en œuvre des accords qui ont été signés l’année dernière dans le cadre du TAC ?

Il est vrai que nous avons signé dans le cadre du TAC 5 des accords à Yamoussoukro, qui concernent aussi bien les relations entre les universités que des organismes scientifiques, et je dois dire que ces accords se déroulent très bien. Il est évident que la coordination dans ce genre d’accord connaît toujours des difficultés, mais la volonté politique de conclure existe. Les points les plus importants sur lesquels nous sommes tenus de poursuivre les discussions sont celles qui concernent les projets structurants, tels que la question de l’autoroute Ouagadougou-Abidjan, le chemin de fer Abidjan-Ouagadougou-Kaya-Tambao, et l’approvisionnement en énergie aussi bien électrique qu’hydrocarbure avec la Côte d’Ivoire. Ce sont des questions que nous allons réactualiser, et je pense que les discussions que nous aurons au cours du TAC 6 nous permettront de voir l’évolution sur ces questions. Au-delà de cela, la volonté politique de faire avancer ces choses existe et je voudrais vous assurer que nous sommes satisfaits, puisqu’il y a déjà eu une première évaluation qui a été faite au mois de mars par les ministres des deux pays, mais également par les techniciens qui seront là pour la préparation du TAC 6 et qui permettront de voir où sont les goulots d’étranglement et comment faire évoluer ces questions.

Monsieur le président, à quand le démarrage des travaux du chemin de fer ?

Pour le chemin de fer, nous avons un premier problème qui est celui de la réhabilitation de la voie entre Abidjan et Ouagadougou, jusqu’à Kaya. Vous savez que la concession a été donnée au groupe Bolloré et que nous avons une grande discussion sur le montant et la durée des investissements. Là, il ne s’agit plus d’une discussion entre les deux pays, puisque nous avons un partenaire privé qui est impliqué, ce qui nécessite que des négociations soient menées. Je sais que les Ministres des Transports sont déjà en train de le faire. Mais au regard de l’importance de la question, nous n’excluons pas que les Chefs d’Etat s’impliquent directement dans une discussion avec le groupe Bolloré, pour éviter déjà la dégradation continue de la voie entre la Côte d’Ivoire et le Burkina. Concernant le volet Tambao, vous savez que ce projet connait des difficultés du côté du Burkina Faso pour des questions de non respect d’engagement de la part de celui qui avait eu le projet, ce qui a fait que nous sommes aujourd’hui en procès. Donc pour nous, dans un premier temps, l’urgence sera la réhabilitation de la voie, pour permettre le transport de façon fluide et continue entre nos deux pays.

Vous avez tantôt parlé de l’autoroute entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Qu’est-ce qui est fait du côté burkinabè ?

Il est vrai qu’en Côte d’Ivoire la question de l’autoroute connaît une évolution importante. Le Burkina Faso a inscrit ce projet dans ses priorités et nous avons déjà fait l’étude technique de la faisabilité de Ouagadougou jusqu’à Bobo-Dioulasso, et l’UEMOA finance une partie des études de sur la partie Abidjan jusqu’à Bobo-Dioulasso. Mais d’ores et déjà, je peux vous dire que nous avons déjà inscrit le démarrage des travaux entre Ouagadougou et Koudougou dans le cadre du partenariat public privé. Nous avons déjà procédé à la présélection des entreprises qui pourront faire ce travail et maintenant nous allons passer à la seconde phase qui consiste à regarder les propositions et signer les partenariats qui vont nous permettre de démarrer cette première partie.

Un des objectifs du TAC est la libre circulation des biens et des personnes. Pourtant sur les routes on constate que cela n’est pas une réalité. Qu’est-ce qui est fait par le Burkina Faso pour que cette libre circulation soit une réalité ?

Il est vrai que nous sommes dans un contexte où il faut allier la sécurité et cette libre circulation. Nous avions pris l’engagement de passer de huit postes de contrôle à cinq, mais ce n’est pas encore le cas. Il y a une commission nationale de la sécurité routière qui est présidée par le Premier ministre qui doit travailler à la prise de cette décision. Mais soyez assurés que, nonobstant les questions de sécurité qui sont posées, nous allons travailler à ce que nous puissions progressivement alléger ces contrôles de manière à assurer cette fluidité. Nous devons cependant avoir toujours à l’esprit que le contexte dans notre sous-région est particulier, et nous ne devons pas faire comme si le terrorisme n’est pas une réalité avec laquelle nous devons vivre. Donc il faut allier ces deux aspects, à savoir libre circulation, mais également sécurité des citoyens, et c’est une combinaison qui n’est pas toujours facile. Mais je crois que si de part et d’autre nous nous mettons à l’œuvre, ce sont des questions que nous pourrions résoudre.

