Boti Lou Rosalie (hommage): ''J’ai rattrapé mon retard grâce à mon travail''

samedi, 14 mars 2015 09:04
Feue Irié Lou Mézo Rosalie épouse Boti, ex-présidente de la Cocovico Feue Irié Lou Mézo Rosalie épouse Boti, ex-présidente de la Cocovico Crédits: R.F. Monckeh

[14-03-2015. 09h00] La mission de cette organisation est de lutter contre la pauvreté et d’assurer une sécurité alimentaire durable en Afrique de l’ouest.

Depuis la création de la Cocovico jusqu’à ce jour, beaucoup de choses ont été réalisées par votre coopérative. Le marché qui est l’une des grandes infrastructures a été créé depuis combien d’années ?
Nous avons ouvert ce marché le 25 septembre 2008. Auparavant nous étions sur notre ancien site à la Djibi.

Comment êtes-vous arrivée à créer cette grande coopérative ?
Je vendais du jus de Ginjembre (gnanmankoudji). En ce moment-là, j’habitais à Akouédo. Je vendais ce jus aux manœuvres qui travaillaient sur les chantiers de construction de la Riviera et aux militaires d’Akouédo. Pour donner un coup de pousse à cette activité, j’ai acheté un congélateur et un vélo. Le vélo était utilisé par un jeune homme pour vendre également le jus dans une glacière dans les autres quartiers. C’était en 1984. Ensuite, j’ai élargi mon commerce en vendant de l’attiéké et du poisson au camp militaire d’Akouédo. Tout se passait très bien, mon commerce se portait bien avec l’arrivée des nouvelles recrues qui n’étaient pas habituées à la nourriture du camp, jusqu’au jour où, le commandant qui m’a permis d’avoir la place étant affecté, le nouveau patron m’a virée. Je me suis ainsi retrouvée devant le Centre hospitalier universitaire (Chu) de Cocody où j’ai passé huit ans. Mais, le Chu devant être fermé pour sa réfection, j’ai dû, une fois encore, partir de là. Mais où aller et quoi faire ? C’est ainsi que l’idée m’est venue de créer une coopérative de commercialisation de produits vivriers à Cocody qui s’appelle aujourd’hui Cocovico.

Pourquoi aviez-vous choisi Cocody ?
Cela est parti du constat qu’à la différence de toutes les autres communes, Cocody n’avait pas de marché de vivriers qu’on appelle «marché Gouro» en Côte d’Ivoire. J’ai donc fait appel à d’autres personnes qui sont intéressées par ce travail à adhérer à la coopérative. L’objectif principal de notre coopérative c’est d’aller bord-champ pour acheter les produits avec les producteurs pour les revendre à Abidjan. Nous avons ainsi créé la coopérative et notre premier siège était à la 7ème tranche. Dès la première année, nous avons été déguerpis par les autorités ministérielles d’alors. Mais le Maire Mel Eg Théodore, qui nous a permis de nous installer à ce lieu en son temps nous a demandé de rester jusqu’à ce qu’on nous trouve un autre espace. C’est donc grâce à lui que nous sommes restés sur cette place jusqu’à ce qu’on trouve un autre emplacement à la Djibi, avant de nous installer définitivement ici à Angré.

Combien de membres comptent aujourd’hui la grande coopérative Cocovico ?
A la création de la coopérative, nous étions sept (7), ensuite 11 personnes qui sont membres de la coopérative. Cependant, nous comptions plusieurs usagers, c’est-à-dire ceux qui viennent occuper la plate-forme de la coopérative et qui y vendent. Aujourd’hui, nous avons plus d’une centaine de membres. Tous ceux qui étaient membres avant la construction du marché ont apporté leurs garanties au financement que nous avons eu. D’autres personnes souhaitent nous rejoindre. Mais nous attendons d’éponger ce prêt avant de faire adhérer d’autres membres. Néanmoins, ces personnes travaillent déjà avec nous et elles sont rémunérées.

Combien vous a coûté la construction du marché ?
Le marché nous a coûté un milliard et demi de nos francs. La contribution de la Cocovico s’est élevée à 957 millions de francs.

N’y a-t-il que des femmes dans la Cocovico ?
Entreprise africaine N°01 Juin 2012 57. Il n’y a que des femmes dans la coopérative. Mais quand nous avons des problèmes à résoudre, nous nous tournons vers nos conseillers que sont nos époux.

Quel jugement portez-vous sur les activités du marché Cocovico d’Angré après ces quelques années de fonctionnement?
Nous pouvons dire que les choses avancent plus ou moins bien. C’était une petite coopérative au départ. Aujourd’hui, c’est une grande coopérative reconnue en Afrique et ailleurs. En tant que Présidente de cette coopérative, j’ai participé à l’assemblée générale des opérateurs économiques du secteur agro-alimentaire (Roesao) le 30 novembre 2004 au Togo où j’ai été élue présidente de cette organisation. Je suis à mon deuxième mandat. C’est un réseau de seize pays avec la Mauritanie qui vient d’adhérer. Ce réseau nous a donc fait confiance. En Côte d’Ivoire, je suis la présidente de la confédération nationale des acteurs du vivrier.

