Ahmed Ouattara-Traoré (président du Club Ivoirien nouveau ‘’Club’IN’’): ‘’L’Ivoirien nouveau ne se construira pas du jour au lendemain’’
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Ahmed Ouattara-Traoré (président du Club Ivoirien nouveau ‘’Club’IN’’): ‘’L’Ivoirien nouveau ne se construira pas du jour au lendemain’’

jeudi, 01 juin 2017 14:22
Ahmed Ouattara-Traoré (président du Club Ivoirien nouveau ‘’Club’IN’’): ‘’L’Ivoirien nouveau ne se construira pas du jour au lendemain’’ Crédits: DR

Doctorant en relations industrielles, assistant de recherches et chargé de cours dans les universités de Montréal et de Saint Boniface, au Canada, Ahmed Ouattara-Traoré est le président du Club Ivoirien nouveau (Club’IN), Ong qui fait la promotion de la bonne gouvernance. Il se prononce sur le rôle de la diaspora et du Club’IN dans le développement en Côte d’Ivoire.

La 2e édition du Forum de la Diaspora ivoirienne a clos ses portes. « A travers ce forum, nous voulons développer des idées innovantes qui peuvent influencer positivement le Pib », a indiqué le directeur des Ivoiriens de l’étranger, Diamouténé Alassane Zié. Ne s’agit-il pas là d’un appel de pied pour motiver les Ivoiriens de l’étranger à jouer véritablement leur rôle dans le développement économique de la Côte d’Ivoire ?
Le retour de la diaspora en terre ivoirienne pour contribuer à son développement a été depuis 2011 l’une des stratégies du gouvernement. Cette stratégie vise avant tout à renforcer les ressources humaines nécessaires à l’émergence de la Côte d’Ivoire. C’est donc à la fois un appel stratégique pour le gouvernement et un devoir pour la diaspora de contribuer au rayonnement de la mère patrie. Plusieurs de nos compatriotes ont déjà répondu à cet appel. Certains sont membres du gouvernement et de ses structures annexes. Normalement, il s’agit d’une bonne chose, maintenant le bilan de cette action reste à évaluer tant au plan gouvernemental qu’individuel. Ce forum est donc l’endroit idéal pour évoquer toutes ses questions.

Comme vous, nombreux sont les Ivoiriens de la diaspora, bardés de diplômes ou pétris de talents, mais qui rechignent à revenir travailler au pays. C’est un manque à gagner, en termes de ressources humaines, pour le pays. Que faut-il faire pour permettre aux bras valides et aux cerveaux ivoiriens hors du pays de revenir contribuer à la construction du pays ?
La réponse à cette question est d’abord individuelle. Chaque Ivoirien qui décide de partir étudier et ensuite vivre à l’étranger a une histoire. Cette histoire détermine pour plusieurs le choix de revenir ou de rester à l’étranger. Cela dit, je doute fort qu’un Ivoirien qui se voit offrir une belle opportunité de travail au pays rechigne à venir. Certains de nos compatriotes avec qui j’ai abordé la question du retour m’ont fait part de réserves que je partage. Il y a d’abord l’environnement des affaires pour ceux qui veulent lancer leur propre business.

L’obtention de marché passe souvent par un processus qui fait intervenir des connexions politiques; sans compter la corruption qui gangrène toutes les étapes de l’acquisition du contrat au paiement final. Pour ceux qui décident de répondre à l’appel de venir travailler dans les structures étatiques, comme l’enseignement dans les universités, la médecine ou encore la recherche, il faut dire que la rémunération reste largement en déca des attentes des postulants. Un professeur débutant à l’université gagne environ 700 000 Fcfa en net. Ce montant pour une personne qui a un doctorat n’est pas vraiment motivant quand on compare avec ce qu’il pourrait gagner s’il avait le même poste dans une université en Europe ou en Amérique du Nord.

Pour ceux de nos compatriotes qui travaillent dans le secteur des technologies de pointe, il n’y a pas vraiment de structures capables d’exploiter efficacement leur expertise. Ce sont des exemples parmi tant d’autres. Toutefois, et cela est rassurant les ivoiriens de la diaspora reviennent au pays pour travailler à des postes de responsabilité dans les grandes entreprises en Côte d’Ivoire. Revenir au pays oui, mais il faut que l’environnement et les conditions soient réunis.