Il y a ce qui se décide au sommet de l’Etat, mais sur le terrain ce n’est pas toujours la réalité. Est-ce que des sanctions pourraient être prises ?

Je pense qu’il y a deux aspects dans la libre circulation. Il y a l’aspect des postes de sécurité, et là, il appartient aux Etats de les définir pour assurer un meilleur contrôle de part et d’autre, et il y a l’aspect de tout ce qu’on peut considérer comme les rackets qui se passent au quotidien sur les routes. Nous avons mis en place ce que nous appelons la coordination nationale de contrôle de la police, et nous pensons pouvoir ainsi assurer de façon régulière le contrôle sur les voies et mettre la main sur toutes ces forces qui travailleraient à racketter, ce qui, sur le plan de l’image est négatif, mais crée également un certain nombre de difficultés sur le plan économique. C’est un travail qui doit être permanent. Vous savez que chaque fois qu’il n’y a pas de contrôle dans un exercice donné, les mauvaises manies reprennent le dessus sur les bonnes. C’est un travail que nous devons assurer de part et d’autre et je peux vous assurer que cette coordination a eu des résultats sur un certain nombre de chemins au Burkina Faso.

Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire rencontrent des difficultés économiques. Avez-vous pris des mesures pour que cela n’impacte pas négativement la mise en œuvre de  certains projets du TAC ?

Vous savez, les difficultés économiques d’aujourd’hui, ce n’est pas simplement le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire qui en souffrent. Ce sont des difficultés, je dirais, sous-régionales. Nous sommes dans une situation où, même si nous avons une bonne croissance au niveau de l’UEMOA, au niveau de la zone CEDEAO cependant, nous sommes loin d’atteindre cette croissance. Nos économies sont imbriquées et le bonheur des uns peut créer un effet d’entrainement pour les autres également. De ce point de vue-là chaque pays essaie de faire face aux difficultés économiques du moment. Dans ce contexte, la cadence des projets ne peut pas être au même rythme. Il faudra certainement prioriser certains aspects par rapport à d’autres. Et c’est notre rôle en tant que gouvernants de pouvoir choisir et de voir ce que nous pouvons faire concrètement.  Mais comme vous le savez, en économie il y a des moments où l’on est au creux de la vague et des moments où il peut y avoir un rebondissement. En Côte d’Ivoire, si vous prenez le coût des produits de première nécessité, ce ne sont pas eux qui le décident. S’ils sont bas, vous êtes obligé de faire face à ça et de restructurer vos projets. Ce sont des réalités auxquelles quotidiennement tous les pays du monde font face.

Monsieur le président, la mise en œuvre du TAC nécessite l’existence d’une certaine stabilité à la fois au niveau social et politique. Or la Côte d’Ivoire a été secouée ces derniers mois par des mutineries. Comment avez-vous vécu cela depuis Ouagadougou ?

Vous savez que tout ce qui concerne les problèmes de stabilité d’un pays voisin ne peut pas être quelque chose de réjouissant. Parce que nos économies sont tellement liées, nos populations sont tellement liées, que tout ce qui se passe en Côte d’Ivoire est répercuté au niveau du Burkina Faso. C’est pourquoi nous avons vécu ces situations avec beaucoup d’attention. Et nous avons été tout à fait satisfaits du fait que les Ivoiriens aient trouvé eux-mêmes les solutions qui ont permis d’éviter le pire. Nous devons saluer tous ceux qui ont été au centre de ces préoccupations, pour leur sens de responsabilité. C’est important. Nous devons gérer nos pays en faisant en sorte d’éviter des fractures qui sont de nature à nous ramener encore à des dizaines d’années en arrière. En tout cas nous avons salué la sortie de crise et nous espérons que chacun saura raison garder pour que la Côte d’Ivoire continue à avancer sur le chemin de sa prospérité.

Monsieur le président, il y a la question de l’infiltration des forêts ivoiriennes par des clandestins burkinabè. Cela a donné lieu à des concertations entre Abidjan et Ouagadougou comme prévu par le sommet du 29 juillet 2016 à Yamoussoukro. Quels en sont les résultats ?

