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Fely Tchaco Martin: ‘’Je suis devenue mature’’

jeudi, 16 août 2018 11:24
Fely Tchaco Martin: ‘’Je suis devenue mature’’ Crédits: Véronique Dadié

L’artiste séjourne depuis quelques jours dans sa Côte d’Ivoire natale qu’elle n’avait pas revue depuis vingt ans. Une hibernation, dit-elle, qui a été salutaire.

Vingt ans que vous avez « disparu » de la Côte d’Ivoire. Que devenez-vous ?

Je suis devenue mature et je suis restée toujours dans la musique, dans l’art. Je vis depuis 20 ans à San Francisco, aux Etats-Unis, où j’ai créé une organisation appelée African Arts Academy (Académie des arts africains, en anglais). Elle forme dans le domaine des arts africains et de la diaspora.

Vous ne faites pas que ça. Vous êtes annoncée au sommet mondial sur le changement climatique que San Francisco va abriter en septembre prochain…

Effectivement. Le gouverneur de la Californie, Jerry Brown, reçoit le monde entier à l’occasion du Global Climate Action Music and Arts Festival (Festival des arts et de la musique d’action globale pour le climat). Dans le cadre de la promotion, de l’animation de cet événement et de la sensibilisation des populations à la problématique du changement climatique, des appels ont été lancés aux organisations. J’ai postulé au nom de mon organisation et nous avons été retenues. Je suis donc l’un des acteurs de cet événement. Le 14 septembre prochain, nous jouerons notre partition. Outre cela, j’ai ma structure de production appelée Fely Production. Je me suis lancée aussi dans le stylisme depuis 2013 avec une structure que j’ai créée, Martin Fely Fashion. Nous avons organisé, dans le musée de la diaspora africaine à San Francisco, un défilé de mode qui est devenu un rendez-vous annuel.

Malgré toutes ces réussites, vous n’avez pas oublié la Côte d’Ivoire, puisque vous y voilà…

Je n’ai jamais été sollicitée pour les différents événements culturels qui se déroulent en Côte d’Ivoire et j’en étais triste. Mais ce n’est la faute à personne. C’est moi plutôt qui me suis éloignée de la scène ivoirienne. Je suis là pour présenter mes albums. Le premier, un ensemble de cinq titres, est intitulé Awareness (prise de conscience). Le deuxième, « Maturité », compte 10 titres. Le troisième, un single, a pour titre « Zanté » (Pardon, en langue gouro).

Vous êtes néanmoins restée présente discrètement en Côte d’Ivoire à travers une fondation qui porte votre nom…

C’est la Fondation Fely Tchaco. J’aime la philanthropie et l’humanitaire.  A travers cette Fondation, chaque année, j’organise un arbre de Noël pour les enfants orphelins et surtout les veuves. Nous sommes aussi au service des artistes en difficulté. Nous les assistons dans les situations d’urgence, le paiement de leurs factures par exemple. Je sais ce que c’est que d’être en difficulté. J’en ai souffert moi-même. Je suis venue pour inaugurer cette fondation et présenter en même temps mes productions au cours d’un  concert, le 30 août prochain, à la salle des fêtes des anciens locaux de la mairie de Cocody. Il y aura une vente aux enchères. Les fonds qui seront levés iront à la Fondation afin que nous puissions renforcer nos activités de charité.

Citoyenne américaine aujourd’hui, les Etats-Unis, manifestement, vous ont réussi…

Je dirais oui, parce que ce n’est pas donné, surtout à San Francisco où je vis. Lorsque j’y arrivais, j’étais une mère célibataire et je ne comprenais pas bien l’anglais. C’étaient des obstacles qu’il fallait surmonter. Ce ne fut pas facile, d’autant que la musique ivoirienne n’est pas connue là-bas.

Entre autres lauriers que vous avez glanés là-bas, il y a celui des Independant Music Awards en 2012…

C’est une compétition internationale, ouverte aux artistes du monde entier. J’ai été classée première dans ma catégorie, la World Beat, avec ma chanson intitulée « Go back ». Cela m’a encouragée. J’ai compris que ce que je faisais n’était pas vain. Je suis là pour présenter cet album aux mélomanes ivoiriens.

Vous vous étiez révélée au cours des années 1990 avec la salsa. Aujourd’hui, vous semblez avoir abandonné ce genre musical. Pourquoi ?

