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Dr René N’Guettia Kouassi (Directeur des affaires économiques à la Commission de l’Union africaine): ‘’La vraie question, ce n’est pas le Franc Cfa, mais la monnaie africaine’’

mercredi, 22 novembre 2017 17:47
Dr René N’Guettia Kouassi (Directeur des affaires économiques à la Commission de l’Union africaine): ‘’La vraie question, ce n’est pas le Franc Cfa, mais la monnaie africaine’’ Crédits: DR

L’économiste ivoirien revient sur le 5è congrès des économistes africains de Malabo, et parle du projet de monnaie unique en Afrique

Pourquoi le choix du thème, “croissance inégalité et emploi” pour le 5ème Congrès des économistes tenu il y a peu en Guinée équatoriale ?
« Croissance, inégalités et chômage » forment une trilogie dont l’impact est extrêmement considérable sur un pays donné. Chacune des composantes de cette trilogie recèle en son sein des ingrédients d’instabilité politique et sociale. La croissance en Afrique reste atone. Les sources statistiques dignes de foi, avancent que l’Afrique pour pouvoir relever les défis contemporains de son développement doit avoir, sur une longue durée, un taux de croissance supérieur à 7% annuellement. En d’autres termes, elle doit  bénéficier d’une croissance forte et durable. En cette matière un taux de croissance à deux chiffres serait l’idéal à atteindre. Or que constatons-nous ?

Parlons-en, justement…
De 2005 à 2015, le continent a enregistré une croissance d’environ 5% par an. Même si celle-ci était considérée comme l’un des meilleurs taux comparé à celui des  autres régions du monde, la croissance africaine n’a jamais atteint  en moyenne le taux de 7%. En plus, depuis 2015, ce taux est passé sous la barre des 5% pour atteindre environ 3% en 2015 et 2,5% en 2016. En 2017, selon les prévisions du FMI, ce taux avoisinerait 2,6%. Donc depuis 2015 la croissance africaine connaît une forte tendance baissière due, en partie, à l’instabilité des cours des matières premières, et plus particulièrement à la chute brutale du prix du baril de pétrole. La croissance africaine n’est donc pas régulière, forte et durable. Pour ce qui est des inégalités, force est de reconnaître que le continent semble être extrêmement inégalitaire.

De quelles inégalités est-il question ?
On y rencontre toutes les formes d’inégalités, notamment les inégalités  dans la répartition des richesses (comprenant les flux de revenus et les stocks de patrimoine) qui jouent un rôle non négligeable dans la production des autres inégalités sociales. En Afrique, l’indice de Gini qui est, généralement, l’indicateur le plus utilisé dans le monde pour mesurer les inégalités de revenus, est très élevé, traduisant ainsi le caractère inégalitaire de la répartition des richesses. Quant au chômage, surtout le chômage de masse des jeunes, tout le monde est unanime à reconnaître qu’il constitue pour tous les pays du monde, plus particulièrement pour les pays africains, une équation extrêmement complexe à résoudre. Il trouble  même le sommeil de la quasi-totalité des leaders africains. Et pour cause, il est l’expression de l’inefficacité des politiques publiques, et de surcroît, il est porteur de l’essentiel des maux sociaux comme la migration, la délinquance juvénile, l’extrémisme violent, etc. Les raisons justificatives susmentionnées ont donc motivé le choix du thème du 5e congrès des économistes africains. L’objectif sous-tendu était de permettre aux économistes africains d’en discuter amplement et de faire des propositions concrètes qui aideront les décideurs économiques et politiques du continent à mieux formuler les politiques économiques et les actions publiques.

Le taux de croissance en  Afrique  est considéré comme l’un des meilleurs dans le monde. Mais pourquoi, selon vous, est-elle porteuse d’inégalités et de chômage ?
Votre question est très pertinente.  Il est reconnu que le taux de croissance en Afrique, même s’il est faible depuis 2015 pour des raisons déjà évoquées, reste largement positif pour créer de l’emploi et réduire les inégalités comme c’est le cas dans la plupart des économies développées ou émergentes. Mais que constatons-nous? Le chômage de masse est devenu le lot quotidien des jeunes, et les inégalités prennent des proportions souvent insoutenables. Pourquoi une telle situation? Plusieurs raisons peuvent être évoquées.  Mais pour notre part, cette situation prend ses racines dans le fait que  cette croissance dépend largement des exportations des matières premières ou des hydrocarbures. Et ces exportations se font le plus souvent à l’état brut, voire sans transformation. Or, il est aussi reconnu que les emplois se trouvent là où les transformations s’opèrent. L’autre raison que l’on peut  évoquer tient au fait que la croissance africaine est portée par un nombre limité d’activités. Cette non diversification des sources de la croissance fait que les fruits de celle-ci ne bénéficient seulement qu’à ceux qui y opèrent, traduisant ainsi le caractère non inclusif de cette croissance. D’où la coexistence en Afrique d’une croissance (faible mais positive), d’une large population vivant sous le seuil de pauvreté, et d’un taux de chômage qui croît de façon quasi exponentielle.