Quelle est la mission de cette organisation ?
La mission de cette organisation est de lutter contre la pauvreté et d’assurer une sécurité alimentaire durable en Afrique de l’ouest. En Côte d’ivoire, nous représentons les autres pays de la sous-région qui nous envoient des produits que nous n’avons pas ici. Ce sont l’oignon, l’huile, etc. Nous sommes les interlocuteurs de ces pays auprès des populations et des autorités ivoiriennes quand ils rencontrent des difficultés dans le transport de leurs biens vers notre pays. Si bien que pendant la crise dans notre pays, nous étions aux frontières pour attendre les camions de bétails afin de faciliter leur entrée en Côte d’Ivoire avant que les militaires ne prennent la relève pour convoyer les camions à Abidjan.

Combien d’usagers avez-vous aujourd’hui au marché Cocovico?
Nous avons 3000 usagers qui ont pris des places. Cependant, il existe des box, des magasins et des étals qui ne sont pas encore occupés, compte tenu de la situation de crise qu’a connue notre pays. Ces personnes sont peut-être hors du pays ou ne sont plus. Mais nous les attendons toujours. Il y a aussi des personnes qui ont payé des pas-de-porte et qui jusque-là n’ont pas encore concrétisé. Nous attendons aussi qu’elles viennent occuper les places.

Faut-il retenir que le marché est entièrement occupé ?
Non, il est occupé à 90%.

Est-ce que toutes les infrastructures sociales que contient le marché, à savoir, l’infirmerie, la crèche, fonctionnent aujourd’hui ?
Non elles ne fonctionnent pas encore à cause de la crise qui a engendré de multiples changements de ministre. Notre centre de santé n’est pas encore ouvert. Nous menons des démarches auprès de la ministre de la santé depuis décembre qui nous recevra bientôt afin de discuter des conditions d’ouverture de notre centre de santé. Au niveau du logement, nous avons prévu des chambres pour les femmes qui vont bord-champ dans la nuit et qui reviennent tard avec les produits pour le marché. Ces chambres sont fonctionnelles. Nous avons une garderie pour les enfants des commerçantes qui viennent sur le marché avec leurs enfants parce qu’elles n’ont pas les moyens de s’attacher les services d’une nounou ou d’une servante. Ces enfants ont un espace de jeu avec la garderie.

Est-ce que les commerçantes comprennent la nécessité de laisser leurs enfants à la garderie pour aller au marché ?
Oui en effet, beaucoup de femmes comprennent.

Y-a-t-il des frais à payer pour ce service ?
Oui, mais c’est insignifiant. Car cette garderie a été faite pour elles. La petite participation qu’elles paient sert à faire à manger pour les enfants et à payer une prime aux personnes qui gardent ces enfants.

Est-ce que le marché tel qu’il fonctionne actuellement répond à vos attentes ?
Oui, mais pas tout à fait. Nous avions pensé qu’à l’ouverture de ce marché, la Cocovico allait se donner ses propres moyens de transport pour aller chercher ses produits bord-champ. Mais cela est impossible en ce moment, parce que la coopérative est à la phase de remboursement du prêt qui a servi à la réalisation du projet. Du fait de la guerre, nous n’avons pu mettre en route la totalité de nos activités. Nous avons par exemple en suspens la construction de notre «allocodrome» à cause de l’augmentation du prix des matériaux de construction.

Comment se passe le remboursement du prêt actuellement ?
Cela se passe normalement. Nous accusons quelquefois du retard, mais tout se passe finalement bien.

Ne pensez-vous pas que c’est le moment de demander l’aide de l’Etat ?
Oui absolument ! Et en tant que Présidente de la confédération, nous avons toujours sollicité l’Etat. Fort heureusement, depuis peu, je suis la plus heureuse et à travers nous, tout le secteur du vivrier doit être en joie. Car, même si on ne nous l’a pas encore indiqué officiellement, l’Etat vient de mettre un fonds à la disposition du secteur du vivrier depuis le 20 décembre 2011. J’en ai été informée et je pense que je serai dans le comité de pilotage de ce fonds en tant que Présidente de la confédération nationale des acteurs du secteur du vivrier en Côte d’ivoire et aussi en tant que Présidente de la Cocovico.

Madame Boti, que rêviez-vous de devenir quand vous étiez enfant ?
Quand j’étais enfant, je faisais de petits commerces à l’école primaire. Je vendais du bois, du fagot, ramassé dans les plantations de café à Zuénoula, à 50 f ou 100 f. Pendant la récréation à l’école, je vendais également des mangues ramassées très tôt les matins sous des manguiers avant d’aller en classe. Etant dans une famille où le père est polygame, il avait 4 femmes, ma mère ne vivait plus. Je m’adonnais à toutes ces petites activités pour survivre. Ainsi, depuis toute petite, je faisais du commerce. Or, je voudrais réussir dans les études pour devenir une grande dame de ce pays, quelqu’un de très important. Malheureusement j’ai dû parcourir ce chemin. Mais je peux dire aujourd’hui que je suis devenue une grande dame avec toutes ces responsabilités que j’assume. Je vous informe que je suis la trésorière adjointe de la coalition des femmes leaders de Côte d’Ivoire.

Quel niveau d’étude avez-vous ?
J’ai le niveau cours moyen deuxième année avec le certificat d’études primaires. Mais je crois que la vraie école, c’est celle de la vie. J’ai fait plusieurs séminaires, ateliers, conférences et réunions. Cela m’a permis d'avoir un niveau d’expression qui étonne plus d’un. J’ai donc rattrapé mon retard grâce à mon travail et par la volonté de faire ce travail.

Interview réalisée par
R.F. Monckeh

 

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