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Dr Brigitte Vilasco (chef de service du Centre des grands brûlés): ‘’Les brûlés n’attirent pas les jeunes médecins, parce que ça n’a rien de lucratif’’

mercredi, 31 janvier 2018 19:43
Dr Brigitte Vilasco, le chef de service du Centre des grands brûlés. Dr Brigitte Vilasco, le chef de service du Centre des grands brûlés. Crédits: Germain Gabo

Médecin anesthésiste, réanimateur, brûlologue, enseignante-chercheur, maître-assistante à l’Ufr des Sciences médicales de l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody.

Vous avez été honorée à travers une distinction au rang d’officier dans l’Ordre national du mérite de Côte d’Ivoire. Qu’est-ce qui vous a valu cette reconnaissance de la nation ?

Cette décoration a été une très grande surprise pour moi. J’ai été informée à deux jours de l’événement que mon dossier avait été retenu et qu’on allait me faire officier dans l’Ordre national du mérite. Pour le processus de désignation, il semblerait que c’est mon dossier,  comprenant mon curriculum vitae où ont été mises en évidence mes activités au centre des grands brûlés, qui a motivé cette distinction.

Cette distinction est aussi liée à l’historique du centre et à mon histoire personnelle. Le Centre des grands brûlés a été construit en 1993. Les premières hospitalisations n’ont eu lieu qu’en juin 1996. Ce gap découle du fait que ce service est un don du Lions club de Côte d’Ivoire. L’histoire avec cette organisation remonte à 1989, quand j’ai reçu le premier don (des consommables) pour les brûlés. A partir de ce moment, je me suis dit qu’il y a plusieurs clubs Lions et qu’en faisant le tour de ces organisations, j’allais bénéficier davantage d’aide. C’est ainsi que le deuxième club que j’ai contacté a décidé qu’il fallait plutôt réaliser une œuvre majeure.  Que tous les clubs de Côte d’Ivoire s’associent pour construire un centre d’accueil des brûlés.

Aviez-vous le soutien et l’autorisation des autorités sanitaires de l’époque ?

Le ministre de la Santé de l’époque, Alain Ekra, était favorable au projet. Il a donné l’autorisation pour que le Chu de Cocody nous cède cet espace. On a commencé à collecter des fonds, jusqu’à ce qu’on ait des moyens nécessaires pour construire les bâtiments. La première pierre du centre a été posée en octobre 1991. Le chantier a véritablement démarré en février 1993. On a officiellement remis le bâtiment à l’Etat de Côte d’Ivoire en octobre 1993. Mais les travaux n’étaient pas  totalement achevés.

Avec la dévaluation de 1993, tout ce qui avait été prévu comme équipement en provenance de l’étranger a eu un coût multiplié par deux. L’enveloppe ne suffisait plus. On a donc continué de mobiliser l’aide extérieure. Jusqu’à ce que, à la faveur de la réhabilitation du Chu de Cocody, la Coopération japonaise, impressionnée par notre travail, nous intègre dans le projet qui était à sa charge. Les Japonais ont alors offert une grande partie de l’équipement du centre. C’est ainsi qu’on a commencé à fonctionner. On a été quelque peu retardé par l’acquisition de la centrale de fluides médicaux, destinée à la réanimation. Elle coûtait excessivement cher.

Vous assurez la direction de ce centre depuis sa création…..

Je ne suis pas la directrice, mais plutôt le chef de service. En fait, je viens de la réanimation. Cela remonte à bien longtemps, au milieu des années 1980. On a remarqué à cette époque, au service réanimation, que près de 70 % des brûlés hospitalisés mouraient. On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Avec un collègue coopérant, on a décidé, tous les deux, de prendre en charge uniquement les brûlés. On a commencé par faire des protocoles de soins, que ce soit pour le traitement des plaies ou pour la réanimation. Progressivement, on a réussi à instituer des soins adaptés à nos besoins réels. Avec cet engagement, les statistiques de 1986 ont montré que le taux de mortalité des brûlés a chuté de 70 % à 48 %.

