Ebola: ''Le virus ne peut être éradiqué en Afrique de l’ouest'', affirme Dr Thierry Baldet, chercheur au CRDI
  • Accueil
  • Focus
  • Interview
  • Ebola: ''Le virus ne peut être éradiqué en Afrique de l’ouest'', affirme Dr Thierry Baldet, chercheur au CRDI

Ebola: ''Le virus ne peut être éradiqué en Afrique de l’ouest'', affirme Dr Thierry Baldet, chercheur au CRDI

jeudi, 29 octobre 2015 20:24
Dr Thierry Baldet s'adressant aux journalistes Dr Thierry Baldet s'adressant aux journalistes Crédits: T.K

Thierry Baldet, spécialiste du Programme principal « Agriculture et environnement » au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), suit également l’évolution des recherches vaccinales sur l'Ebola pour le compte dudit centre. Dans cet entretien, il fait le point de la progression des candidats vaccin et la gestion de l’épidémie en Afrique de l’ouest.

Le virus Ébola découvert en Afrique de l’ouest est-il le même que celui de l’Afrique centrale ?
Tout d’abord, je tiens à souligner qu’Ébola est probablement présent dans beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne et était probablement présent en Afrique de l’ouest avant le début de cette épidémie. Il y a des évidences scientifiques qui le montrent. Des sérums qui étaient conservés dans certaines institutions de recherches le montrent bien, notamment en Sierra Léone. Il faut souligner que 15 pays d’Afrique subsaharienne sont à risques d’Ébola.

Pourquoi la maladie a-t-elle connu une propagation plus virulente en Afrique de l’ouest que dans les autres parties du continent?
La première explication est liée au fait que le contexte naturel est totalement différent. En Afrique centrale et dans beaucoup de pays qui avaient auparavant été touchés par Ébola, l'on a un milieu forestier relativement fermé. Les populations se déplacent peu, les routes, les communications sont beaucoup plus difficiles. Alors que dans les pays touchés par la crise Ébola en Afrique de l’ouest, les populations sont beaucoup plus mobiles, plus ouvertes et les mêmes groupes ethniques se retrouvent de part et d'autre des frontières. Le deuxième élément, au-delà de la mobilité, c’est l’extrême fragilité des systèmes de santé dans ces pays qui sortaient de crises internes. Je dirai en résumé qu’Ébola a trouvé tous les ingrédients dans ces pays pour connaître cette propagation.

Ébola a été déclaré par l’OMS en mars 2014 comme une épidémie. Cependant, la riposte a été lancée plusieurs mois après. Cette lenteur n’a-t-elle pas contribué à la propagation rapide de la maladie ?
Malheureusement c’est ce qui s’est passé. Le premier cas d’Ebola est apparu en décembre. L’alerte a été donnée par les autorités guinéennes en mars. Malheureusement l'on n’a pas pris la réelle mesure de la gravité de cette épidémie. Il est clair que plus on met du temps pour organiser la riposte, plus c’est difficile de contrôler l’épidémie. L'on peut comparer cela à un feu de brousse. Si dès le début de l'épidémie, l'on met en place des mesures préventives, l'on arrive très rapidement à juguler la crise. C’est ce qui s’est passé en Afrique Centrale. Malheureusement en Afrique occidentale, la riposte à mis du temps à se mettre en place.

Combien de candidats vaccins existent-ils aujourd’hui ?
Actuellement nous avons essentiellement 3 candidats vaccins qui sont en cours d’essai clinique.

Quels sont ces candidats vaccins ?
D'abord, vous avez un candidat vaccin canadien. Il y a plus de 15 ans que la recherche se mène. Il a été développé et testé dans un premier temps sur un modèle animal au laboratoire, et sur les hommes en Guinée. Ensuite, un vaccin de la firme GlaxoSmithKline qui est actuellement testé en phase 1, en phase 2 et en phase 3 dans différents pays africains et européens. Enfin,  un autre d’une firme américaine qui est également en cours d’essai. Parmi ces 3 vaccins, celui du Canada est le plus prometteur. C’est lui qui a donné des résultats très intéressants en Guinée en termes d’effet secondaire, de protection immunitaire et surtout en termes de protection contre l’infection Ebola. Cependant, il demande à être confirmé sur une plus large population. C'est ce sur quoi travaillent les chercheurs actuellement.

Ils sont à quelle phase ?
Actuellement ils sont à la phase 2, phase 3, les évidences continuent  à accumuler. Il s'agit des résultats scientifiques pour voir dans quelle mesure on a une confirmation en terme d’efficacité, d’absence d’effet secondaire et comment ce vaccin pourrait être utilisé dans le futur.