Contre les inégalités et le chômage, avez-vous des solutions à proposer aux autorités africaines ?
En la matière il n’existe pas une thérapie universelle. Chaque pays peut trouver des solutions en relation avec son environnement, voire ses propres réalités. Pour l’Afrique nous estimons que les pistes  qui vont suivre peuvent être explorées. Pour réduire les inégalités, la piste de l’Ecole est à privilégier. L’Ecole, surtout l’école publique doit constituer un ascenseur social pour tous. Car les inégalités commencent à fleurir depuis l’école de base. C’est pourquoi l’école publique doit être mieux structurée, mieux dotée en ressources humaines et financières pour permettre à tous les citoyens africains d’accéder à l’éducation. Aussi, est-il important de promouvoir les services publics et les rendre constamment efficaces. C’est le cas des infrastructures  sanitaires, sécuritaires, d’accès à l’eau potable, à l’électricité, …..Si ces services publics sont développés et entretenus dans le temps et dans l’espace, cela est source de réduction significative des inégalités. S’agissant du chômage, nous estimons que pour la plupart des pays africains, la solution force réside dans l’agriculture. Dans cette perspective, il convient de  développer en amont de ce secteur des structures de formation appropriées comme les centres de formation professionnels, des instituts universitaires et même des universités à vocation agricole. Ces structures doivent être accompagnées par des instituts de recherche destinés aux activités agricoles. Parallèlement à tout cela, la promotion des services publics susmentionnés doivent se développer dans les zones rurales. En l’absence de ce qui précède, la jeunesse africaine résistera à s’installer dans les zones rurales pour s’adonner aux activités agricoles. Une autre solution réside dans la modernisation de l’économie. Elle permettrait de sortir un pan entier de l’économie du secteur informel et la réhabilitation, de certaines activités et de certains métiers, qui s’ensuivraient constitue un gigantesque gisement d’emplois.

Votre congrès a pris position sur une question brûlante de l’heure, l’intégration monétaire en Afrique. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les économistes africains, dans la déclaration qui a sanctionné leur Congrès ont affirmé ce qui suit : « Les processus d’intégration monétaire régionale en cours doivent être accélérés pour permettre l’opérationnalisation des regroupements monétaires sur le continent avec un objectif ultime de création d’une monnaie unique africaine. Les avantages des différents régimes monétaires sur le continent doivent être capitalisés à travers la proposition d’un nouveau régime qui va mieux fixer les anticipations des agents et des investissements économiques ».

Que pensez-vous du débat en cours sur le Franc CFA ?
Pour ce qui est du débat en cours sur le Franc CFA, nous pensons que les intellectuels africains (certains d’entre eux) doivent se départir de l’émotion qui les caractérise lorsque la question du franc CFA est abordée. Car la solution la plus optimale réside dans l’avènement des monnaies régionales qui ouvriront la voie à l’avènement de la monnaie continentale. Cette solution figure déjà à l’Article 19 de l’Acte Constitutif de l’UA adopté en 2000 à Lomé (Togo) qui envisage la création des institutions financières comme le Fonds monétaire africain, la Banque africaine d’Investissement et la Banque centrale africaine. Politiquement la voie est déjà balisée voire tracée par cet article 19. Il appartient donc aux Africains d’accélérer le processus de l’intégration économique et politique du continent afin de faciliter la création effective de la Banque centrale africaine supposée être localisée à Abuja (Nigeria). Au lieu donc de manifester toutes sortes d’émotion sur cette question, veillons plutôt à mutualiser les énergies et les expériences pour doter nos régions de monnaies régionales, passage obligé de la création de la monnaie continentale. Dans cette dynamique, toutes les monnaies  indexées aujourd’hui, à tort ou à raison, d’avoir des liens avec le colonialisme ou le néo-colonialisme mourront de leur propre mort. Privilégions donc l’intégration de nos régions et de notre continent et mettons fin à la déperdition d’énergie sur le franc CFA.

Propos recueillis à Malabo par
Valentin Mbougueng

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