On était chargé de la réanimation au Chu de Cocody. Mais lorsque nous avons déménagé dans nos locaux, les dirigeants du Chu se sont dit que notre structure était énorme. Et que le budget de la réanimation ne pouvait pas couvrir son fonctionnement. C’est ainsi qu’il a été décidé de nous rattacher au Service d’aide médicale d’urgence (Samu). Le texte a été proposé en 1995, mais cela a été effectif en janvier 1996. On a rattaché le centre des grands brûlés et le centre d’hémodialyse au Samu. Nous sommes sous la tutelle du Samu, dont le directeur est le Dr Cissoko Jacques. Moi, je suis le chef de service du centre depuis sa création. C’est moi qui ai initié le projet.

Ce projet, à l’origine, a été soutenu par le Lions club. Cette organisation continue-t-elle de vous accompagner ? Avez-vous d’autres donateurs ?

Les Lions sont conscients, quelque part, qu’il s’agit de leur « bébé ». Ils continuent donc plus ou moins de nous aider. Pour eux, c’est une de leurs plus belles œuvres qui arrive à fonctionner. Parce que je me bats comme « un beau diable » pour que ça tourne. En dehors du Lions club, il y a la Coopération japonaise, l’Ordre de Malte, le district autonome d’Abidjan et de nombreux particuliers. Qui ne veulent pas qu’on révèle leur nom.

Peut-on avoir une idée du coût d’un traitement ?

A certains patients par exemple, on administre de l’albumine. Le flacon de 100 millilitres de ce produit coûte 125 000 Fcfa. Il en faut deux par jour pendant trois jours. Il y a un autre produit basique qu’on met tous les jours à tous les brûlés. Si je me brûle, par exemple, les deux cuisses, il me faut quatre pots par pansement. C’est-à-dire quatre pots tous les deux jours. Si on n’en a pas dans le service, il faut l’acheter. Ce produit nous était vendu par des officines privées à 57 000 Fcfa le pot de 500 milligrammes. On a trouvé un autre laboratoire indien qui nous fait le pot de 250 milligrammes à 9000 Fcfa. Donc les 500 milligrammes à 18 000 Fcfa. N’empêche que si j’ai les cuisses brûlées, je dois débourser 18 000 Fcfa multipliés par quatre, soit 72 000 Fcfa, tous les deux jours, uniquement pour mon pansement. Hormis la bande, les compresses, etc.

Avec ces coûts, comment veut-on que le brûlé se prenne en charge? Ce n’est pas aisé. Si on n’a pas toutes ces aides extérieures-là, on ne peut pas s’en sortir.

Y a-t-il un projet d’extension ou d’implantation de votre structure à Abidjan ou à l’intérieur du pays ?

Le projet a été évoqué. Mais je ne partage pas totalement l’approche de la direction. Dans l’esprit de cette dernière, il y a le Samu d’Abidjan et des antennes régionales. On en a à Yamoussoukro, Bouaké, Gagnoa, San Pedro. Toutes ces antennes ont un Service mobile d’urgence et de réanimation (Smur), plus ou moins un service d’hémodialyse, mais pas de centre de brûlés.

Pour moi, il n’y a pas nécessité d’ouvrir plusieurs centres de brûlés à Abidjan. Quand vous prenez, par exemple, la France. A l’époque, il y avait 12 centres. La moitié de ces structures a été fermée. Il faut comprendre qu’un centre de brûlés demande beaucoup d’équipements et un personnel chevronné. Il est donc compliqué d’en mettre partout. Et surtout de former le personnel médical. Les brûlés n’attirent pas les jeunes médecins. Parce que ça n’a rien de lucratif. L’idéal est donc de renforcer et d’équiper l’existant.

Interview réalisée par
GERMAIN GABO  

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