Au dernier TAC nous avions cette préoccupation qui était une préoccupation d’ensemble, mais le mont Péko était le point de focalisation de cette question. Je dois dire que beaucoup de concertations ont eu lieu entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso à ce sujet. Vous savez, quand on parle d’immigration, c’est un peu ça. Quand la désertification avance, les populations évoluent également vers les zones où elles peuvent avoir plus de productions à faire. Donc c’est une réalité, mondiale je dirais, sur lesquelles nous devons nous préoccuper. Je dois pouvoir dire que grâce à cette concertation, concernant le mont Péko en particulier, les Burkinabè sont partis, même si par ailleurs ils sont restés autour. Un certain nombre de Burkinabé ont pu se réinstaller à l’intérieur de la Côte d’Ivoire, mais il y en a aussi qui ont la préoccupation d’un retour au Burkina Faso. Donc nous sommes toujours dans cette concertation concernant ces aspects là et je dois dire que c’est un travail que nous devons mener avec beaucoup de tact. Parce qu’en Côte d’Ivoire, il y a plus de trente forêts classées du même type. D’ailleurs, lors d’un sommet, au moment où j’étais en train d’en discuter avec le président Alassane Ouattara, la présidente du Liberia nous a informé que de son côté également il y avait des Burkinabè. Nous sommes des travailleurs, nous aimons la terre, et partout où il y a des bons sols nous sommes présents. C’est une préoccupation en tout cas et nous devons garder la sérénité pour traiter ces questions avec beaucoup de responsabilité.

Monsieur le Président, quels seront les principales priorités du prochain TAC ?

Il s’agira, dans un premier temps, de faire le point de ce que nous avons déjà fait, deuxièmement, comme je l’ai dit tantôt, de discuter des projets structurants, notamment l’autoroute, le chemin de fer, et également la question de l’approvisionnement en énergie électrique et en hydrocarbure. Au dernier TAC nous avions demandé à ce que la Côte d’Ivoire puisse remonter son appui électrique de 60 à 80 mégawatts. Cela a été fait, en moyenne, mais nous voulons maintenant passer à 100. Mais c’est une discussion ; on ne peut solliciter d’un pays que ce qu’il peut fournir. Je crois que nous sommes en phase de passer de 80 à 90 mégawatts. Sur le plan des hydrocarbures également, nous avons la discussion entre la SONABHY (Société nationale burkinabè d’hydrocarbure) et la SIR (Société ivoirienne de raffinage). Il s’agit pour nous qui importons du carburant sur le marché international, de pouvoir passer par les ports ivoiriens. Or vous savez qu’il y a des textes qui ont été pris qui disent que nous devons travailler prioritairement avec la SIR. C’est une discussion qui sera ouverte. Nous avons également la mise en place du pipeline entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso qui est un projet structurant en cours, mais pour lequel il y a des études complémentaires à faire sur sa viabilité. C’est une question qui sera au centre des préoccupations. Pour le reste, vous savez que nous avons réfléchi lors du premier TAC à la mise en place d’un fonds pour appuyer les jeunes et les femmes. Il faudra voir comment opérationnaliser ce fonds entre les deux pays. C’est très important, au moment où il faut tirer le bénéfice de la démocratie en investissant sur les jeunes et les femmes. Nous allons aussi signer d’autres accords relatifs à la traite des enfants, à la lutte contre les mutilations génitales, etc. Il est évident que pour ce qui est de la coopération au niveau des frontières et de l’administration territoriale, les concertations entre les deux ministres doivent être au centre des préoccupations. C’est un problème qui avait déjà été évoqué sur la coopération décentralisée et il nous faut aller de l’avant. Voici un peu le cadre global des discussions que nous aurons.

Excellence, en décembre prochain cela fera deux ans que vous présidez aux destinées du Burkina Faso. Quel bilan faites-vous de vos dix-huit mois à la tête de l’Etat ?

