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Euphrasie Yao (Conseillère du Président de la République chargée du genre): ‘’Nous devons concevoir des programmes qui contribuent à la paix’’

mercredi, 14 novembre 2018 11:20
Euphrasie Yao, Conseillère du Président de la République chargée du genre. Euphrasie Yao, Conseillère du Président de la République chargée du genre. Crédits: Bosson Honoré

A la faveur de la célébration de la Journée nationale de la paix, la coordonnatrice du Compendium des compétences des femmes de Côte d’Ivoire explique sa vision de la paix.

Le 15 novembre est la journée de la célébration de la paix en Côte d’Ivoire. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Comme nous le savons toutes et tous, notre pays a connu plusieurs années de tensions qui, par moments, se sont muées en des crises sociopolitiques. Avec la dernière en date et la plus importante, la crise post-électorale de 2010 et son corollaire de nombreuses pertes en vie humaine, de destructions massives d’infrastructures socioéconomiques et d’accentuation de la fracture sociale, les Ivoiriennes et Ivoiriens ont connu leur première véritable expérience de  guerre, au-delà de ce qu’il nous était donné voir dans la presse et à la télévision.

Durant cette période triste de conflit, nous avons pu constater que les femmes ont été en première ligne dans l’approvisionnement en nourriture, afin de mettre leur famille à l’abri de la faim, en dépit des dangers auxquels elles étaient exposées. Elles ont été également, durant cette période, éprouvées par la perte d’un mari, d’un enfant ou d’un parent lointain.

C’est pourquoi la célébration de la Journée nationale de la paix est, avant tout, pour toute femme, une période de méditation profonde qui lui permet d’examiner ce qu’elle a déjà fait et ce qu’elle doit encore faire pour renforcer les idéaux de paix au sein de sa famille, de sa communauté et de la nation ivoirienne tout entière.

Cette célébration nationale nous rappelle également, en tant que croyants, notre devoir de nous aimer et de nous éduquer à la paix, en tant que frères et sœurs d’un même pays, en dépit de tout ce qui peut nous opposer.

Tout comme en politique, on ne sent pas les femmes suffisamment engagées sur la question. Qu’est-ce qui explique cette timidité ?

Cette impression de faible participation des femmes au processus de promotion de la paix peut être due au fait que les interventions qu’elles mènent dans ce domaine ne sont pas assez médiatisées et portées à l’attention d’un plus grand public, comme cela se devrait.

Il faut indiquer que la Côte d’Ivoire a pris assez tôt un engagement fort en faveur de la participation des femmes aux processus de promotion de la paix et de résolution des conflits.  En effet, notre pays a été le premier Etat africain, en 2008, à se doter d’un plan d’action de la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité adoptée par les Nations unies en 2000, pour reconnaître l’impact des conflits sur les femmes et la nécessité de les impliquer activement dans la prévention et la résolution des conflits.

A travers ce plan d’action, notre pays a travaillé sur quatre axes. A savoir, promouvoir la protection des femmes et des filles contre les violences sexuelles, y compris les Mgf, intégrer les questions de genre dans les politiques et programmes de développement, assurer la participation des femmes et des hommes au processus de reconstruction et de réinsertion nationale et renforcer leur participation au processus politique.

Des politiques et stratégies nationales de promotion du genre et de lutte contre les violences basées sur le genre ont découlé de ce plan d’action. Un centre de prise en charge intégrée (assistance médicale, sociale et juridique) des femmes victimes de violence a été mis en place et a permis la condamnation d’auteurs de viols, à l’aide d’une approche communautaire innovante. Par ailleurs, des formations entreprises en direction des cadres des forces de défense et de sécurité ont contribué à réduire les cas de violences sexuelles au sein des Forces armées de Côte d’Ivoire dont le nombre a baissé de 478 à 1 seul cas en moins de 5 années.

Ce plan d’action de la résolution 1325 a aussi inspiré le développement de programmes et projets d’envergure, à l’image du Compendium des compétences féminines de Côte d’Ivoire (Cocofepci) initié par le Président de la République, Alassane Ouattara, dans le but, entre autres, de renforcer la visibilité, la participation et le leadership des femmes dans la gestion des affaires publiques et la gouvernance politique.

N’est-ce pas la timidité des femmes en politique qui donne le sentiment qu’elles ne travaillent pas assez pour la paix ? La politique et la problématique de la paix étant si proches.

Je voudrais signaler qu’en Côte d’Ivoire, le domaine de la promotion de la paix n’est pas uniquement réservé aux femmes en politique. Pour parler de paix, on n’a pas besoin d’être forcément politique. Au niveau international, il y a des personnalités qui ont été de très bons exemples de lutte pour la paix sans faire la politique. C’est le cas de Mère Theresa qui a vécu pour la paix sans être une figure politique.

Comme je l’ai indiqué tantôt, la Côte d’Ivoire a fait l’option d’une approche participative et inclusive concernant la résolution des problématiques de paix, afin d’inscrire les résultats obtenus dans la durée.

De ce fait, les femmes de la société civile jouent un rôle important dans la promotion de la paix. Au lendemain de la crise post-électorale, elles ont été les premières à mener des actions de paix pour détendre l’atmosphère sociale. A l’exemple du Cocofci qui a réussi le pari de favoriser le rapprochement des femmes issues de divers horizons, ethnies, partis politiques et religions autour d’une vision commune de valorisation de leurs compétences, de renforcement du nombre de femmes aux postes de décision et de construction de la paix à travers les valeurs « Amour, Solidarité et Audace ».

