Indice Mo Ibrahim de la gouvernance en Afrique: ‘’La Côte d’Ivoire est sur la bonne voie’’
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Indice Mo Ibrahim de la gouvernance en Afrique: ‘’La Côte d’Ivoire est sur la bonne voie’’

vendredi, 02 novembre 2018 12:48
Aïcha Ba Diallo. Aïcha Ba Diallo. Crédits: DR

Membre du jury pour le Prix Mo Ibrahim pour le leadership en Afrique, quelques jours après la publication de l’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (Iiga) 2018, Aicha Ba Diallo revient sur les grandes lignes de ce rapport, dans un entretien téléphonique depuis Londres.

L’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (Iiga) 2018 révèle que le score moyen de l’Afrique est de 49,9 sur 100. Qu’est-ce qui explique cette contre-performance ?

Je ne peux pas dire que c’est une contre-performance. Bien au contraire, c’est une progression de 1,1% par rapport à l’exercice passé. Nous pouvons affirmer que le progrès est là. Ce n’est pas un échec, seulement qu’il est lent.

Vous parlez de signaux d’alerte de plus en plus forts ; d’autant plus que certaines dimensions clés de la gouvernance annonce un certain déclin… Entre 2013 et 2017, la moitié des 14 sous-catégories de l’Iiga a enregistré une détérioration, selon votre rapport. Quel commentaire faites-vous ?

Ce ne sont pas tous les pays qui ont connu cette détérioration. Si je prends par exemple la Côte d’Ivoire, elle n’est pas dans cette catégorie. Au contraire, c’est le seul pays qui a des scores positifs au niveau de toutes les catégories et de toutes les sous-catégories. Si on s’en tient au rapport global, effectivement, il y a en matière d’éducation une baisse. Et cela interpelle parce que la qualité de cette éducation est faible sur le continent. Nous le constatons au niveau de tous les pays. De plus, nous constatons aussi qu’il n’y a pas d’harmonisation entre la formation et le marché de l’emploi. Ce qu’il faut faire, c’est de préparer les jeunes qui n’auront pas d’emploi ou qui ne pourront même pas créer leur propre entreprise à affronter de telles situations. C’est cela le problème. Dans le secteur de la santé, là aussi, on affirme que tout est positif mais les citoyens ne sont pas satisfaits en matière d’infrastructures, de formation du personnel.

Le dernier rapport Iiga fait remarquer que la croissance de la population en âge de travailler va à l’encontre de la détérioration de l’environnement des entreprises au point que « de nombreux citoyens sont de moins en moins satisfaits avec la création d’emplois par leurs gouvernements ». Pour inverser la tendance, quelle recommandation faites-vous ?

C’est la formation. Il est impérieux d’améliorer l’environnement des affaires. Au moment de la formation des jeunes, il va falloir les consulter pour identifier ce qui les intéresse. Les entreprises doivent également signifier, faire savoir, les compétences dont elles ont besoin. En ce moment, les universités et les instituts de formation en matière technique et professionnelle vont former ces jeunes dans ces domaines et non pas faire une formation générale. Il faut absolument que tout le monde travaille ensemble. Les entreprises doivent exprimer leurs besoins. Le marché du travail doit indiquer ses besoins et les universités techniques doivent en tenir compte pour former les jeunes. Dans les années à venir, il y aura plus de 700 millions qui vont venir s’ajouter aux demandeurs d’emploi. Il y a donc urgence pour nos gouvernements de faire des efforts pour améliorer l’environnement des affaires sur le continent.

L’Afrique doit continuer à renforcer l’État de droit, la transparence et la redevabilité, selon votre rapport. Quels sont les facteurs objectifs qui empêchent les pouvoirs publics africains de mettre en œuvre ces principes (transparence et la redevabilité) ? Comment peuvent-ils surmonter ces facteurs bloquants ?

Prenons l’État de droit : nous allons voir ensemble quels sont les éléments qui concernent cette catégorie. Premièrement, c’est l’indépendance de la justice. Deuxièmement, c’est l’indépendance et la transparence du processus judiciaire. Nous avons tous droit à la vie. Le droit et le droit de propriété, le mécanisme constitutionnel de transfert de pouvoir et les sanctions multilatérales doivent se faire en toute transparence. Ce sont des mécanismes qu’il faut étudier au niveau de chaque pays. Quand je prends le cas de la Côte d’Ivoire, elle est très avancée par rapport à certains pays. C’est le premier en matière de sanctions multilatérales. Dans le domaine des violences faites aux femmes, il va falloir que tous les pays africains réagissent vigoureusement. Nous observons beaucoup de violences, certes dans le monde mais cela n’épargne pas l’Afrique. Des sanctions doivent tomber. Nous constatons qu’il y a beaucoup de viols de petites filles. Quelles sont les sanctions ? Dans les écoles, nous observons de nombreux cas de harcèlement. Ce phénomène touche également le monde universitaire. Là où les femmes travaillent, il a énormément de violences. Des sanctions exemplaires doivent s’imposer. Ce qui est extrêmement important dans un pays, c’est de considérer l’éducation comme la priorité. Et dans cette priorité, les filles et les femmes doivent être au centre des préoccupations. La formation doit aussi avoir une place de choix dans ce processus. Des pays comme le Japon, la Corée du Sud investissent beaucoup d’argent dans l’éducation et la recherche. Ce sont des pays qui avancent. Pour cela, des données fiables et viables doivent être disponibles. Sans données, on ne peut rien analyser.