Pour ma part je dirais que le bilan de ces dix-huit mois est assez positif. Parce que je pense que sur le plan de la démocratie, elle avance à tous points de vue. Les libertés ont été élargies au niveau des citoyens, même si nous devons mettre un bémol en disant qu’il y a toujours un problème sur la culture démocratique, au regard des questions d’incivisme et du fait que certains citoyens pensent qu’ils peuvent agir en dehors des lois de la République. Ça c’est un travail que nous devons assumer, tant du point de vue des sanctions que du point de vue de la sensibilisation. Mais c’est un travail de longue haleine. Le second aspect est celui qui concerne la réconciliation nationale. C’est une préoccupation centrale de tous les Burkinabè. Le Burkina Faso a traversé des périodes difficiles, il faut trouver une formule pour solder les comptes et avancer. Notre souhait en tant que gouvernement est que nous puissions faire en sorte que la justice puisse se faire le plus rapidement possible pour que les Burkinabè puissent se pardonner et regarder l’avenir avec sérénité, et éviter de se polariser sur des questions qui datent parfois de plus de soixante, trente ans, et qui empoisonnent l’atmosphère. Au plan économique, nous sommes dans la mise en œuvre du Plan National de Développement Economique et Social (PNDES). Je dois rappeler que ce n’est qu’en décembre 2016 que nous avons eu la table ronde qui a été la présentation du projet. Elle a eu un grand succès en termes de promesses et d’engagements. Le Burkina Faso s’en est sorti avec plus de 18 000 milliards de francs CFA de promesses, ce qui témoigne de la validité du programme que nous avons soumis aux partenaires. Le second volet est évidemment que vous avez la promesse d’un côté et vous avez la mise en œuvre de l’autre. Il y a une cinquantaine de projets qui sont déjà mûrs et lancés à travers nos différents partenaires. Malgré un contexte qui a été difficile pour nous en 2017, du fait des perturbations au niveau social, puisque les revendications sociales étaient très importantes, et surtout dans les secteurs les plus sensibles qui portent sur l’économie. Il y a eu des perturbations aux impôts, au trésor, aux finances, pendant au moins deux mois. Quoiqu’on dise, cela a provoqué un ralentissement au niveau de la mise en œuvre de l’ensemble de ces programmes. Mais en tout état de cause, je veux dire que nous sommes engagés dans ce programme, et il est clair que pour nous d’ici 2020, nous ferons le bilan et nous aurons avancé dans la mise en œuvre de ces programmes au niveau du PNDES. Enfin, sur le plan institutionnel nous sommes toujours dans les travaux pour proposer de façon consensuelle une constitution aux burkinabè. Donc pour ma part, je pense que les choses avancent bien. C’est vrai que la situation économique d’ensemble n’est pas toujours facile, et il est vrai également qu’autant les syndicats ont besoin d’améliorer leurs conditions de vie, nous devons allier cela avec l’intérêt général. Si nous ne travaillons pas pour accroître nos productions et les services que nous mettons en œuvre, c’est comme un paysan qui dit « moi cette année je ne vais pas cultiver parce que mon grenier est plein. » Mais en réalité en puisant dans son grenier, il s’appauvrit. Il est bon que chacun prenne conscience que le développement du Burkina Faso n’est pas une histoire du gouvernement tout seul. C’est une histoire de tous les Burkinabè. Chacun doit apporter sa force de travail. Il ne s’agit pas dire que « vous êtes au gouvernement, vous n’avez pas dit que vous pouvez ? » C’est trop facile. Un pays se construit ensemble avec tous ses fils.

Pour revenir au PNDES, un économiste burkinabè bien connu a dit qu’il n’a pas d’avenir.

Si le raisonnement est aussi primitif, je crois qu’on ne peut pas s’en sortir. Le Burkina Faso existe depuis 1960. On dirait alors qu’aucun programme n’a réussi. Parce que les problèmes que nous devons résoudre aujourd’hui existent depuis 1960. La vision de la gestion d’un Etat, est que chacun apporte sa pierre à la construction de l’édifice. Je n’ai pas la prétention, en tant que président du Faso, de solder tous les problèmes du Burkina Faso. C’est une vision simpliste, un commentaire de type politique qu’on ne peut pas prendre en compte. Parce que j’estime que si nous avons fait un programme qui a été validé au plan international par ses financements et ses intentions, c’est parce qu’il était valide. Donnons-nous les moyens de le mettre en œuvre. Mais si vous construisez pendant que d’autres détruisent, il est évident qu’on ne pourra pas avancer. C’est pourquoi je préfère interpeller ce genre de déclarant à se mettre dans le travail. Le Burkina Faso est un pays de savanes et nous nous connaissons tous. Chacun a eu l’occasion de monter ce qu’il pouvait faire pour avancer. Ce sont des tirades qui n’ont pas d’intérêt pour nous.

Monsieur le Président, le chef de file de l’opposition, M. Zéphirin Diabré critique sévèrement votre bilan en dénonçant une gestion chaotique et déclare que le Burkina Faso est piloté à vue. Quels sont vos arguments ?