Aujourd’hui, ce programme qualifié par les partenaires au développement comme unique en son genre compte plus de 15 000 femmes et jeunes filles de différents statuts (cadres, jeunes filles diplômées, femmes du milieu rural, etc.). De plus, sa stratégie novatrice a permis l’identification de la Côte d’Ivoire par le Pnud comme un des quatre pays donateurs de solutions pour l’atteinte des Objectifs de développement durable (Odd) en Afrique.

Il est vrai que la politique et la problématique de la paix sont proches. Et que la présence des femmes dans la sphère politique mérite d’être renforcée. C’est pourquoi des formations sont initiées par l’Etat et des acteurs de la société civile pour renforcer le rôle des femmes politiques dans la promotion de la paix.

Au niveau du programme Cocofci, nous avons démarré, à la suite du Conseil des ministres du 2 mars 2016 qui a vu son adoption en tant que programme national, des interventions visant à renforcer le positionnement des femmes dans la sphère politique, les postes électifs et les cercles de décision, afin de leur permettre de mieux influencer les décisions pour une Côte d’Ivoire plus paisible.

Nous prévoyons d’intensifier nos interventions dans ce sens, avec la phase 2 du programme Cocofci dont nous venons de finaliser l’élaboration avec l’appui technique et financier du Pnud.

Comme nous savons que les grands projets de valorisation des compétences féminines ne connaîtront jamais de réalisation sans la paix, nous avons décidé de mettre un accent particulier sur la promotion de la paix au cours de cette deuxième phase.

Pour vous, que devrait-on faire pour que les femmes jouent pleinement leur rôle dans le maintien d’un climat de paix ?

En tant qu’experte en matière de genre, je peux dire que le rôle des femmes dans le maintien d’un climat de paix est proportionnel au degré de leur autonomisation. En effet, plus elles progresseront dans les processus d’autonomisation économique, politique et sociale, plus elles auront la capacité et les compétences pour décider pour elles-mêmes, pour leur famille et pour la nation tout entière.

Ainsi, pour leur donner l’opportunité de jouer pleinement leur rôle, il est important de poursuivre les interventions visant leur autonomisation, notamment le Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire (Fafci) et le programme Compendium des compétences féminines pour lesquels j’ai une connaissance un peu plus approfondie. Je plaide donc pour une mobilisation sociale et des partenaires au développement pour un accroissement des financements, afin d’atteindre les objectifs visés par les différents programmes d’autonomisation en Côte d’Ivoire.

Je saisis également l’opportunité de votre question pour remercier Mme Dominique Ouattara, Première dame de Côte d’Ivoire, pour tous ses efforts en faveur de l’autonomisation économique des femmes et de la protection des enfants en Côte d’Ivoire.

Je pense également que l’existence de réseaux forts de femmes peut concourir, en lien avec les hommes, à construire une paix durable dans notre pays.

On voit bien qu’en ce qui vous concerne, vous êtes déjà engagée pour la paix. Qu’est-ce qui motive cette autre bataille ?

Nous avons compris, après 30 années d’expérience dans les domaines du genre, de la femme, de son autonomisation, qu’aucun projet ne peut aboutir sans la paix.

Je vous rappelle aussi que notre pays a été le premier Etat africain à élaborer le plan d’action de la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les femmes, la paix et la sécurité. Des pays qui sont venus après nous ont mis en place leurs réseaux Femmes, paix et sécurité. Mais nous qui avons été les premiers, nous sommes en retard à ce niveau, à cause de la longue crise que nous avons connue. Nous devons donc accélérer le processus.

La résolution en question indique qu’il faut, entre autres, mettre les femmes dans tout le processus de prise de décision.

Le Président de la République, dans son discours du historique 6 août 2018, a engagé tout le monde à la paix par des phrases fortes. Etant son conseiller spécial, je ne peux que m’engager dans cet appel.

J’ai été nommée, en 2017, ambassadeur pour la paix mondiale. J’ai été fait aussi messager pour la paix par le Forum des leaders religieux pour la paix. Je fais partie du réseau Femmes, paix et sécurité dont le siège est à Dakar. Tout ceci m’amène à aller un peu plus loin dans la promotion des questions de paix. 

En quoi consisteraient les actions que les organisations féminines pourraient mener en la matière, notamment en ces temps de crispation qui font craindre des horizons délétères ?

Je pense, pour ma part, qu’il ne nous appartient pas, en tant femme principale victime des crises et des guerres, de juger des raisons qui sous-tendent la crispation actuelle à laquelle vous faite allusion. Comme je l’ai dit tantôt, notre devoir à nous est de lancer parmi nos concitoyennes et nos concitoyens le mot «paix».  Il est donc important que nos organisations féminines poursuivent leurs efforts de plaidoyer, de lobbying et de sensibilisation en vue du rapprochement des positions et du positionnement de l’intérêt supérieur de la nation au-dessus des intérêts individuels et partisans.

Nos organisations doivent donc concevoir des programmes qui contribuent à la paix. Parce que c’est souvent à ce niveau que le problème se situe. Tout le monde veut la paix.

Interview réalisée par
ALAKAGNI HALA