Alain-Richard Donwahi (ministre des Eaux et Forêts) : « La nouvelle politique forestière est une riposte à la dégradation des forêts »

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Alain-Richard Donwahi (ministre des Eaux et Forêts) : « La nouvelle politique forestière est une riposte à la dégradation des forêts »

mardi, 11 décembre 2018 09:53

La survie des forêts de Côte d’Ivoire est au cœur des préoccupations du gouvernement qui y consent de nombreux efforts. Mais ces efforts semblent engloutis par la forte pression des riverains dont les activités de divers ordres continuent et menacent l’existence même des forêts à un rythme effrayant. Le ministre des Eaux et Forêts tire la sonnette d’alarme…

Alain-Richard Donwahi (ministre des Eaux et Forêts) : « La nouvelle politique forestière est une riposte à la dégradation des forêts »

Peut-on encore parler aujourd’hui de forêt classée en Côte d’Ivoire, quand on constate de nombreuses infiltrations des exploitants dans ces espaces protégés ?

L’agriculture, qui est la principale activité de la population riveraine, a été pratiquée en respectant les limites de la forêt classée, jusqu’au jour où les effets conjugués des immigrations et de l’épuisement des réserves forestières dans le milieu rural environnant ont amené les riverains à solliciter des autorisations d’occupation. Ils en ont profité pour violer les limites de ces forêts et ils ont défriché des parcelles dans le périmètre des forêts classées. Les défrichements clandestins sans autorisation administrative sont qualifiés « d’infiltrations ». Il n’existe pas d’implantations agricoles autorisées dans la forêt classée. Cependant, des chefs d’exploitants exercent dans la forêt. La dynamique d’infiltration des populations en forêt classée s’est faite dans les années 1980 correspondant au boom du cacao et du café en Côte d’Ivoire. Ce qui a entraîné une forte pression sur les forêts classées des zones de fortes  productions du cacao. Cette pratique s’est intensifiée avec la crise postélectorale.

Conséquences…

Ces infiltrations ont plusieurs conséquences sur l’environnement, notamment des menaces sur la biodiversité. Des espèces animales et végétales sont en voie de disparition du fait du braconnage grandissant et des plantations qui s’y développent. Cela impacte aussi négativement la pluviométrie, marquée par la mauvaise répartition et l’irrégularité des pluies; la hausse des températures, la persistance et la rigueur de la saison sèche;  la montée des eaux et l’érosion des sols, plus particulièrement l’élévation du niveau de la mer qui provoque un recul du front littoral.

Pour y remédier, le gouvernement a adopté une nouvelle politique forestière… 

De seize millions d’hectares de forêt depuis plusieurs décennies, la Côte d’Ivoire compte aujourd’hui moins de deux millions de forêts naturelles. Le gouvernement ayant pris la pleine mesure de cette situation, a adopté une politique forestière qui prend en compte tous les aspects d’exploitation, de réhabilitation et d’extension des forêts. Ce qui s’inscrit dans la logique du respect des engagements internationaux pris par la Côte d’Ivoire en matière de lutte contre les changements climatiques, mais surtout la poursuite de la production légale du cacao, principal produit de rente en zone forestière et soutien important de l’économie ivoirienne. En somme, la nouvelle politique forestière est une riposte contre la dégradation des forêts.

Quelles sont les grandes articulations de cette politique ?

La nouvelle politique forestière vise pour la plupart la reconstitution et la gestion durable des forêts classées. Elle consiste à compléter très rapidement le dispositif législatif et réglementaire de protection des arbres et massifs forestiers en introduisant dans le Code Forestier un nouveau statut, celui de l’Agro-Forêt Classée. Il s’agit aussi de protéger de façon stricte les forêts classées conservées à plus de 75% et surclasser en aires protégées et les forêts classées qui s’y prêteraient. La nouvelle politique forestière vient  faire respecter strictement la logique des forêts classées et les textes applicables dans les forêts classées peu dégradées. Il faut aussi reclasser les forêts classées dégradées à plus de 75 %  en prenant en compte d’autres critères tels que la richesse de la biodiversité ou la taille des espaces, en totalité ou en partie, en Agro-Forêts Classées et non les déclasser pour en faire des espaces ruraux ordinaires. Parce que l’État reste, en tout état de cause, propriétaire.

Qu’en est-il des mesures à prendre par le gouvernement pour les forêts  classées infiltrées ?

L’État va reprendre  progressivement en main ces espaces occupés et les recoloniser en y introduisant l’agro foresterie. Nous allons détruire ces plantations et déguerpir les infiltrés. Des dispositions seront également prises pour empêcher la commercialisation des produits issus de ces forêts. Ce qui veut dire que nous allons susciter   la coopération des populations locales pour jouer un premier rôle de dissuasion afin d’empêcher les infiltrations clandestines. Tout comme une coopération diplomatique avec des pays voisins qui consistera en une lutte transfrontalière pour empêcher la circulation et la commercialisation des produits issus de ces forêts. Le renforcement de la surveillance avec la dotation de toutes les directions régionales et départementales de moyens de mobilité, des concertations avec les bailleurs de fonds, des partenaires techniques et financiers afin de mobiliser les ressources nécessaires pour financer le plan d’action détaillé de l’Initiative Cacao et Forêts sont autant de mesures prises par le gouvernement.

La reconversion des sites sera-t-elle soutenue par des mesures d’accompagnement ?

 Effectivement, il est prévu des aménageurs, préférentiellement des structures privées, professionnelles et crédibles, encadrés par une solide structure publique, qui se chargeront principalement d’accompagner, de «  faire faire », c’est-à-dire de définir des normes d’aménagement, de passer des conventions de Concession agro-forestière d’aménagement durable (Cafad) et d’en contrôler la bonne exécution des plans d’aménagement intégrés pertinents, permettant de préserver le patrimoine forestier existant en vue de le reconstituer progressivement.

Quelle est la contribution des chocolatiers et des multinationales ?

L’objectif de ces initiatives est de contribuer à développer des solutions durables en vue de relever le défi du changement climatique et celui de l’épuisement des ressources naturelles. Dans cette dynamique, le gouvernement ivoirien a élaboré et adopté en 2017, un plan d’action Cacao et Forêts, qui a été présenté à la 23eConférence des Parties sur le climat en novembre 2017, à Bonn, en Allemagne. Ont été mis en place les mécanismes de mise en œuvre d’un plan d’action détaillé, assorti d’une feuille de route, en vue de la réalisation d’actions concrètes sur le terrain, dont la promotion d’une participation plus accrue des coalitions multipartites, l’amélioration de la résilience de la cacaoculture face aux changements climatiques, la professionnalisation et l’autonomisation économique des ménages, la mobilisation accrue des ressources financières et le suivi-évaluation efficace et transparent des progrès réalisés.

Avez-vous un appel à lancer à l’endroit de  la population ?

L’épineux problème de la déforestation est l’affaire de tous. Nous devons tous nous impliquer pour stopper la dégradation des forêts et reconstituer le couvert forestier. La Côte d’Ivoire est un pays forestier et nous   devons nous employer à le demeurer. Nous sommes solidaires et respectueux des engagements internationaux. Car l’avenir des générations futures en dépend.

Entretien réalisé par Germaine Boni et L’infodrome

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