Tous les ans, le rapport Iiga fait pratiquement les mêmes constats au point que nous avons l’impression que rien ne change. N’avez-vous pas le sentiment d’être incomprise, de prêcher dans le désert ?

Nous ne faisons pas le même constat tous les ans. Si vous comparez les différents rapports, vous verrez qu’il y a une différence entre eux. Prenez le cas de la Côte d’Ivoire, comparez tous les rapports qu’il y a eu sur ce pays depuis nos publications, vous allez constater qu’il y a une grande différence. Chaque année, il y a de l’amélioration, nous ajoutons de nouvelles choses. Toutefois, nous revoyons ce qui s’est passé dans les pays pour en tenir compte. Les rapports ne sont jamais identiques.

Lancé en 2006-2007, quel bilan faites-vous aujourd’hui du prix Mo Ibrahim, portant le nom du milliardaire anglo-soudanais qui a fait fortune dans les télécoms ?

Nous devrions nous réjouir du fait qu’il y ait tant de présidents qui ont été primés. C’est l’excellence que nous voulons sur le continent, l’excellence en matière de leadership. Si vous avez constaté, ce n’est pas parce que certains ont pu contribuer au développement de leurs pays qu’ils ont eu le prix. Il y a de nombreux critères qui nous permettent d’affirmer que tel ou tel président est un leader, qui n’a pas été corrompu, qu’il a bien géré son pays tout en organisant des élections libres et transparentes. Un autre critère : c’est qu’il est arrivé au pouvoir par des élections libres, transparentes et justes, sans avoir tripatouillé la Constitution. Par ailleurs, ce président est sorti par la grande porte en organisant des élections, une fois encore libres, transparentes et justes.

L’ex-présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, a été lauréate du prix Mo Ibrahim 2017 pour avoir été capable de poser « les fondations sur lesquelles son pays peut désormais se construire », selon Salim Ahmed Salim, président du comité d’attribution du prix. Avez-vous déjà défini le profil du lauréat 2018 ?

Les travaux sont en cours et cette information reste confidentielle pour le moment.

La Côte d’Ivoire est un pays qui aspire à être émergent à l’horizon 2020. Quelles sont ses chances de réaliser cette ambition ? Quelles recommandations feriez-vous, concernant la Côte d’Ivoire ?

Je peux dire déjà que la Côte d’Ivoire est sur la bonne voie. En le disant, je me base sur l’indice Ibrahim. Puisque c’est le seul pays qui a pu obtenir des points positifs dans les quatre catégories et des quatorze sous-catégories. C’est très important, parce que cela signifie que le développement se construit bien. Au niveau de la sécurité et de l’État de droit, la Côte d’Ivoire a progressé de 15,4 points. Dans cette catégorie, relativement à la transparence et la redevabilité, le pays enregistre un bond de 23,2 points. Pour ce qui concerne la sécurité individuelle, la progression est de 8,3 points et de 7,4 au niveau de la sécurité nationale. Dans la catégorie Développement économique durable, le pays a fait un bond de huit points. Cela, grâce à des progressions de 5,7 points pour l’environnement des entreprises, de 4,5 points pour les infrastructures, de 10 points pour le secteur rural, de 11,4 points au niveau du développement humain et de 15,9 concernant la participation des droits humains.

Y a-t-il des améliorations à apporter à tout ce travail ?

Oui. Il y a des indicateurs qui ont besoin d’être amélioré. La Côte d’Ivoire a perdu 0,2 point sur la participation des femmes à la vie économique. Une régression de 16,3 points est aussi à noter au niveau de la législation sur les violences faites aux femmes. Un recul de 17,3 points est également à noter du manque de restriction au niveau de l’investissement étranger sur l’indice de l’environnement des affaires. Les insuffisances au niveau de la solidité des banques ont coûté 13 points à la Côte d’Ivoire. Un repli a aussi été enregistré au niveau de l’environnement favorable au développement des infrastructures avec 2,3 points en moins. Pour ce qui concerne la fiabilité du réseau électrique, le pays a perdu 11,7 points.

Ça fait beaucoup…

Il est vrai que beaucoup de points sont à revoir. Et, cela n’influence pas significativement les différentes catégories qui sont globalement positives pour le pays. C’est pourquoi, nous avons bon espoir que les objectifs seront atteints pour le pays. Il n’y a donc pas de raison que la Côte d’Ivoire n’atteigne pas son objectif d’émergence.

Donc, c’est possible…

C’est vous qui allez confirmer cela, parce que c’est vous qui percevez au quotidien les actions qui vont dans ce sens. Surtout au niveau de l’éducation que nous souhaitons voir aller de l’avant, notamment celle de la petite enfance à des niveaux plus élevés. Et que l’on se dise que l’éducation, ce n’est pas seulement l’école. C’est aussi l’environnement. En plus, il faut que les parents accompagnent l’éducation formelle. Car les systèmes d’éducation formelle et informelle forment un tout.

Propos recueillis par:
ANOH KOUAO ET ABOUBAKAR BAMBA

Lu 310 fois Dernière modification le vendredi, 02 novembre 2018 13:04