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Christian Kalb (Expert des paris sportifs, Consultant WLA): "400 milliards d’euros misés illégalement à travers le monde"

mardi, 23 janvier 2018 21:10

"La Côte d’Ivoire a un rôle essentiel à jouer en matière de paris sportifs, car les risques sont particulièrement importants en Afrique. Le pays peut même devenir une référence en matière de régulation des paris sportifs et d’intégrité du sport pour l’Afrique de l’ouest, à l’instar du Maroc en Afrique du nord.

Christian Kalb (Expert des paris sportifs, Consultant WLA): "400 milliards d’euros misés illégalement à travers le monde"

Aujourd’hui, quelle est l’ampleur réelle de cette criminalité si on peut l’appeler ainsi?

L’ampleur du phénomène criminel lié aux paris sportifs est très importante et semble vouée à progresser encore. Il est difficile de chiffrer précisément les activités illégales liées aux paris sportifs. Néanmoins, on peut avancer quelques hypothèses prudentes en la matière : -400 milliards d’euros misés illégalement à travers le monde ; -entre 50 et 70 milliards d’euros blanchis via les paris sportifs ; -entre 5 et 10 milliards d’euros placés chaque année par des organisations criminelles sur des matchs truqués. Bien entendu, de nombreux États ont pris la mesure du phénomène et mettent en place des outils permettant de limiter ces risques. Mais le mal est fait. Dès lors que l’on est allé trop loin en matière de paris sportifs et que l’on a ouvert la boîte de pandore, il sera difficile de revenir en arrière. D’un côté le crime est international, rapide, bien organisé et multiforme. De l’autre, les réponses sont la plupart du temps locales (nationales), plus lentes, et les États manquent de moyens financiers. Enfin, les difficultés économiques actuelles et les risques liés au terrorisme amènent les États à choisir leurs priorités. Les ressources liées à un meilleur contrôle des paris sportifs et du sport restent par conséquent  insuffisantes.

Comment s’organise la lutte contre ces travers des paris sportifs ?

La lutte contre les travers des paris sportifs s’organise difficilement. En ce qui concerne la lutte contre le jeu illégal, les États ne sont même pas encore d’accord entre eux pour l’adoption d’une définition commune. Pourtant, la définition négociée dans le cadre de la Convention contre la manipulation des compétitions sportives paraît très claire (est considéré comme illégal un opérateur qui ne dispose pas d’une autorisation explicite dans la juridiction du consommateur).

Malheureusement, certains États, comme Malte par exemple, dont l’économie est fortement liée aux recettes des jeux d’argent, ne l’entendent pas de cette oreille. Ils préfèrent parler de marchés « régulés » et «non régulés », ce qui n’a pas de réelle signification. En effet, même un pays comme l’Arabie Saoudite qui interdit toute forme de paris dispose d’une régulation, à savoir la prohibition. Et surtout, les opérateurs basés dans des paradis de jeux ou au Royaume-Uni tentent en permanence d’influencer les pouvoirs publics. Leur objectif est simple : obtenir l’accès à de nouveaux marchés avec un minimum de restrictions et de taxes à payer. Heureusement, certains pays (citons par exemple la Belgique ou la France) ont testé avec succès diverses mesures pour lutter contre les paris illégaux (liste de sites interdits, blocage à l’accès de ces sites, blocage des paiements, coopération avec les moteurs de recherche, etc.) En matière de trucage des matches, il s’agit avant tout d’informer les acteurs du sport et les pouvoirs publics sur la réalité de la menace, puis de les amener à organiser régulièrement des actions de prévention.

De nombreuses initiatives sont menées dans ce sens depuis 2012. Par ailleurs, il est essentiel d’adapter le droit pénal et disciplinaire (c’est-à-dire la réglementation des fédérations sportives) aux risques liés à la manipulation des compétitions sportives aux paris sportifs, de manière à permettre aux forces de police et de justice d’agir. De nombreux pays européens ont ainsi fait évoluer leur législation, créant par exemple un délit de fraude sportive ou un délit spécifique pour les paris sportifs (Royaume-Uni).

Enfin, la Convention du Conseil de l’Europe, qui a vocation à devenir mondiale, est un outil essentiel qui permet aux États signataires de s’organiser au plan national et de coopérer au plan transnational. En ce qui concerne les risques de blanchiment d’argent à travers les paris sportifs, les réponses des pays sont très diverses. Certains demandent désormais à leurs opérateurs d’identifier soigneusement leurs parieurs (en Suède par exemple), d’autres restreignent les moyens de paiement qui favorisent l’anonymat.  N’oublions pas en effet que le blanchisseur d’argent est un peu le client idéal d’un opérateur de paris : il accepte de perdre régulièrement des sommes d’argent importantes. Dans tous les cas, les pays se trouvent face à une problématique nouvelle ; les réponses ne seront efficaces que dans la durée.

Un pays comme la Côte d’Ivoire peut-il lutter contre ce fléau mondial ? De quels moyens dispose-t-il ?

Tout d’abord, il convient de préciser que les paris sportifs ne sont pas un fléau en soi, ils le deviennent lorsqu’ils sont mal contrôlés. Bien entendu, la Côte d’Ivoire a un rôle essentiel à jouer en matière de paris sportifs, car les risques sont particulièrement importants en Afrique. Le pays peut même devenir une référence en matière de régulation des paris sportifs et d’intégrité du sport pour l’Afrique de l’ouest, à l’instar du Maroc en Afrique du nord.

Citons, à ce titre, cinq mesures simples qui pourraient être mises en place par les pouvoirs publics et le mouvement sportif, sans exiger de ressources financières particulières : poursuivre la politique de jeu d’argent engagée, qui consiste à trouver un équilibre entre une offre attractive mais raisonnable, le contrôle fort d’un nombre limité d’opérateurs, et surtout la priorité donnée à la maîtrise des risques ; renforcer les obligations de l’opérateur de paris sportifs en matière de blanchiment d’argent (vigilance accrue pour des mises ou gains dépassant un certain seuil, déclarations de soupçon, formation des employés) et de lutte contre la manipulation des compétitions sportives (détection des compétitions et des paris à risques avec engagement d’alerter les pouvoirs publics et le mouvement sportif) ; signer la Convention du Conseil de l’Europe contre la manipulation des compétitions sportives, et devenir ainsi le premier signataire d’Afrique de l’ouest ; créer une plateforme nationale, permettant à l’ensemble des parties prenantes (pouvoirs publics dont police, justice, régulateur de paris sportifs, mouvement sportif, Lonaci, etc.) de coopérer et de traiter des alertes relatives à des soupçons de matches arrangés ; mettre en place quelques actions pour lutter contre les paris illégaux : repérage des sites illégaux, publication régulière d’une liste de sites illégaux, prise de contact avec les pays qui accueillent les sites illégaux, blocage des sites illégaux en accord avec les FAI.

SÉTHOU BANHORO

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