Quel est le délai d’immunité chez le sujet vacciné ?
Pour l’instant, il court sur plusieurs mois. Mais les résultats que je disais scientifiques continuent à être cumulés pour voir quelle est la durée exacte de ces productions immunitaires. C’est extrêmement important puisqu'en fonction de ces durées, on pourrait dire à partir de quand les populations doivent être ou non revaccinées.

En ce qui concerne le vaccin testé en Guinée, vous avez affirmé que les chercheurs sont passés de la phase 1 à la phase 3. Est-ce que scientifiquement cela est faisable? N’y a-t-il pas de conséquences sur les sujets vaccinés?
Normalement, quand vous faites des essais cliniques sur un médicament ou un vaccin, cela demande plusieurs années ou une décennie de travail, de recherches et de développement. Là, nous étions confrontés à une crise épidémique sans précédent. Les procédures ont été faites dans l’urgence tout en respectant les standards éthiques de recherches, de recherches d’absence d’effet secondaire auprès des sujets testés. Mais comme tout a été fait dans l’urgence, nous sommes passés de la phase 1 à la phase 3 sur le terrain, dans les régions infectées par Ebola. Donc, il s’agissait avant tout d’apporter une riposte destinée à protéger les populations dans ces régions touchées.

Les populations estiment qu’il y a une certaine discrimination dans l’administration du vaccin. La priorité est donnée aux personnels soignants. Quel est votre commentaire ?
Dans le cas de l’essai vaccinal en Guinée, on a commencé par les travailleurs du secteur de la santé. Et cela s’est étendu aux parents du personnel et à ceux des malades. Pourquoi a-t-on procédé de la sorte? C’est parce qu’on se situe encore dans un cadre d’essai clinique. Donc, on le teste sur des populations spécifiques. On n’est pas encore dans un cadre de la routine d’utilisation opérationnelle du vaccin. Ainsi que de la mise à disposition à l’ensemble de toutes les populations. Avant cette phase, il y a un véritable besoin de vérification de l’efficacité et l’innocuité de ce vaccin.

Mais à ce niveau, quels sont les résultats actuels ?
On a pour l'instant des résultats préliminaires, mais qui sont extrêmement intéressants. Il y a une absence d’effet secondaire majeur et une protection immunologique. On parle de 100% de protection.

Ce chiffre est-il crédible ?
Ce chiffre a été avancé avec prudence. Il s’agit dans un premier temps de résultats préliminaires. J’insiste là-dessus. Mais 100% des contacts vaccinés n’ont pas développé d’infection à Ebola dans les 10 jours qui ont suivi.

Des recherches étaient également menées sur les médicaments. Quelle est aujourd’hui la situation?
Le vaccin est utilisé à titre préventif pour empêcher les gens d’être infectés par le virus et de faire la maladie. D’un autre côté, nous avons les recherches sur les médicaments. Il s’agit d’une voie curative pour traiter les personnes qui sont déjà infectées par Ebola. Alors il y a un certain nombre de candidats médicaments qui sont des antiviraux qui sont actuellement en phase de test de phase 1 et de phase 2 sur des personnes infectées par la maladie. Il y a également l’utilisation de plasma de survivant Ebola qui est notamment testé en Guinée. Nous espérons avoir des réponses. Le seul souci par rapport à cela, c’est qu’Ebola est en passe d’être contrôlé. Nous avons de moins en moins de gens infectés. C’est une bonne chose. Mais d’un point de vue scientifique, nous avons de moins en moins de possibilité de tester avec des certitudes ces candidats médicaments.

Peut-on aujourd’hui dire qu’Ebola a été éradiqué en Afrique de l’ouest?
Éradiquer est un mot difficile à utiliser parce que n’oubliez pas que c’est une maladie qui est présente au sein des populations animales, notamment de certaines espèces de chauve-souris. Donc on ne pourra pas éradiquer le virus Ebola en Afrique subsaharienne. Ce qui est un fait. Il faut penser au risque de réapparition de cas, de malades dans ces mêmes régions voire dans d’autres qui sont à risques d’Ebola. D’où la nécessité de continuer à accumuler les évidences des résultats par rapport aux candidats vaccins pour l’utilisation future, afin de prévenir toute autre épidémie d’Ebola.

Interview réalisée par
Théodore Kouadio
                                                       

Lu 6156 fois Dernière modification le mardi, 03 novembre 2015 16:54