Moi, je n’ai pas de limite en musique. J’aime toutes les musiques. J’ai grandi en écoutant la salsa. Mon père en était un féru et la jouait beaucoup à la maison. Entre la salsa et moi, un amour est ainsi né. A San Francisco, je me suis aperçue qu’il y avait beaucoup de ressortissants latino-américains qui faisaient ce genre de musique.  Impossible, me suis-je dit, de faire la concurrence à ces maîtres de la salsa. Il me fallait proposer autre chose. J’ai fait des recherches pour essayer de m’identifier d’abord : savoir qui je suis, d’où je viens, et qu’est-ce que je peux apporter de nouveau au milieu où je vis. C’est ainsi que je suis entrée dans la World music. J’écris moi-même mes chansons, je les compose et je les produis moi-même en m’inspirant de ma culture ivoirienne. Je ne voulais pas être déracinée. Néanmoins, j’ai gardé mon lien avec la salsa. J’ai aussi fait de la rumba. Je compte aussi enregistrer mon histoire que tout le monde a connue ici…

Cette histoire… Parlons-en. Une histoire de mœurs qui a défrayé la chronique à l’époque. En exclusivité pour Fraternité Matin, dites-nous votre part de vérité.

Tout être humain a une histoire. Et les histoires forgent. Ce sont des épreuves (Elle marque un silence, refoule des larmes…). Je vous le confie : cette histoire m’a beaucoup traumatisée. Elle m’a traumatisée au point que j’ai eu peur de m’approcher des gens. Je voyais le diable partout. J’ai été salie, calomniée dans les journaux… Je me suis évadée, en fait. Ça m’a pris dix ans au moins pour me remettre. Je n’entrerai pas dans les détails. J’aurais pu devenir folle,  tout arrêter, me suicider… Je suis reconnaissante envers Dieu de m’avoir permis de survivre. Fille de Dieu, j’ai refusé de me laisser intimider par l’ennemi.

Vingt ans de distance ! La blessure a été profonde…

Vous connaissez l’adage: Quand on a été mordu par un serpent, même un ver de terre vous fait fuir. Mais la Côte d’Ivoire est toujours dans mon cœur.  L’un de mes albums est intitulé « Maturité » à juste titre. Il exprime ce que j’ai ressenti, les questionnements qui m’ont assaillie. Je me suis demandé s’il fallait m’éloigner définitivement de mon pays, de ma famille ou s’il fallait comprendre d’où je viens et m’accepter avec mes défauts et mes qualités. J’ai essayé de me mettre à la place des autres pour essayer de comprendre ce qui les a amenés à faire ce genre de choses. J’ai compris que ce sont des pratiques aussi vieilles que le monde et qu’il fallait s’en accommoder. Les mauvaises expériences du passé de nos parents, les déceptions sont des énergies qui sont dans toutes les familles africaines et elles doivent être brisées. Donc, j’ai brisé cette énergie pour pouvoir revenir aujourd’hui !

Artiste musicienne, philanthrope… Vous êtes un personnage multidimensionnel aujourd’hui. D’où la jeune fille de l’école des Beaux-Arts d’Abengourou que vous étiez il y a une trentaine d’années tire-t-elle sa force et sa verve ?

Je me pose la question moi aussi. Aux Etats-Unis, il y a des gens qui se demandent aussi comment une expatriée, noire, africaine, a pu s’accomplir ainsi… Ma source, c’est Jésus. C’est Dieu. J’ai connu Dieu pendant les problèmes que j’ai eus. Et je dis que Dieu, par amour pour moi, a voulu que je sois plus proche de lui en me faisant vivre cette épreuve. Et donc, Dieu est au centre de tout ce que je fais.

Vous êtes aussi membre du comité de jumelage de la ville de San Francisco et celle d’Abidjan. Quel est votre rôle dans cette instance ?

Ce comité a un bureau à la mairie de San Francisco et j’y vais souvent pour des séances de travail. Ce jumelage date des années Houphouët-Boigny et doit être pris au sérieux. C’est l’un de mes combats. Mon souhait, c’est que les autorités responsables de ce jumelage puissent créer des opportunités pour les jeunes Ivoiriens. Il y a beaucoup à gagner de ce jumelage. La région de San Francisco, vous le savez, est l’épicentre de la Silicon Valley. Quand on parle de commerce, de Facebook, d’ordinateurs Hp, Apple, etc., c’est la région de San Francisco. Il n’y a pas de raison que cette ville soit jumelée à la ville d’Abidjan et que les jeunes Ivoiriens n’aient pas la possibilité de bénéficier de tous les avantages qu’offre cette région. Ce n’est pas normal! Nos autorités doivent faire quelque chose. Je les y invite !

Quel est votre statut matrimonial aujourd’hui ?

Dieu m’a bénie avec un mari, Martin, un Américain, dont je porte le nom.

Combien d’enfants avez-vous ?

Toujours un seul, ma fille Dominique qui est venue avec moi et qui chante elle aussi. J’espère en avoir un autre.

Interview réalisée par
ELVIS KODJO

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