Moi je n’ai pas d’arguments. L’opposition est dans son rôle. Je ne lui demande pas de louer les actions du gouvernement. Je demande simplement que l’on ne soit pas seulement dans la critique facile. Parce que le rôle de l’opposition est aussi la construction du Burkina Faso. Il est trop facile de rester sans action et de dire « là ça ne va pas, là, ça ne va pas. » Quelle est la contribution que vous apportez en termes de proposition ? J’estime que pour l’instant, le peuple Burkinabè m’a fait confiance en m’élisant, et moi j’assume ma mission que j’ai vis-à-vis du peuple burkinabè. Le rôle de l’opposition est de critiquer. Si les critiques sont fondées, nous devons les prendre en compte et je l’ai dit au gouvernement. Parce que c’est l’intérêt du pays. Maintenant pour le reste, c’est chacun avec sa conscience et le peuple burkinabè qui sera notre juge à tous. C’est tout.

Monsieur le Président, comment expliquez-vous la multiplicité des grèves ?

Vous savez, nous venons de loin. 27 ans d’un régime, insurrection populaire, attente des populations qui est vive, et puis, aujourd’hui, un peu plus de liberté. Maintenant, du point de vue du principe, la liberté syndicale est reconnue. Mais du point de vue des actes que chacun doit poser, nous devons toujours nous poser la question de savoir s’ils contribuent à l’intérêt général. Nous, en tant qu’Etat, le principe que nous avons développé est le dialogue social. Nous sommes ouverts aux discussions avec les syndicats. Nous sommes ouverts à faire en sorte d’améliorer les conditions de vie, mais dans le respect de ce que nous avons. Je dis toujours que nous ne pouvons pas partager ce que nous n’avons pas produit. Donc j’appelle tout le monde à assumer ses responsabilités, parce que, plus nous allons faire entrer des recettes, plus nous allons lutter contre la fraude et la corruption, plus nous allons avoir les moyens d’améliorer les conditions de vie, non seulement des fonctionnaires, mais aussi de tous les Burkinabè. Sans ces ressources-là, les constructions d’école, de routes, d’hôpitaux, l’accès à l’eau potable, seront de vains mots. Nous ne pouvons pas travailler uniquement pour payer des salaires.

Avec le recul, n’avez-vous pas le sentiment que le pouvoir a commis un péché originel en accédant aux revendications des magistrats ?

Moi je reste convaincu que ce n’est pas un péché originel, parce que je considère que l’Etat est une continuité. Vous savez, la loi 081 a été également acceptée au moment de la transition, tout comme le texte relatif aux magistrats. Le gouvernement s’est engagé et je dois vous dire que lorsque nous sommes arrivés, aucun kopeck n’était prévu au budget de l’Etat pour respecter cet engagement que nous avons pris. Nous avons été obligés de faire des efforts parce que c’était un engagement vis-à-vis des travailleurs burkinabè. Si nous ne l’avions pas fait, sous le prétexte que nous venions d’arriver et que ce n’était pas prévu au budget, peut-être que nous ne serions pas ici en ce moment en train de parler. L’Etat doit respecter ses engagements vis-à-vis des citoyens, quel que soit le changement.

Monsieur le Président, les coupures d’électricité sont récurrentes, notamment à Bobo-Dioulasso. Où en est-on de vos promesses électorales de faire passer la puissance de 300 mégawatts à 1000 ?

Comme je vous l’ai dit, le PNDES a été adopté en décembre 2016 et nous sommes en juillet 2017. Il est illusoire de penser qu’on peut passer en ce laps de temps de 300 à 1000 mégawatts. Pour l’instant, sur le plan des besoins en matière d’électrification sur l’ensemble du territoire, une partie des 80 mégawatts qui viennent sur le Burkina Faso permet de desservir la région de Bobo-Dioulasso. Mais il peut y avoir des dysfonctionnements techniques qui ne sont pas dus au gouvernement. C’est pour cela que vis-à-vis de la Côte d’Ivoire, nous avons parfois des baisses dans l’approvisionnement, et Bobo-Dioulasso est la première ville à en pâtir. Mais en tout état de cause, nous avons pris un certain nombre d’engagements, d’abord d’utiliser de l’énergie solaire, et nous allons inaugurer au mois de septembre la première centrale qui sera de plus de 30 mégawatts. Nous avons deux autres centrales de ce même type qui vont être installées en 2017-2018 pour permettre d’accroître le potentiel. Nous avons pris également l’engagement de faire en sorte que nous puissions électrifier les zones rurales. Nous avons déjà eu des financements. Je peux vous assurer que d’ici 2020, nous ferons en sorte que la question de l’électricité ne soit plus une préoccupation. Ça au moins, c’est certain.