« Sur 1 240 000 Ivoiriens vivant à l’étranger, 57% résident en France », avait révélé le directeur général des Ivoiriens de l’extérieur, en début d’année. Y a-t-il une synergie d’actions en termes de participation au développent économique, entre vous Ivoiriens éparpillés partout, dans le monde ? Depuis 2012, il est question du Haut conseil des Ivoiriens de l’extérieur. Avez-vous une idée de l’état d’avancement ce projet ?
Non je n’ai aucune idée de l’avancement de ce projet. Les Ivoiriens de la diaspora ne présentent pas un visage uni. Ils sont divisés et organisés autour d’associations soit de région ou de religion. Vous comprendrez qu’un tel modèle associatif ne peut être source de développement pour la Côte d’Ivoire. Cette division est exacerbée par la situation sociopolitique des 20 dernières années. Aussi, il y a le fait que ceux qui ont réussi à l’étranger sont difficilement accessibles par ceux qu’ils estiment encore au bas de l’échelle.

Vous êtes le président du Club Ivoirien nouveau (Club'IN). En 2015, voilà ce que vous disiez à ce sujet: « l’Ivoirien nouveau est un concept qui appelle au développement d’une nouvelle mentalité en Côte d’Ivoire. Ce qui marque une rupture avec les comportements passés ». Vous êtes là, bien en phase avec les autorités ivoiriennes, pour qui émergence rime forcément avec Ivoirien nouveau.
Effectivement le Club Ivoirien nouveau prône le changement de mentalité pour permettre un développement qualitatif de la Côte d’Ivoire. Le changement de mentalité rime pour nous avec une rupture nette avec les habitudes telles que la corruption, le népotisme, la mauvaise gouvernance, l’instrumentalisation de la justice, la gabegie et autres détournements de deniers publics, etc. Maintenant, sommes-nous en phase avec le gouvernement, je ne saurai le dire. Il faudrait évaluer tous les aspects que nous venons de citer plus haut.

Vous résidez au Canada. Mais le Club'IN basé à Abidjan est très actif en matière de formation des jeunes. Notamment, à travers des séminaires sur les stratégies entrepreneuriales, le management, etc. Dans quel environnement doit baigner l’Ivoirien pour changer véritablement de mentalité? Quel est le chemin à emprunter pour arriver à bon port ?
La formation, la sensibilisation et l’éducation sont les armes pour amorcer un véritable changement de mentalité. Nous sommes dans cette logique! Nous organisons depuis 2015 des formations et des tables rondes sur les sujets d’importance pour les jeunes. Aussi, nous organisons des actions sociales pour soulager quand nous le pouvons des communautés dans le besoin. L’Ivoirien Nouveau ne se construira pas du jour au lendemain. Il s’agit d’un travail de longue haleine qui doit être mené résolument par toutes les personnes qui aiment la Côte d’Ivoire et qui souhaitent la voir devenir un havre de paix et prospère.

L’Association que vous dirigez est un club. Ne pensez-vous pas que le changement de mentalité au cœur du développement d’une nation va bien au-delà d’une telle organisation ? Quelles sont vos perspectives à court, moyen et long termes de votre association ?
Le Club Ivoirien nouveau est une organisation de la société civile qui se veut nationale. Nous avons quelques sections à l’intérieur du pays et le travail d’implantation continue. Le changement de mentalité doit aller jusqu’à l’échelle lambda de la société. Il nous faut donc être le plus proche possible de notre cible. Ensuite, nous invitons les organisations qui militent dans le même segment que nous à des partenariats pour à terme avoir une plateforme puissante et active. L’objectif in fine est de peser de tout notre poids afin que les comportements des Ivoiriens « d’en bas » et « ceux d’en haut » soit conforment aux règles d’éthiques nécessaires à la réalisation d’une société paisible et développée.