Les Burkinabè se plaignent que la relance économique tarde à voir le jour. Qu’avez-vous à dire pour les rassurer ?

Je vous ai dit que nos économies sont interactives. Nous ne pouvons pas parler d’un Burkina Faso qui a une relance économique dans une situation de morosité générale. Ce que je veux simplement dire est que nous sommes venus prendre un pays qui est dans une situation assez difficile à tous points de vue. Je citerai simplement la dette intérieure qui est une préoccupation. Le gouvernement a fait un effort pour payer trente milliards l’année passée et cette année nous nous sommes engagés à payer encore trente autres milliards pour la dette intérieure. Mais quand vous faites le point, ce ne sont pas des questions qui sont entièrement résolues. Le second point est que lors de la transition, il y a toutes les requêtes qui ont été faites sur toutes les casses qui ont eu lieu. Cela porte sur une somme de 60 milliards. Sans compter les contentieux dont nous avons hérité, sur le manganèse de Tambao notamment. Il y en a où nous devons payer des dizaines de milliards. C’est pour dire que nous sommes tout à fait d’accord que pour la relance économique, il faut que tout le monde se mette au travail pour relancer la machine. Mais je veux qu’on se mette en tête que l’économie ne va pas être relancée de façon solitaire. C’est une action globale qui concerne tous les pays. Il y a des difficultés dans toute la sous-région. Nous les Burkinabè, nous pensons toujours que nous sommes un cas particulier et que chez nous c’est pire que partout ailleurs. Il faut que les gens sortent un peu pour voir ce qui se passe. Nous nous battons avec les moyens dont dispose un pays comme le Burkina Faso et ce n’est pas toujours facile. Il y a des pays dans la sous-région que je ne citerai pas, qui étaient des locomotives et qui comptaient sur leur pétrole pour évoluer et qui sont en récession, et cela se répercute sur tous les autres pays.

Monsieur le Président, vous avez reçu le lundi 29 mai 2017 le rapport général d’activités 2015 de l’Autorité supérieure de contrôle d’Etat et de lutte contre la corruption des mains du Contrôleur général. Il en ressort que les anciens présidents du Faso, à savoir Blaise Compaoré et Yacouba Isaac Zida doivent rembourser la somme de près de 4 milliards de F CFA. Dites-nous qui doit rembourser quoi et comment ce remboursement va se faire puisque ces deux personnalités sont hors du Burkina Faso.

Si ce n’était que quatre milliards, je dirais que ce n’est pas la mer à boire. La procédure est la suivante : lorsque l’Autorité de contrôle de l’Etat et de lutte contre la corruption fait son premier rapport, les personnes mises en cause donnent leurs explications. Une fois cela fait, l’Autorité décide selon les cas, d’envoyer les dossiers en justice et celle-ci les traite. Et ce traitement définit les modalités de remboursement. C’est pour dire que la lutte que mène cette Autorité contre la mauvaise gestion est un travail fondamental. Il faut que nous nous mettions tous en action pour bénéficier d’une certaine crédibilité. Lorsque des dossiers sont envoyés et qu’ils ne sortent pas rapidement, cela donne le sentiment de l’impunité. De même, si des agents sont soupçonnés d’avoir pris de l’argent dans les caisses et que c’est avéré, il faut que l’ensemble des structures se mette en place pour que les sanctions idoines soient prises. C’est un peu cela la procédure et elle concerne tout le monde.

Monsieur le Président, la gratuité des soins pour les femmes et pour les enfants de 0 à 5 ans a connu des difficultés sur le terrain en ce sens qu’elle ne concerne pas toutes les maladies. Comment comptez-vous améliorer la donne ?

Au moment où nous mettions en œuvre cette décision, il avait été bien précisé qu’elle allait connaître une évolution progressive avant de s’étendre sur l’ensemble du territoire national. Nous avons commencé et je pense que c’est une mesure qui a été salutaire, aussi bien pour les femmes enceintes que pour les enfants pour un certain nombre de pathologies jusqu’à l’âge de cinq ans. Il est évident que c’est une décision volontariste, engagée, que nous avons prise. Le ministre de la Santé en a fait le bilan et sa couverture est à plus de 50-60%. Je pense que nous devons déjà saluer cette action. Et maintenant, nous sommes en train d’examiner les difficultés. Vous savez qu’il y a eu tous ces problèmes à la CAMEG (Centrale d’Achat des médicaments essentiels génériques) qui ont été des freins objectifs. Mais je peux vous assurer que toutes les dispositions seront prises pour que la couverture soit nationale. Je pense que  nous pouvons le faire et je félicite également tous les Burkinabé et les pharmaciens qui sont en train de s’organiser pour mettre en place une unité de production locale de génériques à des conditions intéressantes. C’est un engagement sur lequel nous n’allons pas reculer et nous entendons le parachever.