1999, coup d’État en Côte d’Ivoire; 2002, crise militaro-politique; 2010, crise post-électorale; 2017, mutinerie. Le constat est amer: depuis près de 30 ans, les Ivoiriens parlent de plus en plus avec les armes. Ne pensez-vous pas qu’avec cet usage excessif des armes à feu, le changement de mentalité s’opère en sens inverse, c’est-à-dire aux antipodes du bon sens ?
Ces évènements font partie des déclencheurs de la mise sur pied du Club Ivoirien nouveau. S’il y a recours systématique à la violence, cela signifie que les Ivoiriens ont perdu foi au dialogue comme mode de résolution des conflits. Sous divers arguments, les politiciens ont introduit la violence armée dans leur stratégie de conquête du pouvoir. Chacun des partis politiques ivoiriens qui hier dans l’opposition étaient violentés une fois au pouvoir, devient encore plus violent que leurs prédécesseurs.

Pour nous, c’est toute la classe politique ivoirienne qui est en faillite. Nous prônons un renouvellement qualitatif de la classe politique par de nouveaux acteurs. Ces derniers devraient, idéalement, ne pas avoir pris part à l’histoire récente tragique de notre pays. Le renouvellement et la moralisation de la vie politique font partie des axes pour atteindre le changement de mentalité.


Il y a les armes qui crépitent, mais il y a aussi les grèves, notamment celle des fonctionnaires; en plus, le coût du cacao baisse pour ne pas dire qu’il est en perte de vitesse sur le marché international… La Côte d’Ivoire est loin de sortir de l’auberge ! Et pourtant, les Ivoiriens ne demandent qu’à vivre en paix et profiter du fruit de la croissance. Que faut-il envisager pour permettre à la Côte d’Ivoire et aux Ivoiriens d'être définitivement en paix ?
La baisse du prix du Cacao sur les marchés internationaux et ses conséquences sur l’économie ivoirienne relance le vieux débat sur la diversification de notre économie pour réduire sa trop grande dépendance au Cacao. Les gouvernements se succèdent, mais la faiblesse demeure. Est-ce un aveu d’impuissance ou un manque de volonté, je ne saurai vraiment le dire. Mais une chose est sure si cette faiblesse n’est pas réparée nous connaîtrons toujours des situations de ce genre.

Pour ce qui est des grèves des fonctionnaires, leurs revendications sont légitimes. Il revient au gouvernement d’y apporter les réponses appropriées. Mais je voudrais aller plus loin dans l’approche de solution. Il faut reformer les relations de travail en Côte d’Ivoire, aussi bien au public qu’au privé. Je recommanderai une loi des relations de travail qui instaure la négociation collective entre les acteurs du travail. Ces négociations collectives sectorielles ou par entreprise devraient permettre aux travailleurs et aux employeurs de discuter de leurs conditions de travail de façon périodique. Ils pourront décider de la façon ils souhaitent conduire leur relation et surtout de la façon ils souhaitent régler leur conflit.

L’instauration de convention collective périodique, et non inamovible comme c’est le cas en ce moment, pourrait aider à améliorer les conditions de vie et de travail des fonctionnaires et des travailleurs ivoiriens. Je pourrai en dire plus si l’occasion m’était donnée. Cette méthode a permis de créer la paix sociale dans le milieu du travail dans les pays les plus développés au monde comme les États-Unis et le Canada.


Quelles perspectives d’ici 2020 en termes de politiques, d’économie et du point de vue social pour une Côte d’Ivoire, aujourd’hui, loin d’être au mieux de sa forme ?
Sur le plan politique, comme je l’ai dit plus haut il faut un renouvellement qualitatif de la classe politique. Les personnes avec un haut sens de l’éthique, avec une grande probité, doivent descendre dans l’arène politique pour sauver l’essence du jeu politique; pour mettre fin à la violence; stopper dès à présent la guerre des héritiers qui fait en ce moment rage.

Sur le plan économique, le gouvernement actuel a une bonne vision; toutefois, le recours excessif à l’endettement comme mode de financement de l’économie doit être relativisé. Il faut penser à des moyens alternatifs qui tiennent compte de nos ressources propres et de notre potentiel actuel et futur.

Sur le plan social, le défi reste toujours à relever. Aucun gouvernement, à ce jour, n’a réussi à trouver une solution durable. Pour l’heure, la question urgente pour nous reste la réconciliation qui servira de socle pour le développement économique et social de la Côte d’Ivoire. La réconciliation doit se faire avec la justice pour tous et le pardon pour chacun.


Réalisée via internet par
Marcel APPENA
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