Lors du dernier TAC vous avez promis aux burkinabè vivant en Côte d’Ivoire que le gouvernement ferait tout pour qu’ils puissent voter en 2020. Cet engagement sera-t-il respecté ?

Sur cette question, il ne devrait plus y avoir de doute parce que cela fait quand même quinze ans que cet engagement est pris et qu’il n’a pas été respecté. Si au bout de vingt ans ce n’est pas fait, c’est qu’il y a de la mauvaise foi. Parce qu’il n’est pas admissible que pratiquement tous les pays qui nous entourent organisent des votes pour leurs ressortissants vivant à l’étranger et que seul pour les Burkinabé, il y ait des complications que je dirais « extraterrestres. » Ce n’est pas possible. C’est pour cela que toutes les structures sont instruites, pour que nous travaillions à ce que cela soit une réalité en 2020. Pour moi, 2020, ce sera le premier vote des Burkinabè de l’étranger. C’est un point sur lequel il n’y a pas de concession.

Quelle place occupent les burkinabè de Côte d’Ivoire et de façon générale la diaspora burkinabè dans le PNDES du Burkina Faso ?

En tout cas c’est une place fondamentale. Vous savez, l’un des reproches qui a toujours été fait aux gouvernants au Burkina Faso est de ne pas associer les Burkinabè de l’étranger aux activités politiques, économiques et sociales du pays. Pour sa part, le ministère des Affaires étrangères a mis en place un site pour capitaliser l’ensemble des idées que les Burkinabè de l’étranger peuvent envoyer. Chaque fois que nous sortons, nous les sensibilisons pour qu’ils sachent que c’est important pour eux d’investir dans leur pays. Que ce soit eux, à titre personnel, ou eux avec des partenaires. Qu’ils sachent que nous avons besoin de leur contribution à l’édification d’un Burkina Faso de type nouveau où ils ont leur place. Sur les questions d’habitat, d’urbanisme, ils souhaitent qu’il y ait une attention particulière envers eux, qu’on leur réserve des parcelles qui leur permettent de venir construire dans leur pays. Ce sont des possibilités qui existent. C’est pour dire que pour notre part, c’est important, et nous sommes en train de réfléchir à la possibilité de trouver un moment pour organiser un forum pour permettre à tout le monde, y compris ceux de la diaspora d’apporter leur  contribution.

Monsieur le président, il y a une structure onusienne qui trouve illégale la détention du général Djibril Bassolé et demande sa libération.

Nous avons pris acte de cette prise de position. Dans cette affaire, le Burkina Faso reste conforme aux règles du droit. Djibril Bassolé a été arrêté sur des bases précises et jusqu’à preuve du contraire nous sommes restés dans le respect de la légalité. Le processus est en cours vers le jugement et nous sommes quand même surpris qu’une telle analyse puisse être faite. C’est vrai, depuis lors, combien de lobbying, combien de pression n’avons-nous pas subis sur cette question ! Nous sommes signataires d’un certain nombre d’accords internationaux, mais au regard des faits qui sont reprochés à Djibril Bassolé, il a des comptes à rendre au peuple burkinabè et cela me semble le plus important. Il aura un procès équitable et dans les normes du droit international.

Selon ses avocats, M. Djibril Bassolé souffrirait du cœur. Ne pensez-vous pas qu’il pourrait bénéficier d’une liberté provisoire pour se soigner ?

En tant que chef de l’Etat, je suis responsable, en dehors de Djibril Bassolé, de l’état de santé de tous les burkinabè. Si des questions sont posées à propos de personnes qui ont été interpellées dans ce cadre, s’il y a des situations qui mettent en cause leur pronostic vital, l’Etat burkinabè assumera ses responsabilités. Des dispositions ont été prises pour qu’elles soient suivies régulièrement par des professeurs et des gens qui rendent compte.

Pour vous le commissariat aux droits de l’homme de l’ONU s’est fourvoyé ?

Nous passerons par les méthodes idoines pour leur répondre, puisque nous avons un droit d’argumentaire. Nous le ferons par les canaux qui sont habilités.

Monsieur le Président, les populations du nord sont traumatisées par les attaques terroristes. Ne craignez-vous pas de perdre le contrôle de cette partie du territoire ?

Si je perdais une partie de ces territoires c’est que nous avons failli à notre mission. L’intégrité du territoire est une question fondamentale. Nous avons traversé des périodes difficiles. Aussi bien par les attaques en plein centre de Ouagadougou que par celles que nous avons subies au nord. Mais je dois pouvoir dire que grâce à l’action de nos forces de défense et de sécurité, nous avons un réel contrôle sur les frontières de notre pays. Et nous avons pu organiser des examens dans ces zones. Nous travaillons sans relâche, grâce à l’action des forces de défense et de sécurité que je félicite, qui travaillent dans des conditions qui ne sont pas toujours faciles, à mettre un frein à ces attaques djihadistes. Deuxièmement, je voudrais dire qu’au-delà de l’action individuelle du Burkina Faso, nous sommes également dans le G5 Sahel avec le Niger, le Mali, la Mauritanie, le Tchad et nous avons décidé de lutter ensemble contre le terrorisme. Nous avons eu notre dernière réunion le 2 juillet à Bamako et nous avons décidé de mettre en place cette force qui aura un état-major général qui va tout coordonner, étant entendu que nous avons trois fuseaux sur lesquels les forces doivent être distribuées. Vous avez le fuseau qui concerne la frontière entre le Mali et la Mauritanie, entre le Niger et le Tchad et entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Nous devons fournir cinq mille hommes dont le Burkina Faso un bataillon, et je peux déjà vous dire que notre présence sur le terrain est conforme à cette situation. C’est pour vous dire que la lutte contre le terrorisme est d’abord une affaire d’Etat au Burkina Faso, ensuite c’est une affaire sous-régionale et enfin c’est une affaire internationale. Le Burkina Faso est un verrou très important. Si nous laissons les gens avancer et procéder à notre déstabilisation, cela pourrait arriver dans les pays côtiers. Vous avez vu que ce sont les mêmes personnes qui ont organisé l’attentat de Ouagadougou qui sont allées en Côte d’Ivoire.

Parlant de la Côte d’Ivoire, vous vous y êtes rendu plusieurs fois sans chercher à rencontrer l’ancien président Blaise Compaoré qui y vit en exil. Votre position a-t-elle changé, et qu’est-ce que cela vous a fait, en tant que Burkinabè, d’apprendre qu’il est devenu Ivoirien ?

Qu’il soit Ivoirien, c’est son choix. Mais pour ma part, je considère qu’après avoir été président de ce pays pendant 27 ans, c’est difficile d’avaler qu’il change de nationalité. Le second aspect, est que je ne vais pas en Côte d’Ivoire pour rencontrer Blaise Compaoré ! Il a quitté le Burkina Faso dans les conditions que nous connaissons, la Côte d’Ivoire a accepté de le garder, ce qui est une exception, parce que vous verrez rarement des gens qui vivent dans ce genre de situation chez le voisin, près de la frontière. Je ne vois pas la raison pour laquelle si je vais à Abidjan pour une mission, je vais chercher à rencontrer Blaise Compaoré. Pour lui dire quoi ? Pour moi le plus important est que chacun assume ses responsabilités. Ce n’est pas vis-à-vis de Roch Kaboré qu’il a des problèmes. C’est vis-à-vis du peuple burkinabè qu’il a des comptes à rendre.

A la veille du sommet du 6ème TAC, quel message avez-vous à l’endroit des populations ivoiriennes et burkinabè ?

Comme je l’ai dit au début, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso sont liés par l’histoire et la géographie. Je pense que cela nous interpelle de part et d’autre. Au-delà de cela, il y a une amitié certaine entre les deux pays. Nous dépendons fortement les uns des autres. La communauté burkinabè en Côte d’Ivoire est très importante et elle vit en symbiose avec le peuple ivoirien. Notre souci est de toujours travailler à consolider cette fraternité. Depuis le temps du président Houphouët-Boigny, cette solidarité a permis à des Voltaïques de l’époque, d’exercer de grandes responsabilités dans le domaine de l’agriculture en Côte d’Ivoire. Nous devons poursuivre ce travail dans la fraternité, la considération mutuelle des populations des deux pays et dans  l’engagement au développement collectif en continuant de favoriser toujours les échanges entre les deux pays. Je crois que c’est à ce prix que le Traité d’Amitié et de Coopération  pourra atteindre ses objectifs, et que nous traiterons avec un esprit de responsabilité collective toutes les grandes questions qui nous concernent.

Propos recueillis par Venance Konan

 

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